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    Russie: un espoir pour 2016?

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    Jacques Sapir
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    L’impact des fluctuations relatives des taux de change sur le commerce extérieur et la croissance est un vieux débat.

    Il est significatif qu'il constitue l'un des points centraux de la nouvelle édition du World Economic Outlook d'octobre 2015 publié par le Fonds Monétaire International. Ce faisant, le WEO nous permet peut-être de comprendre ce que pourrait être le futur de la Russie. En effet, la dépréciation du Rouble a été importante depuis le début de 2014. Mais ses effets pourraient s'avérer positifs en 2016.

    Le débat théorique
    Le débat entre les économistes porte donc sur la question de savoir si une dépréciation du taux de change peut avoir un effet commercial important (1)  ou si, au contraire, l'impact de cette dépréciation sur le commerce est très faible, voire nul. C'est la question de l'élasticité aux prix nominaux qui est posée (2). Certains économistes prétendent qu'aujourd'hui c'est le facteur qualité qui prime dans la compétitivité internationale. 

    La compétitivité serait donc déconnectée du prix relatif du produit (3). De plus, le fait qu'un produit (surtout industriel) incorpore des autres productions produites à l'étranger(4), ce que l'on appelle les "chaînes de valeur" devrait avoir tendance à réduire l'impact de la dépréciation d'une monnaie dans la compétitivité d'un pays (5). Mais, les différences de qualités tendent à se réduire entre pays avec le développement des investissements, qu'ils soient nationaux ou étrangers. Il est donc logique que la question du prix soit importante. En fait, les théories de la déconnexion de la compétitivité par rapport aux prix relatifs est largement remise en cause par des travaux tant théoriques qu'empiriques (6). 

    Les conséquences de ce retour à l'idée dominante des années 1950 et 1960 que le prix d'un produit est bien, à qualité égale, un facteur décisif de sa compétitivité, ont des conséquences très importantes pour les politiques macroéconomiques.

    Les résultats des chercheurs du FMI.
    Les chercheurs du FMI arrivent, quant à eux, aux conclusions suivantes:
    1. Les mouvements des taux de change ont bien des effets importants sur les flux commerciaux. Un pays qui déprécie sa monnaie de 10% peut compter sur un gain de commerce d'environ 1,5%, toutes choses étant égales par ailleurs. Le gain peut même aller de 0,5% à plus de 3%.

    2. Si l'internationalisation des chaînes de valeur (soit le phénomène d'internationalisation de la sous-traitance) joue bien un rôle d'inhibiteur des effets de la dépréciation des taux de change, cet effet est limité. L'explication est que la part de la valeur ajoutée dans un produit donné qui est concernée reste aujourd'hui inférieure à 25% du total de la valeur ajoutée. On constate que l'on est passé de 1995 à 2009 de 20% à 20,4% en moyenne. De plus, il y a des indications précises que ce mouvement s'est ralenti depuis 2005 (7).
    3. L'idée que la compétitivité d'une économie, soit indépendante des taux de change ne résiste pas à une étude systématique des données depuis les 25 dernières années. Il n'y a pas de "déconnexion" entre le commerce international et les prix, bien au contraire (8). En fait la stratégie des firmes fait bien une place importante au prix du produit (9).
    L'ampleur de la dépréciation (ou de l'appréciation) du taux de change affecte bien les résultats. On constate que dépréciations faibles du taux de change pourraient ne pas avoir d'effets visibles, alors que de fortes dépréciations (plus de 10%) pourraient avoir des effets sur les flux de commerce international qui soient proportionnellement plus importants (10). Une des leçons que l'on peut tirer de ces résultats est que, quand une dépréciation du taux de change survient, il est nécessaire que cette dépréciation soit importante et au moins égale à 15% du taux de change d'origine, voire plus.

    Importance pour la Russie
    Dans le cas de la Russie, le Rouble a été affecté par le prix du pétrole et par un mouvement de dépréciation correspondant à la correction de la surévaluation relative qu'il avait connue depuis 2007.

    Graphique 1
    Evolution du taux de change nominal et réel du Rouble

    Evolution du taux de change nominal et réel du Rouble
    Evolution du taux de change nominal et réel du Rouble


    Banque Centrale de Russie et calculs réalisés au CEMI-EHESS


    Si l'on regarde les résultats depuis décembre 2013 en corrigeant le taux de change nominal de l'écart d'inflation entre la Russie et les autres pays, on constate que le taux de change réel du rouble est déprécié de 38% par rapport au niveau initial. Si l'on admet que le Rouble était surévalué d'environ 12% en décembre 2013, cela veut dire que le taux de change réel est aujourd'hui déprécié de 30%.

    Ce changement est en train d'avoir des conséquences profondes sur l'économie. Les producteurs russes gagnent désormais des marchés, que ce soit en Russie, face aux produits importés, ou à l'exportation. Et cela se traduit par une poussée de l'investissement dans certains secteurs comme les équipements électrotechniques (+30%), la chimie (+23%), les constructions mécaniques (+18) ou les matières plastiques et le caoutchouc (+15%). Ces chiffres sont importants, car ils indiquent que c'est l'industrie russe toute entière qui, du fait de la dépréciation du Rouble, est en train de se moderniser et de se transformer.
    Tel est d'ailleurs le message de la responsable de la Banque Mondiale pour la Russie, Mme Birgit Hansl (11). Les perspectives pour l'année 2016 s'annoncent bonne, mais à la condition que le gouvernement ne compromette pas cette restructuration de l'industrie par un budget 2016 trop restrictif. Le multiplicateur fiscal pourrait jouer un mauvais tour au gouvernement comme aux acteurs économiques (12). Il importe donc d'être pragmatique sur ce point; Le gouvernement doit tirer les leçons de la politique suicidaire dans laquelle l'Union européenne s'est engagée depuis 2010 (13).

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.


    1. Comme Paul Krugman, "Strength Is Weakness." New York Times, March15. http://www.nytimes.com/2015/03/13/opinion/paulkrugman-strength-is-weakness.html?ref=todayspaper&_r=0. Notons qu'il défend depuis de nombreuses années cette thèse: Krugman P., « Has the Adjustment Process Worked? Policy Analyses », in International Economics, Washington, Wasington DC, Institute for International Economics, 1991.
    2. Orcutt, Guy H., "Measurement of Price Elasticities in International Trade." Review of Economics and Statistics 32 (2), 117-32, 1950.
    3. Amiti, Mary, Oleg Itskhoki, and Jozef Konings, "Importers, Exporters, and Exchange Rate Disconnect." in American Economic Review, vol. 104, (7), pp. 1942-78, 2014.
    4. Feenstra, Robert C., Joseph E. Gagnon, and Michael M. Knetter. 1996. "Market Share and Exchange Rate Pass-Through in World Automobile Trade", in Journal of International Economics, Vol. 40 (1-2), pp. 187-207, 1996.
    5. Ahmed, Swarnali, Maximiliano Appendino, and Michele Ruta. 2015. "Depreciations without Exports? Global Value Chains and the Exchange Rate Elasticity of Exports." World Bank Policy Research Working Paper 7390, World Bank, Washington. Voir aussi Ollivaud, Patrice, Elena Rusticelli, and Cyrille Schwellnus, "The Changing Role of the Exchange Rate for Macroeconomic Adjustment." OECD Economics Department Working Paper 1190, Organisation for Economic Co-operation and Development, Paris, 2015.

    6. Bussière, Matthieu, Simona Delle Chiaie, and Tuomas A. Peltonen, "Exchange Rate Pass-Through in the Global Economy: The Role of Emerging Market Economies", in IMF Economic Review, N°62: 146-78, 2014.

    7. Constantinescu, Cristina, Aaditya Mattoo, and Michele Ruta, "The Global Trade Slowdown." In The Global Trade Slowdown: A New Normal? VoxEU.org eBook, edited by Bernard Hoekman. London: CEPR Press, 2015.
    8. Obstfeld, Maurice, and Kenneth Rogoff, "The Unsustainable U.S. Current Account Position Revisited." In G7 Current Account Imbalances: Sustainability and Adjustment, edited by Richard H. Clarida, pp. 339-76, Chicago, University of Chicago Press, 2007.
    9. Burstein, Ariel, and Gita Gopinath, "International Prices and Exchange Rates." In Handbook of International Economics, Vol. 4, edité par Gita Gopinath, Elhanan Helpman, et Kenneth Rogoff, Amsterdam, North-Holland, 2014. Voir aussi, Campa, José Manuel, and Linda S. Goldberg, "Exchange Rate Pass-Through into Import Prices." in Review of Economics and Statistics, Vol. 87, n°4, pp. 679-90, 2005.

    10. Alessandria, George, Sangeeta Pratap, and Vivian Yue, "Export Dynamics in Large Devaluations." International Finance Discussion Paper n°1087, Board of Governors of the
    Federal Reserve System, Washington, Washington DC, 2013.

    11. Hansl B., « With the ruble depreciation, ‘Made in Russia' could once more become a worldwide trademark », Brookings Institution, Washington DC, 3 novembre 2015. http://www.brookings.edu/blogs/future-development/posts/2015/11/03-ruble-depreciation-russia-hansl
    12. A. J. Auerbach et Y. Gorodnichenko « Measuring the Output Responses to Fiscal Policy », American Economic Journal: Economic Policy 2012, Vol. 4, n° 2, pp 1-27. Voir aussi A. Baum, Marcos Poplawski-Ribeiro, et Anke Weber, « Fiscal Multipliers and the State of the Economy », IMF Working papers, WP/12/86, FMI, Washington DC, 2012.
    13. O. Blanchard et D. Leigh, « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers », IMF Working Paper, WP/13/1, FMI, Washington D.C., 2013.

     

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    Tags:
    rouble, économie, Fonds monétaire international (FMI), Russie
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