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    Le "Versailles russe" en danger

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    Les défenseurs du patrimoine s'inquiètent: des supermarchés devraient faire leur apparition à deux pas d'un joyau du patrimoine russe, la propriété d'Arkhangelskoïe, dans les environs de Moscou.

    Hugo Natowicz, pour RIA Novosti

    Le domaine d'Arkhangelskoïe, qui comprend des bâtiments d'une grande valeur historique, un superbe jardin à la française et une vaste forêt plantée au début du XIXe siècle, est réputé pour son calme. Les Moscovites aiment y flâner le week-end, organiser un piquenique au bord du fleuve Moskova ou s'offrir une promenade loin des gaz d'échappement de la mégapole.

    Le bâtiment principal, construit dans les années 1790 par l'architecte français Jacob Guerne, en impose par son style classique et ses colonnades. L'ensemble fut racheté et développé par Nikolaï Ioussoupov, un noble richissime qui rassembla la collection du musée de l’Ermitage et correspondit avec Napoléon. Le territoire comprend des édifices plus anciens, comme la chapelle de l’Archange Michel de 1640 (qui donne son nom au domaine) et le théâtre de l’architecte italien Pietro Gonzago. Les tsars Alexandre Ier, Nicolas Ier, Alexandre II et Alexandre III ainsi que Pouchkine séjournèrent en ces lieux, qui furent surnommés le "Versailles russe".

    Malheureusement, ce havre de paix s'est mué en pomme de discorde. Le ministère de la Défense, propriétaire d'une partie du domaine, a récemment vendu aux enchères 20 hectares de terrains, dont 0,8 hectares empiètent sur le territoire du musée, et 12 se trouvent sur la "zone protégée" (la forêt domaniale entourant le territoire du musée et qui en fait juridiquement partie). La ville de Krasnogorsk, où se situe l'ensemble, a quant à elle décidé de louer les terrains voisins qui accueilleront des supermarchés et un parking d’une capacité de 2.500 voitures. Les lopins étant adjacents, les observateurs redoutent l'apparition d'un complexe monumental en ces lieux.

    Chronique d'un démembrement

    Le domaine, où Trotski vécut un temps, accueillit à l’époque soviétique un sanatorium et une zone de datchas réservées aux apparatchiks. La gestion des terrains, partagée entre le ministère de la Défense, pour la partie sanatorium, et l’administration du musée, contribua à créer l'impression d'une dissociation entre la "zone protégée" et le musée, que l'Etat a décrétés comme formant un seul et même ensemble en 2001.

    C'est à la chute du communisme que tout déraille. Sur fond de chaos généralisé, les terrains de la zone protégée (forêt domaniale) sont peu à peu "privatisés" ou loués par la commune de Krasnogorsk (dont relève Arkhangelskoïe) et le service de protection des forêts. Des ventes totalement illicites, qui violent un décret de 1996 prévoyant que ces terrains ne puissent être cédés qu'au musée. D'énormes parcelles sont ainsi détournées. L'emplacement de la propriété est pour beaucoup dans ses déboires: nous sommes non loin du quartier résidentiel d'élite de Roubliovka. Petit à petit, les cottages ont poussé comme des champignons, grignotant la zone protégée. Ici, l'are de terrain peut coûter jusqu'à 200.000 dollars.

    Evgueni Sossedov, responsable de la région de Moscou au sein de la Société russe de protection des monuments, un organisme à but non lucratif, en sait quelque chose. Voilà plusieurs années qu’il livre avec ses collègues procès sur procès afin de restituer au musée les terrains cédés illégalement. La bataille est rude: un oligarque a par exemple mobilisé ses avocats pour démontrer que les forêts plantées par Ioussoupov ne possédaient pas de valeur historique. La commune s'efforce quant à elle de réviser les contours de la "zone protégée", et ainsi entériner la vente des terrains.

    Mais le coup de tonnerre intervient en 2011, quand le ministère de la Défense annonce la vente aux enchères de terrains empiétant sur la zone protégée et le territoire du musée lui-même. Dans la foulée, la région de Krasnogorsk mettait en location les terrains voisins, où les supermarchés seront construits. La ville a donné fin janvier 2012 son feu vert au projet: seule l'obtention des permis de construire retient désormais les entrepreneurs d'envoyer les pelleteuses.

    Derrière ces décisions, le flou juridique entourant la protection des monuments historiques en Russie et la corruption, qui ont peu à peu permis la vente des terrains appartenant à l'Etat et faisant théoriquement l’objet d’un contrôle drastique. Mais l’empressement récent a une autre cause: la prochaine incorporation de la zone au sein de Moscou, dans le cadre du projet d’élargissement de la capitale. "Les fonctionnaires locaux s'empressent de donner les autorisations, sans quoi ils n'en tireront aucun profit", explique M. Sossedov. Les experts sont en effets unanimes pour affirmer que l'approbation du projet et l'obtention des permis génèrera des pots-de-vin considérables.

    Lors d'audiences destinées à présenter le projet à la société civile, le promoteur du projet, une compagnie enregistrée à Chypre, a dévoilé que les terrains litigieux devraient être loués au groupe français Adeo, qui souhaite y implanter un supermarché d'outillage Leroy Merlin, ainsi qu'à la compagnie allemande Globus. Le signal émis par une compagnie française serait déplorable, alors que la France et la Russie viennent d'inaugurer une nouvelle année croisée dans le domaine culturel. Interrogée par l'auteur de ces lignes, une porte-parole du groupe français en Russie a implicitement confirmé la perspective d'implantation d'une enseigne Leroy Merlin à cet endroit, mais tenu à souligner que le groupe respecterait strictement les décisions prises par la justice: "Nous sommes en attente des résultats du procès contre le développeur. La Russie est grande, nous avons d'autres possibilités", a-t-elle indiqué.

    "La construction de ces édifices est illégale et défigurerait le paysage, met en garde M. Sossedov. En attirant des milliers de visiteurs, l'étroite route traversant la zone protégée sera totalement congestionnée. Cela provoquera immanquablement la destruction de bâtiments inestimables comme le théâtre de Gonzague, classé par le Fonds mondial pour les monuments dans la liste des 100 sites les plus menacés".

    Mais il y a pire: la cession des terrains pérenniserait le démembrement du territoire du musée, et mettrait un point final aux espoirs des défenseurs du patrimoine, qui souhaitent à terme restituer l'ensemble des territoires au musée et dévier la route, qui pour l’instant scinde le domaine en deux. Leur rêve? "Convertir l'ensemble du domaine en une vaste zone culturelle et restaurer le musée, qui contient la troisième collection de peinture occidentale de Russie, après l'Ermitage et le musée Pouchkine, et possède le premier ensemble de sculptures à ciel ouvert du pays!", explique M. Sossedov. Mais pour cela, il faudrait que le terrain revienne intégralement au musée, afin de construire des locaux pour l'accueil des visiteurs, des ateliers de restauration, et autres dépendances.

    L'ensemble inestimable d'Arkhangelskoïe survécut par miracle à la Révolution de 1917 et à la Deuxième Guerre mondiale. Napoléon ordonna de le protéger des pillards lors de la prise de Moscou, et les autorités soviétiques prirent soin de le sauvegarder. Les intérêts mercantiles, aidés par le silence de l'Etat russe et la complaisance des grandes entreprises européennes, auront-ils finalement raison de ce joyau?

     

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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    Voir le diaporama: Arkhangelskoïe: un "Versailles russe" dans les environs de Moscou

    Du même auteur sur ce thème: Moscou: des hôtels français pourraient supplanter un ensemble architectural du XIXe et Nouvelle bataille sur le champ de Borodino

     

     

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