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Jacques Sapir

L’Euro, un fantôme dans la campagne présidentielle française

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Alors que se joue le premier tour de l’élection présidentielle en France, la crise de l’euro continue de faire sentir son urgence sur les différends responsables politiques.

Alors que se joue le premier tour de l’élection présidentielle en France, la crise de l’euro continue de faire sentir son urgence sur les différends responsables politiques. Le jeudi 19 avril, l’écart des taux d’intérêts entre la France et l’Allemagne atteignait 1,4% (140,5 points de base) soit plus que ce l’on connaissait à la fin des années 1990, avant la mise en place de l’Euro. Les taux d’intérêts sur les bons du Trésor espagnols étaient remontés à 5,92%. Enfin, des rumeurs d’une nouvelle dégradation de la note de la France agitaient les marchés financiers.

Il n’est donc pas surprenant que la question de l’Euro, et plus généralement celle de l’Union européenne, se soit invitée dans les derniers jours de la campagne.

Le dimanche 15 avril, le Président, et candidat (ou faut-il écrire le candidat et Président…), Nicolas Sarkozy lors de son allocution à la grande réunion qui se tenait sur la place de la Concorde a mis en cause la politique mais aussi l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. Il ne peut ignorer qu’une telle déclaration a le même effet sur les dirigeants allemands que le chiffon rouge devant le taureau. Mais, voilà, à la fin des fins, Nicolas Sarkozy ne peut plus ignorer que les règles de fonctionnement de l’Union Monétaire – la zone Euro – sont au cœur de sa crise. Même si la BCE a largement infléchi sa politique depuis l’automne 2007, en commençant par assurer la liquidité des banques commerciales, puis en rachetant des titres de dette souveraine sur le marché secondaire, enfin en injectant massivement de la liquidité (plus de 1000 milliards d’Euros) depuis décembre 2011, sa politique reste largement hostile à la croissance et contribue à aggraver la crise actuelle.

Il ne fait guère de doute que le Président-candidat ait eu raison de poser la question du statut de la BCE, au risque de soulever l’ire des dirigeants allemands. Mais, d’une part, il est bien tard pour le faire et, d’autre part, que se passera-t-il si la chancelière allemande, Madame Merkel, répond par une fin de non-recevoir ? En politique, soit on pose des questions dont on connaît les réponses à des fins tacticiennes et partisanes, ce qui semble être le cas en l’occurrence, soit on les pose pour mettre son interlocuteur au pied du mur. Mais, alors, il faut être crédible pour présenter une alternative, ce que Nicolas Sarkozy n’est plus à la veille d’une élection qui se présente sous un mauvais jour pour lui, à supposer qu’il l’ait jamais été.

François Hollande, candidat du Parti Socialiste et son principal adversaire, n’est pas en reste. Dans une interview au quotidien allemand Handelsblatt le mercredi 18 avril, il a rappelé sa totale opposition au Pacte Budgétaire Européen, signé le 31 janvier dernier. Réaffirmant sa volonté d’introduire des clauses de croissance dans ce pacte, il a menacé d’en bloquer la ratification par la France.

Ici encore, il est clair que François Hollande a raison. Sans croissance, jamais la zone Euro ne sortira de la crise de la dette, et celle-ci finira par emporter l’euro. Cependant, ici aussi, l’ambiguïté plane. Ainsi, nombre de ses conseillers s’en vont disant qu’un simple protocole additionnel suffirait à rendre acceptable un traité qui dépouille les Français d’une part de leur souveraineté et qui condamne l’Europe tout entière à une politique de misère. Qui nous faut-il alors croire ? Le François Hollande qui dit des choses fort justes sur l’impératif de croissance qui seul est à même de nous faire sortir de la crise de la dette, ou le François Hollande qui s’accommode de la rigueur et qui renvoie la croissance à des jours meilleurs ?

Par ailleurs, si Madame Merkel dit non aux propositions de François Hollande, que fera-t-il ? Va-t-il se coucher comme un petit caniche, reproduisant le comportement qu’il dénonçait chez Nicolas Sarkozy, ou osera-t-il aller à la rupture avec l’Allemagne ? Pour avoir la moindre once de crédibilité sur cette question, il faudrait que François Hollande ait donné les preuves de son caractère et de sa volonté.

Le débat s’est étendu aux trois autres candidats qui, peu ou prou, peuvent espérer d’être le second et ainsi se qualifier pour le deuxième tour de l’élection.

François Bayrou, enfant tardif d’une démocratie chrétienne à l’agonie, a clairement dit qu’il ferait passer l’intérêt de l’Europe avant toute chose. Dont acte ; cette position a du moins le mérite de la clarté.

Marine le Pen, candidate du Front National, et qui pourrait bien bénéficier du mouvement de désaffection qui entoure la candidature de Nicolas Sarkozy, a clairement dit et répété sa volonté de sortir de l’Euro. Mais, pour quoi faire ? Si la France doit sortir de l’Euro, c’est bien évidemment pour dévaluer fortement sa monnaie retrouvée, sans doute de 20%. Cette politique est logique. Les économistes savent que les seules stabilisations budgétaires qui ont permis de faire baisser significativement le poids de la dette publique ont dû être accompagnées de dévaluations plus ou moins importantes. La Russie, d’ailleurs, en est un bon exemple. Le service des statistiques du gouvernement a d’ailleurs calculé que toute réévaluation de l’Euro à partir d’un taux de change situé entre 1,05 et 1,10 dollar nous coûtait 1% de taux de croissance par tranche de 10% de réévaluation. Et pourtant, cette candidate s’obstine à parler d’une possibilité de maintenir le taux de change du Franc retrouvé à sa parité avec l’Euro. On a le sentiment que Marine le Pen n’arrive pas à se décider entre quelles politiques économiques il lui faudrait choisir si elle était élue, ce qui l’empêche de présenter un programme cohérent. D’où le fait que sa candidature stagne légèrement en dessous de la barre des 20%.

Jean-Luc Mélenchon émergera de cette élection comme un grand tribun. Candidat du Front de Gauche, une alliance réunissant les restes du Parti Communiste, des écologistes radicaux, des anciens Trotskystes et une partie de l’aile gauche du Parti Socialiste, il a réussi l’exploit de passer de 5% à 14% des intentions de vote durant cette campagne, voire peut-être au-delà. Il écarte toute idée de sortie de l’Euro, mais n’en critique pas moins avec véhémence les différentes mesures prises à Bruxelles, qu’il s’agisse du Mécanisme Européen de Stabilité ou MES ou du Pacte Budgétaire Européen. De nombreuses de ses propositions – comme l’augmentation du salaire minimum à 1700 Euros - sont, en réalité, parfaitement incompatibles avec l’Euro. Là encore, mieux vaudrait expliciter ce qui reste implicite dans son discours. L’ambiguïté de son programme, si elle a pu le servir au départ, est désormais clairement un obstacle à toute progression substantielle.

On le voit, l’Euro plane au-dessus de la campagne présidentielle tel un fantôme, hantant les murs de cette vieille maison qu’est la France. Tout le monde sait que l’Euro est en crise, tant de manière conjoncturelle (la crise de la dette souveraine) que de manière structurelle (l’hétérogénéité des pays membres de la zone Euro confrontés à une politique monétaire et un taux de change unique). Tout le monde comprend que les mesures prises pour tenter d’endiguer cette crise ne sont que cautères sur jambe de bois. Tout le monde voit bien que, dans le cadre actuel, l’Euro et la croissance – tant économique que sociale et écologique – sont incompatibles.

Pourtant, le non-dit reste la règle. Nul, parmi les principaux candidats, ne semble prêt à dire le prix qu’il faudra payer pour conserver l’Euro ou à envisager sérieusement et dans toutes ses conséquences, l’hypothèse d’une sortie de l’Euro.

Ceci confère à cette élection un petit côté surnaturel.

 

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.


*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.

Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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