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    La tragédie qui s'en est suivi avec la mort d'un des deux pilotes de l'avion, le colonel Oleg Pechkov et la marine Alexandre Pozynitch, a choqué grand nombre de personnes

    Russie-Turquie: nouvelle réalité & perspectives

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    Mikhail Gamandiy-Egorov
    La Turquie abat un Su-24 russe (187)
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    Avant-hier, la Turquie a abattu dans le ciel syrien le bombardier russe Su-24 qui devait revenir à la base militaire de Hmeimim d’une énième mission antiterroriste.

    La tragédie qui s'en est suivi avec la mort d'un des deux pilotes de l'avion, le colonel Oleg Pechkov, tué après éjection de l'avion depuis le sol par les terroristes opérant en Syrie, a choqué grand nombre de personnes, aussi bien en Russie que dans beaucoup de pays du monde.

    Le second tué n'est autre que le fantassin de la marine Alexandre Pozynitch, ayant perdu la vie lors de l'opération de sauvetage qui s'en est suivi. Quant au co-pilote du Su-24, le capitaine Konstantin Mourakhtine, dont on n'avait pas de nouvelles officielles durant plusieurs heures et que certains avaient annoncé également tué, il a été finalement récupéré par les forces spéciales syriennes et russes (chapeau pour leur travail). Il est sain et sauf, prêt sous peu à reprendre le travail antiterroriste qu'il mène courageusement en Syrie. Il a été décoré par décision du président russe de l'Ordre du Courage.

    Nous avons donc deux héros tombés dans la lutte contre le terrorisme. Le président russe a remis à titre posthume le titre de Héros de Russie au commandant du Su-24, le colonel Oleg Pechkov. Le fantassin de la marine russe, Alexandre Pozynitch, a été décoré de l'Ordre du Courage, également à titre posthume. Paix à leurs âmes. Le plus terrible dans cette tragédie est qu'elle a été provoquée par l'action d'un pays qui était considéré comme un membre de l'alliance antiterroriste. Plus que cela, considéré comme étant un pays ami, compte tenu des relations de bon voisinage observées depuis plusieurs années, ainsi que des relations économico-commerciales intenses développées entre les deux pays, sans oublier les nombreux projets communs en cours.

    Maintenant justement pour revenir aux relations russo-turques qui risquent de connaitre un revers sérieux, ne serait-ce que sur le court-moyen terme. La thèse avancée par Ankara comme quoi l'avion russe aurait violé l'espace aérien turc ne tient pas. D'abord, parce que tout a été enregistré et le ministère russe de la Défense est formel: il n'y a pas eu de violation de l'espace aérien de la Turquie, preuves à l'appui. D'autre part, imaginons même que si l'avion russe aurait été (certaines sources étrangères parlent de moins d'une minute) dans l'espace aérien turc, comment se fait-il alors que l'avion est tombé à 4-5 kilomètres de la frontière, sur le territoire syrien? Franchement, ne pensez-vous que les pilotes russes, de grands professionnels, sachant qu'ils ont été abattus en territoire turc, n'allaient pas s'éjecter en ce même territoire turc, pour la simple raison qu'il y aurait bien plus de chances qu'ils restent en vie, au lieu de se retrouver dans une zone en Syrie remplie de terroristes? Et troisième point.

    Depuis le début de l'intervention antiterroriste russe en Syrie, un avion russe avait à un moment effectivement survolé par accident l'espace aérien turc (des raisons météorologiques ont été avancées). Le ministère russe de la Défense avait alors immédiatement confirmé les faits et présenté ses excuses à la Turquie. En ajoutant qu'afin d'éviter dans le futur de tels incidents, une ligne directe sera mise en place entre les états-majors des deux pays. Pourquoi ne pas avoir utilisé cette option si Erdogan affirme que nous avions tort? Donc une fois de plus, il faut cesser les mensonges. Surtout que, et cela est confirmé par plusieurs haut-cadres turcs, dont l'ex-chef du bureau de renseignement à l'état-major général de Turquie, Ismail Hakki Pekin, qui avait indiqué dans un entretien à l'agence Sputnik « qu'abattre un avion engagé dans une opération contre les éléments terroristes était une grossière erreur ». Et d'ajouter que « le Su-24 russe ne constituait aucune menace pour la Turquie et n'affichait pas de comportement hostile ».

    Quelles sont donc les raisons qui auraient pu pousser le leadership turc (ou en tout cas une partie) à cette folie? Certains analystes avancent le fait que depuis l'intervention antiterroriste russe en Syrie aux côtés de l'armée syrienne, les groupes armés recevant le soutien d'Ankara (Front al-Nosra d'Al-Qaida est notamment mentionné) se retrouvent de plus en plus en difficultés. Vraisemblablement donc, le projet tant voulu par Erdogan de faire tomber le président syrien Assad et le remplacer par un régime loyal à Ankara tombe à l'eau. Le but de l'attaque était donc de montrer sa vive opposition au scénario que l'on observe actuellement, à savoir la progression sur différents fronts de l'armée syrienne, avec le soutien de l'aviation militaire russe, ainsi que des Iraniens et des combattants du Hezbollah au sol. Fort possible mais est-ce la seule raison? Selon moi, il est à penser que non.

    L'autre raison serait purement économique. Il est connu que la Turquie est devenue le principal marché de vente du pétrole volé en Syrie et Irak par les groupes terroristes. Un pétrole vendu par ces mêmes groupes terroristes à un prix dérisoire aux cercles impliqués dans ce trafic illicite, pour ensuite être revendu bien plus cher et faire de gros bénéfices. Un business qui permet d'une part un financement massif des groupes terroristes, dont Daech, mais qui apporte aussi d'énormes gains aux groupes criminels impliqués dans ce trafic et qui sont principalement turcs. Selon plusieurs sources, des membres de l'élite politique et économique de la Turquie, participent activement à ce sale processus. Mais depuis que l'aviation russe vise et détruit depuis le ciel syrien, en plus des cibles terroristes, un grand nombre de citernes contenant des dizaines de milliers de tonnes de pétrole transportés par ces groupes terroristes à destination de la Turquie, des profits colossaux partent en fumée, aussi bien côté Daech & autres groupes salafistes, que côté ceux qui commercent avec eux. On parle même de certains proches du président turc Erdogan qui seraient partie active dans ce commerce criminel. Donc l'attaque contre le bombardier russe peut aussi être vue dans cette optique. Le problème, c'est que vraisemblablement les instigateurs de cette tragédie n'ont pas pensé que ces intérêts « économiques » malsains peuvent avoir d'énormes répercussions pour les intérêts économiques globales de la Turquie, compte tenu des relations intenses en ce sens avec la Russie. Au vu de ce qui s'est passé, la Russie sera bien forcée de riposter.

    Maintenant, parlons de la riposte. Personnellement, je suis opposé à des sanctions qui vont frapper de simples citoyens, de part et d'autre, surtout connaissant les liens intenses qui nous unissent, ainsi que les nombreux liens d'amitié. Les deux économies sont très interdépendantes. La coopération bilatérale se fait dans nombre de secteurs: énergie (60% de la demande turque assurée par la Russie), commerce, tourisme, banques,…. D'autre part, les sentiments pro-russes en Turquie sont importants, aussi bien au sein des entrepreneurs, hommes d'affaires, représentants politiques qu'au sein de simples citoyens. Il serait trop dommage de détruire cela ou en tout cas d'y porter un sérieux coup. Limiter le flux touristique à destination de la Turquie? Oui, peut-être. D'ailleurs cela commence déjà à être le cas. En ce sens, l'Agence fédérale russe du tourisme (Rostourism) a déjà recommandé aux tour-opérateurs et agences de voyages basées en Russie, de ne plus vendre de voyages à destination de la Turquie. Une proposition déjà très largement suivie. A noter que pour la seule année dernière, près de 4,5 millions de touristes russes ont visité la Turquie, faisant de la Russie le second principal marché émetteur de touristes pour la Turquie (derrière l'Allemagne). Mais de loin le plus dépensier (les touristes russes ont dépensé au total 2 fois plus que les touristes allemands, près de 1,5 fois plus que les touristes US et 1,2 fois de plus que les Britanniques. Un coup effectivement très sérieux pour cette industrie touristique, stratégique pour la Turquie et qui assure deux millions d'emplois directs et indirects. Une mesure radicale mais qui malheureusement peut frapper justement ceux qui généralement ont de la sympathie pour la Russie. Sans oublier aussi que mis à part les très nombreux touristes en provenance de Russie, il y a aussi une diaspora russe assez importante en Turquie, notamment au niveau des familles mixtes. Et les 150-200 000 citoyens turcs vivant et travaillant en Russie d'une façon permanente ou saisonnière? Je ne pense pas qu'il faut d'une quelconque façon les punir pour les crimes de ceux qui appuient les terroristes et qui sont loin de représenter toute la Turquie. Surtout après les condamnations et les critiques exprimées par plusieurs responsables politiques turcs, journalistes, experts civils et militaires, ainsi que des représentants de la société civile, qui comprennent d'autant plus le danger actuel de l'attaque contre l'avion russe pour la suite des relations bilatérales.

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    Tags:
    Su-24, Turquie, Russie
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