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    Jean-Louis Harouel: «la gauche, hérésie du christianisme»

    © AFP 2019 PATRICK KOVARIK
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    Le clivage droite/gauche semble s’estomper. Mais pour Jean-Louis Harouel, il est indépassable, fruit d’une histoire et surtout d’un rapport au christianisme. Un entretien décapant.

    Êtes-vous, chers auditeurs, de droite, de gauche, ou mal à l'aise avec les étiquettes?

    Le clivage droite/gauche structure évidemment la politique française, au moins depuis 1790 et la Révolution. Tous les lycéens apprennent que les députés favorables au veto du roi sous la Constituante s'étaient assis à droite et ceux qui s'y opposaient à gauche de l'hémicycle, et que cette ligne de rupture s'est, depuis lors, remarquablement bien exportée à l'étranger…

    Ligne de rupture, disons-nous, mais faut-il rompre avec cette rupture? Cette question taraude les politiques, notamment Marine Le Pen et son fameux «UMPS», mais aussi les politologues. Ainsi l'intellectuel Alain de Benoist a-t-il publié l'essai, Le moment populiste, droite-gauche c'est fini (Pierre-Guillaume de Roux, 2017). Selon celui-ci, le clivage vertical entre «ceux d'en haut» et «ceux d'en bas» serait aujourd'hui le plus déterminant, s'appuyant sur l'émergence des formations populistes, comme le Front national ou le Parti de Gauche, et d'un «parti des élites», à l'image de la République en Marche.

    «Indépassable»

    Mais n'enterrons-nous pas trop vite la droite et la gauche? Tel est l'avis de notre invité du jour, Jean-Louis Harouel, Professeur émérite de l'université Panthéon-Assas, et auteur de l'essai Droite-gauche, ce n'est pas fini, aux éditions Desclée de Brouwer.

    Pour celui-ci, le couple gauche/droite «n'est pas dépassable» et, par ailleurs, il n'est pas le fruit de la révolution, d'un jeu institutionnel, mais «le produit historique de la civilisation européenne, née de la chrétienté et de ses tensions internes».

    Harouel choisit donc le chemin complexe et téméraire de la théologie politique. Long chemin, aussi, puisqu'il nous emmène dans les premières années de notre ère. Chemin long, mais plan clair, simple et surtout très polémique: «I. La gauche issue des falsifications du christianisme» et «II. La droite, postérité légitime du christianisme». Une thèse pour le moins polémique:

    Extraits:

    «En vérité, le parallélisme inversé de nos titres est le fruit des circonstances et non de ma volonté. Ce livre, j'y travaille depuis quatre ou cinq bonnes années. Il s'agit d'une enquête sur les conséquences politico-sociales du fait religieux. Mon titre n'est pas une réponse à Alain de Benoist, mais le titre d'un numéro de Marianne: "droite/gauche c'est fini, chiche?". Je l'avais trouvé accrocheur. Le temps que la publication se fasse, j'ai constaté que le sous-titre d'Alain de Benoist semblait être la réponse anticipée à mon propos. J'ai tenu compte de ce livre dans l'introduction de mon propre travail. Mais je ne me suis pas du tout fondé sur lui pour y répondre. Je parle [seulement] du populisme, en expliquant que dans une logique gnostique, de mépris des élites autoproclamées, de l'Homme-Dieu, il y avait un mépris à l'égard des gens ordinaires. Pendant des siècles, ce mépris s'adressait au bourgeois et depuis quelques décennies, les prolétaires blancs font partie de la même catégorie méprisable.»

    Deux grandes hérésies?

    «Je ne cherche pas à faire une typologie des idées de droite et de gauche, je cherche à les définir selon leur généalogie. En y réfléchissant, [la formule de Chesterton, "les idées chrétiennes devenues folles", ndlr.] n'est pas tout à fait vraie: elles sont peut-être folles, mais elles n'ont jamais été chrétiennes, car dès le départ elles ont été hérétiques. Les racines mentales, affectives, de la gauche, plongent dans deux grandes hérésies qui remontent aux premiers temps du christianisme, que sont la gnose et le millénarisme. Ce sont des sectes qui ont pour conséquence de prôner une image de l'Homme-Dieu, de l'individu divinisé: il y a le bien et le mal, nous dit la gnose. Le bien, c'est la lumière, le mal c'est la matière. Les gnostiques sont hérétiques, parce que fondamentalement ils rejettent que l'idée de Création, considérée bonne par la Genèse, est mauvaise: elle n'est pas l'œuvre d'un Dieu bienfaisant, mais du diable.»

    Une préférence pour les déviants?

    «Quand on regarde les thèmes de la Gnose, et ceux du gauchisme sociétal, nous sommes frappés par des tas de coïncidences: par exemple, le refus de la transmission de la vie, la récusation de toutes les règles de vie en société —famille, propriété, mariage, anomie, antinomisme, affirmation illimitée du moi… La Gnose a une préférence pour les déviants, les criminels et les ennemis. Est-ce que notre justice actuelle n'est-elle pas marquée par une préférence pour ces derniers?»

    De la Gnose à mai 68

    «On peut me répondre: ce ne sont que des coïncidences. Il se trouve qu'il y a, à travers l'histoire de la pensée occidentale, un certain nombre d'auteurs importants qui se sont réclamés, à gauche, de la Gnose. Je pense tout particulièrement à un grand situationniste, un maître à penser de mai 68, à Raoul Vaneigem, un auteur de très haute culture, qui s'est explicitement réclamé de la gnose. Dans son livre, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, il se réclame des gnostiques anciens, notamment les frères du Libre esprit médiévaux.»

    La droite, une «attitude»

    «Être de droite est une affaire de sensibilité. Ce ne sont pas de grandes idées, ce sont des idées très simples, ordinaires. Par exemple, le christianisme a toujours refusé les utopies. Or, la Gnose et le millénarisme sont des utopies. Le Christianisme a mis l'accent sur la sécurité, la justice, la paix. Le roi jurait d'assurer la paix aux habitants et un équilibre entre les intérêts du groupe, sans diviniser ces intérêts, qui doivent se combiner avec un devoir général d'humanité. Le libéralisme aussi a mauvaise presse (…), mais le libéralisme minimal —la liberté d'entreprendre- était tout à fait compatible avec le christianisme, où l'idée de propriété était déjà valorisée. (…) Être de droite, c'est une façon normale de sentir après deux millénaires de chrétienté.»

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Tags:
    droite, gauche, Jean-Louis Harouel, France
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