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    Moscou

    La solidité de la Russie

    © Sputnik . Vladimir Pesnya
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    Jacques Sapir
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    Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui un nombre croissant de commentateurs évoque la « victoire de Poutine ». On peut se demander si cela ne traduit pas la solidité des positions de la Russie, solidité que ses partenaires, comme ses adversaires, sont bien obligés de prendre en compte.

    En tous les cas, il est incontestable que la Russie accumule les succès. Et il semble bien que ceci soit un résultat, certes indirect, des manifestations du 9 mai mais aussi de la prise en considération de l'inefficacité totale des sanctions économiques et de l'efficacité aujourd'hui décroissante des sanctions financières décrétées contre la Russie.

    Une reconnaissance diplomatique

    D'un point de vue diplomatique, la récente visite du Secrétaire d'Etat américain, John Kerry à Sotchi le 12 mai a signifié que le Président Obama avait pris acte de l'échec de sa politique d'isolement de la Russie. Non seulement cette politique n'a ni freiné ni déstabilisé la politique Russe, mais elle a même renforcé les liens entre ce pays, la Chine et l'Inde. En Europe aussi, la présence de chefs d'Etat européens aux cérémonies du 9 mai a été importante. Elle montre que dans les Balkans, et pas seulement dans les Balkans, les amis de la Russie sont nombreux. Il convient de noter, d'ailleurs, qu'en juillet que les pays de l'Union européenne devront revoter sur les « sanctions » vis-à-vis de la Russie. Une opposition de la Grèce et de Chypre, opposition qui pourrait être soutenue par la Hongrie et la Slovaquie, aboutirait en effet à la fin de ces sanctions qui doivent être votées à nouveau à l'unanimité des membres de l'UE.

    La visite de John Kerry a porté sur deux sujets importants. Elle a porté tout d'abord sur l'Ukraine, où — pour la première fois — le Secrétaire d'Etat américain a reconnu la validité de l'accord de Minsk, et s'est engagé à le faire respecter par la partie ukrainienne. C'est un point important quand on sait que le cessez-le-feu est aujourd'hui en permanence violé par les forces ukrainiennes et que le gouvernement de Kiev se refuse à appliquer la partie politique de cet accord. Mais, la visite de John Kerry a aussi porté sur l'Iran où Obama a désespérément besoin de la Russie pour aboutir à un accord. Le Président Obama, dont le bilan diplomatique est bien maigre au Moyen-Orient, espère redorer son blason par un accord avec l'Iran. Et, sur ce dossier, la Russie est incontournable. De manière significative, la question de la Crimée na pas été évoquée (1). Il n'est pas sans ironie que cette rencontre se soit déroulée à Sotchi, dans cette ville où s'étaient tenus les Jeux Olympiques d'hiver de 2014 qui avaient marqué le début du froid entre certains pays occidentaux et la Russie, mais surtout le début de la crise ukrainienne. Il est tout aussi significatif que le Président américain se soit trouvé en position de demandeur face à Vladimir Poutine. Ceci jette un éclairage pour le moins intéressant sur le soi-disant « isolement » dans lequel on prétend que la Russie serait.

    La solidité économique de la Russie

    Cette victoire diplomatique, car c'en est une incontestablement, Vladimir Poutine la doit aussi à la résistance de l'économie russe aux « sanctions » et aux différentes manœuvres de déstabilisation. C'est bien pourquoi il convient de parler d'une solidité de la Russie.

    La décision annoncée le 14 mai par la Banque Centrale de Russie de reprendre de manière officielle ses achats de devises sur le marché des changes, confirme que la Russie a repris la main sur les questions financières et monétaires.

    Désormais, la question n'est plus de freiner la dépréciation du Rouble mais de freiner au contraire son appréciation et de stabiliser le taux de change autour de 50 roubles pour 1 USD. Après l'épisode spéculatif de décembre 2014, le rouble a commencé à s'apprécier de manière rapide dès le mois de février 2015. Il à atteint, depuis quelques jours, le taux de 50 roubles pour 1 USD, ce qui semble être le niveau que la BCR entend préserver. Pour cela, elle a donc annoncée qu'elle achètera des devises (essentiellement du dollar) sur le marché des changes. C'est une manière d'avertir officiellement qu'elle entend défendre une parité autour de 50/1. Cette décision se comprend si l'on regarde l'évolution du taux de change réel du Rouble (soit le taux nominal déflaté de l'inflation).

    Cette politique assure donc que les produits russes deviendront plus compétitifs sur le marché intérieur, mais aussi sur les marchés d'exportations. Sur le marché intérieur le principal indicateur de la compétitivité des producteurs « russes » reste le niveau du taux de change ce qui explique la très grande sensitivité de l'économie russe et de la production au taux de change. On sait que la contraction de la croissance au premier trimestre de 2015 a été moins importante que ce qui avait été anticipé par le gouvernement russe lui-même. La Russie devrait donc retrouver le chemin de la croissance dès le troisième trimestre de 2015.

    Par ailleurs, le fait que la Banque Centrale de Russie rachète des devises équivaut à injecter du rouble dans l'économie. Cette annonce officielle doit être interprété comme un signal de politique monétaire. Cette dernière, si elle aura encore des aspects restrictifs par la politique des taux devrait être en réalité plus laxiste du point de vue de l'alimentation quantitative du marché. Cela signifie aussi que, en l'absence (que l'on peut espérer temporaire) de réformes structurelles importantes portant sur le système bancaire russe, les autorités de la Banque Centrale comptent sur les profits réalisés par les entreprises (et essentiellement les PME) pour relancer l'investissement. Et ceci est une autre raison qui a sans doute conduit à adopter un taux de change déprécié par rapport à ce que les besoins de l'industrie impliqueraient techniquement.

    Une géopolitique « à la russe »

    On découvre enfin que les relations entre la Russie et la Turquie, sont finalement meilleurs qu'on ne le croyait. La Russie est prête à accroître son alimentation en gaz de la Turquie, et même à construire des centrales nucléaires sur son territoire. Quant à Erdogan, il n'est pas fâché de faire ce pied de nez à l'Union européenne qui le snobe et à montrer ses bonnes dispositions envers le nouveau gouvernement Grec.

    La Grèce est, on le sait bien, en conflit avec les institutions européennes, et en particulier la Banque Centrale Européenne et l'Eurogroupe. Faute d'un accord, qui est bien mal engagé (2), la Grèce sera contrainte de faire défaut sur sa dette souveraine et vraisemblablement de sortir de la zone Euro. Or, ce nouveau gazoduc serait très avantageux à la fois par les royalties qu'il apporterait au budget grec, mais aussi par la disposition d'une énergie à bon marché, un facteur important si l'on se place dans la perspective d'une sortie de l'Euro et de la nécessité de reconstruire le potentiel industriel grec. Mais, par ailleurs, ce projet de gazoduc permet aux gouvernements grecs et russes de discuter d'une possible adhésion de la Grèce aux « BRICS ».

    Une telle adhésion aurait des effets tant géopolitiques qu'économiques. Elle permettrait, entre autres, à la Grèce d'emprunter au fond de stabilisation monétaire que les BRICS ont mis sur pied en 2014. Ici encore, la Russie s'avère comme un partenaire central dans les transformations géopolitiques et diplomatiques qui vont affecter l'Europe.

    La place Rouge de Moscou
    © Sputnik . Alexander Vilf
    L'importance de la Russie en Europe

    Le projet de gazoducs présenté par la Russie se fera très probablement. Mais, alors qu'il aurait pu être une occasion de réunir des pays d'Europe, il va au contraire être le symbole d'une division. Il en est ainsi du fait de l'attitude de l'UE et des Etats-Unis..

    Bruxelles peut ici toujours se plaindre de ce que la politique russe vise à dégager des pays amis de la Russie en Europe. Mais, ceci est parfaitement normal. Le jeu de la division a été mis en place par l'Union européenne, même si — aujourd'hui — elle constate amèrement que face à elle la Russie a plus de divisions, que ce soit sur le plan diplomatique ou sur le plan économique.

    Ceci ne fait que souligner l'incroyable maladresse, et même au-delà de la maladresse on peut parler d'incompétence, de la diplomatie française. La France avait un rôle historique à jouer, prenant acte du fait que la Russie est aujourd'hui incontournable que ce soit sur les dossiers européens ou du Moyen-Orient. Elle aurait pu jouer son rôle d'intermédiaire, de passeur, entre l'UE et la Russie. Mais, elle a préféré laisser ce rôle à l'Allemagne, dont rien ne dit qu'elle n'a pas des objectifs très différents de la France. Il aurait fallu, pour pouvoir jouer ce rôle qui est le sien, que le Président Hollande, voire son Premier-ministre, aille à Moscou le 9 mai. Mais, François Hollande en a décidé autrement et ainsi laissé passer son rendez-vous avec l'Histoire. Ceci porte sur sa politique étrangère un jugement qui pourrait être définitif. L'Histoire offre rarement de session de rattrapage. 

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.


    1 Herszenhorn D.M., A Diplomatic Victory, and Affirmation, for Putin, The New York Times, 15 mai 2015, http://www.nytimes.com/2015/05/16/world/europe/a-diplomatic-victory-and-affirmation-for-putin.html?_r=2

    2 http://www.bloomberg.com/news/articles/2015-05-15/tsipras-says-he-won-t-cross-red-lines-in-talks-with-creditors

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    Tags:
    Union européenne (UE), John Kerry, François Hollande, Vladimir Poutine, France, Balkans, Turquie, Europe, Ukraine, États-Unis, Russie, Proche-Orient
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