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Jacques Sapir

Nicolas Sarkozy et l’Euro: chronique d’un aveuglement

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Nous vivons actuellement une période de grande confusion intellectuelle. Le discours tenu par Nicolas Sarkozy lors de la réunion de l’UMP, le parti du centre-droit français, le prouve.

Nous vivons actuellement une période de grande confusion intellectuelle. Le discours tenu par Nicolas Sarkozy lors de la réunion de l’UMP, le parti du centre-droit français, le prouve.

Qu’a dit l’ancien Président ? Tout simplement que la mort de l’Euro c’est la mort de l’Europe, et la mort de l’Europe, c’est bien connu, c’est la guerre. À ce tableau apocalyptique ne manquent plus que les pluies de sang, la Peste et le Cholera ! Les propos de Nicolas Sarkozy manquent complètement de sérieux et ils le discréditent. Ce sont des propos de fin de banquet, indignes d’un ancien responsable politique de son niveau.

Le nombre d’économistes qui ont pris conscience, non seulement des dangers de l’Euro mais surtout de l’inéluctabilité de sa mort, ne cesse d’augmenter ces derniers mois. On l’a vu récemment avec l’ancien chef des études économiques de la CNUCED, Heiner Flassbeck, ou avec le livre de l’économiste portugais João Ferreira do Amaral Porque devemos sair do Euro (Pourquoi nous devons quitter l’euro), et ceci sans compter les prix « Nobel » comme Paul Krugman et Dani Rodrick dont la critique de la monnaie unique est dévastatrice. Pourtant, le personnel politique français se distingue de droite à gauche, à l’UMP tout comme au PS, par sa frilosité et son inconscience sur cette question. Ce n’est visiblement pas le cas en Allemagne où Oskar Lafontaine, ancien Président du SPD et co-fondateur du parti de gauche Die Linke, mais aussi des hommes politiques du centre-droit ont pris nettement position pour une fin rapide de l’Euro.

Avec de nombreux économistes, dont certains appartiennent au monde l’entreprise comme d’autres au monde universitaire comme on a, dans un texte commun (1), mis en garde les gouvernements européens sur les dangers que l’Euro fait courir à l’Union européenne. Aujourd’hui, en effet, le plus grand danger pour la construction européenne provient de l’Euro qui épuise les économies et condamne les dirigeants à des politiques à courtes vues aux conséquences suicidaires. Si l’Europe est aujourd’hui menacée c’est par les 19,3 millions de chômeurs qu’il y a dans la zone Euro, un chiffre qui s’est accru par rapport à mai 2012 de 1,46 millions. Si l’Europe est effectivement menacée c’est par la récession qui touche les pays de l’Europe du Sud et qui est provoquée par les politiques mises en œuvre dans le seul but de sauver l’Euro.

Tout le monde comprend que la fin de la monnaie unique ne signifiera pas la fin de l’Union Européenne. L’Euro n’est pas le drapeau de l’Europe ; ce n’est qu’un instrument, et il est temps de reconnaître qu’il a fait faillite. En fait, cette faillite date même d’avant la crise de 2007. Déjà, la croissance était plus faible dans la zone Euro que dans les pays de l’UE qui ne sont pas membres de l’Euro, et elle était encore plus faible par rapport aux pays de l’OCDE qui n’étaient pas membres de la zone Euro.

C’est d’ailleurs injurier gravement les pays de l’UE qui ne sont pas membres de la zone Euro, comme la Grande-Bretagne, le Danemark, la Pologne, ou la Suède, pour ne citer que ces derniers, que d’affirmer que la mort de l’Euro entraînera la fin de l’UE.

La question n’est donc pas de savoir si cette explosion va se produire mais quand aura-t-elle lieu. Peut-être la crise viendra-t-elle de la Grèce et du Portugal qui sont aujourd’hui étranglés par les politiques d’austérité mises en place conjointement par l’Union européenne et la Banque Centrale Européenne. Peut-être cette crise sera provoquée par l’Espagne, qui coule sous nos yeux ou par l’Italie qui s’enfonce toujours plus dans la crise. Peut-être enfin cette crise viendra d’un blocage de l’Allemagne, et l’on sait que le tribunal constitutionnel de Karlsruhe doit se prononcer sur la légalité des dernières opérations de la BCE et pourrait bien les considérer illégales car entrant en concurrence avec d’autres mesures prises dans le cadre du Mécanisme Européen de Solidarité ou MES. Mais, quel que soit le scénario, cette crise surviendra. Les autorités monétaires ont épuisé leurs moyens d’action.

Quand la crise surviendra, ce serait folie que de s’accrocher à l’Euro, ce dont rêvent encore des politiciens français comme Pierre Moscovici (le Ministre des Finances) ou Harlem Desir, le calamiteux responsable du Parti Socialiste. Il faudra ou constater ou prononcer la dissolution de l’Union Monétaire. Mais à cela, pour l’instant, nul n’est prêt. Et c’est bien cette incapacité de regarder la réalité en face, à gauche comme à droite, qui pose aujourd’hui un redoutable problème. Remarquons ici que si cette dissolution était prononcée par un conseil européen, elle resterait une décision européenne et conforterait, en un sens, les autres institutions de l’Union européenne. C’est l’UE qui se déciderait à mettre fin à une expérience malheureuse. Politiquement, cela a une grande importance.

Économiquement, il faudra naturellement mettre en place immédiatement dans chaque pays un contrôle des capitaux sur le modèle de celui qui a été mis en place à Chypre pour éviter la spéculation. Ensuite, dans chaque pays on convertira les comptes bancaires (compte courant et comptes d’épargne) en monnaie nationale au taux de 1 pour 1. Cette opération se fera sans douleur pour la population dont l’épargne mais aussi les dettes seront ainsi transformées de l’Euro en monnaie nationale. Puis on procèdera à des dévaluations de fait, dont le montant peut être calculé sans grandes difficultés (-25% pour la France, -30% pour l’Italie…). Les dettes seront re-libellées automatiquement en monnaies nationales pour ce qui concerne les bons du Trésor qui ont été émis nationalement. Telle est la règle du droit international qui s’appliquera alors. Il faut savoir que, pour la France, cela porte sur 85% du montant de la dette, qui sera ainsi automatiquement re-libellé en Francs. Bien entendu les produits importés des pays ayant réévalué par rapport à nous augmenteraient tandis que nos exportations verraient leurs prix baisser. Pour le litre de super, et compte tenu de l’importance des taxes dans le prix final, cela représenterait une hausse de 7,5%. Par contre, le prix en Dollar d’un Airbus baisserait de 5% à 7% ... (2)

La croissance reviendrait très vite dans la totalité des pays d’Europe du Sud. Des calculs montrent que l’on pourrait avoir une croissance totale de 15% à 22% dans les quatre années suivant la dissolution de l’Euro pour la France. Cette croissance serait aussi très forte en Espagne, en Italie et surtout en Grèce qui pourrait avoir dans les deux premières années après la dissolution de l’Euro un gain de 18% à 25%.

(1)The European Solidarity Manifesto.

(2) Et ceci en incluant le fait qu’environ 40% du prix final de l’avion est issu de composants fabriqués hors de la zone Euro…

L’opinion exprimee dans cet article ne coïncide pas forcement avec la position de la redaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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