Ecoutez Radio Sputnik
    Martine Aubry. Archive photo

    Parti socialiste : entre le naufrage et l’accident industriel

    © AFP 2017 FRANCOIS LO PRESTI
    Points de vue
    URL courte
    Jacques Sapir
    42211

    Ainsi donc, Mme. Martine Aubry, dirigeante historique du PS et fille de Jacques Delors, ainsi que quelques autres ont publié une tribune dans le journal Le Monde daté du 25 février.

    Cette tribune, très critique contre le gouvernement de Manuel Valls et le Président François Hollande, agite le microcosme parisien. Elle signe un nouvel épisode des guerres internes au parti « socialiste ».

    L'hypothèque européenne

    On retrouve dans cette tribune des personnalités du monde politique, qu'elles soient socialistes ou non, ainsi que des universitaires. Et le titre même de cette tribune est éclairant: « Sortir de l'impasse ». Ah certes, que voilà un beau programme. Mais qui donc nous y a fait entrer dans cette impasse?

    N'est-ce point le tournant européen, devenu désormais une véritable religion dans laquelle communient tout autant les auteurs de cette tribune que les personnes qu'ils attaquent? Et quand ils écrivent: « Ce n'est plus simplement l'échec du quinquennat qui se profile, mais un affaiblissement durable de la France qui se prépare, et bien évidemment de la gauche, s'il n'est pas mis un coup d'arrêt à la chute dans laquelle nous sommes entraînés », on aimerait plus de cohérence et de logique. Car, la situation actuelle, du CICE et du « pacte de responsabilité » à la « Loi Travail » de Mme El-Khomri, ne tombe pas du ciel. On voit bien ce qui pousse le gouvernement à vouloir défaire le droit du travail, en faisant sauter les garanties légales qui pesaient en cas de licenciements, à réduire l'assurance chômage (pourtant excédentaire dans son strict périmètre d'exercice): c'est l'idée que seul un gain de compétitivité important peut arrêter l'hémorragie de l'emploi. Or, du fait de l'Euro, la compétitivité ne peut être obtenue rapidement que par la compression brutale des coûts salariaux et des cotisations sociales payées par les employeurs. Mais, ce faisant, la France va en réalité accroître les facteurs de récession et de déflation tant sur son territoire qu'au niveau de l'Europe toute entière. La politique d'Emmanuel Macron et de Manuel Valls est une politique de Gribouille. Tant que notre pays ne pourra retrouver la flexibilité du taux de change, il sera obligé de chercher ailleurs d'autres flexibilités, et en particulier sur les salaires et les différents revenus sociaux. Et l'on sait bien que par temps de crise, la fameuse « flexsécurité » dont on parle tant se réduit à n'être qu'une flexibilité, toujours demandée aux plus faibles et aux plus démunis sans aucune sécurité.

    Indécence politique

    « Trop, c'est trop » dit encore le texte de cette tribune…Comme si les signataires avaient dormi depuis 2012 et ne se réveillaient que maintenant. Car, les mesures les plus critiquables prises par le gouvernement Valls étaient inscrites à l'évidence dans le TSCG, ou Traité sur la Stabilité, la Coopération et la Gouvernance (1), que François Hollande fit ratifier.

    Oui, il y a une certaine indécence à s'offusquer aujourd'hui de mesures qui ne sont que la suite logique de décisions prises au début même du mandat de François Hollande et ce alors qu'il s'était engagé à faire le contraire. C'était à ce moment là qu'il fallait protester. Il n'en fut rien. Et c'est la raison pour laquelle cette tribune sonne faux. Comment croire que ses signataires sont légitimement indignés alors qu'ils ont accepté les mesures initiales? Cette indignation se veut vertueuse, mais elle cache en réalité des rancœurs politiques cuites et recuites. On connaît les haines qui opposent François Hollande à Martine Aubry, haines qui sont d'autant plus inexpiables que ces deux personnes partagent entièrement les mêmes options politiques. Oui, il y a une indécence certaine à publier aujourd'hui cette tribune. Après tout, Martine Aubry n'avait-elle pas ralliée la motion de Manuel Valls, l'actuel Premier Ministre, à l'été 2015? Voudrait-elle faire croire que tout était acceptable jusqu'en septembre et que rien ne l'est depuis? Ce n'est tout simplement pas sérieux, et surtout c'est indigne. On ne peut que regretter que des intellectuels de renom se soient compromis en cosignant cette tribune. Souvenons nous alors de cette phrase de Bossuet qui s'applique, hélas, parfaitement à cette situation: « Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l'approuve et qu'on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance » (2).

    Des projets politiques contradictoires

    Cette tribune masque des projets politiques contradictoires aussi. Quand Mme Aubry se déclare pour des primaires à gauche, M. Cohn-Bendit quant à lui nous annonce qu'il votera pour Alain Juppé, membre des « Républicains » et ancien Ministre de Nicolas Sarkozy. Après tout, c'est son droit le plus strict. Mais, avouons que cela fait un peu désordre. Martine Aubry se déclare désormais partisan d'une « primaire » à gauche. Mais un primaire entre qui et qui? Et surtout sur quel programme? En fait, cette tribune est une galère dans laquelle quiconque se sentant véritablement de gauche n'a rien à faire. Et, le soutien que ses signataires apportent à la calamiteuse réforme de l'éducation nationale devrait achever de nous en convaincre.

    Une enveloppe
    © East News. MODE/ Daniel Sambraus
    La question fondamentale que pose cette tribune est celle de l'honnêteté politique. Or, on se souvient que du temps ou elle dirigeait le Parti « socialiste » Mme Aubry avait laissé se développer des situations scandaleuses, en particulier dans les Bouches du Rhône, pratiques qu'avait dénoncées en son temps Arnaud Montebourg. De cela, aucun bilan public n'a été tiré. Comment croire, alors, aux postures moralisatrices que contient cette tribune? Il y a une impudence certaine à agir de la sorte en pensant que les français ne s'en souviendraient pas. Cette combinaison d'indécence et d'impudence est cependant un signe caractéristique de la décomposition des élites. De ce point de vue, on peut dire que cette tribune n'a pas été inutile, même s'il est plus que douteux que ses signataires n'ont pas mesuré la portée de leur geste. Ils viennent, par cette tribune, de confirmer la mort de cette « deuxième gauche » qui s'est révélée, depuis près de trente ans, n'être qu'une des formes de la droite.

    Il reste un point cependant qu'il convient de mettre en avant. Alors que les signataires de cette tribune rédigeaient leur pensum, une pétition circulait sur Internet contre le projet de loi proposé par Mme El-Khomri. Cette pétition a dépassé largement les 700 000 signatures en quelques jours et elle continue de progresser au rythme de plus de 6000 signatures par heure. Il y a là une réaction bien plus radicale à la situation actuelle que dans toutes les tribunes du monde…


    (1) Voir le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance, dit TSCG, URL: http://www.consilium.europa.eu/media/1478399/07_-_tscg.en12.pdf

    (2) Bossuet J.B., Œuvres complètes de Bossuet, vol XIV, éd. L. Vivès (Paris), 1862-1875, p. 145. Cette citation est connue dans sa forme courte « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes ».

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Lire aussi:

    2017 : Les Républicains dans l’impasse
    Vers un grand parti centriste après les régionales 2015?
    Gauche, droite, ultra-droite
    Tags:
    Parti socialiste français (PS), Jacques Delors, Martine Aubry, Emmanuel Macron, François Hollande, Manuel Valls, France
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik