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    Palmyre

    Palmyre libérée ? Palmyre martyrisée!

    © AFP 2018 STP
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    Maxime Perrotin
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    Avec la probable libération de Palmyre, c'est un joyau archéologique qui échapperait aux griffes de Daech. Soulagement dans la communauté culturelle internationale. En effet, outre les massacres et les destructions de monuments, le groupe terroriste se livre à un juteux et dévastateur trafic d'antiquités.

    Palmyre serait donc sur le point d'être reprise par l'armée de Bachar al-Assad. Une offensive de l'armée loyaliste qui a été saluée par la directrice générale de l'UNESCO, Irina Bokova, qui souligne que la ville est victime d'un saccage, symbole "du nettoyage culturel qui sévit au Moyen-Orient".

    Il faut dire que l'organisation terroriste n'avait pas lésiné sur la mise en scène — quasi-théâtrale — des destructions infligées au patrimoine de cette ville deux fois millénaire et qui avaient été massivement relayée sur internet. Moins mis en lumière, mais tout aussi néfaste pour le site historique de Palmyre: le pillage en règle et le trafic de ses antiquités, sous la férule de Daech.

    Pour le chef d'Unité de la préparation et des réponses aux situations d'urgence de l'UNESCO, Giovanni Boccardi, si une reprise de la ville par l'armée syrienne serait "une très bonne nouvelle", il demeure néanmoins réservé quant à l'état du site, après bientôt un an de saccage. De fait, les vidéos de la ville survolée pendant les combats par les drones de la télévision Russie 24, montrent des milliers de trous, correspondant vraisemblablement à des fouilles sauvages du site.

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    © REUTERS / social media website
    Palmyre

    Il rappelle également les assassinats commis par Daech, comme celui du professeur al-Assaad, cet homme qui avait dévoué sa vie à la préservation de la cité antique, et qui, à l'âge de 82 ans, fut décapité et dont la dépouille fut exposée sur un poteau à l'entrée de la ville.

    "Il s'agit d'un désastre culturel majeur, car il y a des excavations illicites à l'échelle industrielle. On sait qu'il y a énormément d'objets qui sont mis en vente ou dans des dépôts dans l'attente d'être vendus. Donc c'est déjà une catastrophe culturelle majeure pour le peuple syrien et irakien et pour la communauté internationale, parce qu'il faut rappeler qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle partie du monde: c'est le berceau de notre civilisation […] C'est aussi une tragédie du point de vu humanitaire et sécuritaire, parce que le trafic illicite de ces biens nourrit la criminalité organisée et peut-être même le terrorisme et donc l'argent qui va à l'achat et au recel de ces objets contribue directement à aggraver la situation humanitaire et sécuritaire des populations affectées."

    Un recel qui peut rapporter gros. Selon les chiffres généralement admis, les revenus pour Daech générés par ce trafic seraient de l'ordre de 20 à 30 millions de dollars, ce qui en ferait la deuxième source de revenus de l'organisation terroriste, après le pétrole.

    Toutes sortes d'objets sont concernés: si des pièces telles qu'une tête de statue ou une stèle sculptée ont été retrouvés respectivement chez un antiquaire New-Yorkais et dans une vente à Londres, Giovanni Boccardi évoque d'autres types d'antiquité retrouvés par les autorités. Cela va des pièces de monnaies aux statues funéraires de riches commerçants de la ville antique, vieilles de plus de 2000 ans, en passant par les cylindres mésopotamiens avec leurs inscriptions cunéiformes, vestiges inestimables des débuts de l'écriture. Des objets aujourd'hui interceptés en grand nombre, laissant présager de la quantité pharaonique de ceux qui ne le sont pas.

    "On parle de 6 000 objets d'origine syrienne, saisis par les autorités turques. Il y aussi des objets saisis récemment en Bulgarie et même en Slovénie, des statues d'alabastre de l'époque sumérienne. En Italie, on parle de 90 objets, l'UNESCO essaie de garder un contre-rendu et d'assurer la coordination entre INTERPOL et les autorités nationales pour ensuite faciliter le retour de ces objets dans leurs pays d'origine, quand cela est possible."

    Un mal que les autorités ont enfin décidé de combattre. Il faut dire que, contrairement à la contrebande de pétrole, écoulée auprès des populations locales ou des pays limitrophes, ce sont les pays occidentaux qui figurent aujourd'hui parmi les premiers clients de ce trafic.

    Et si les autorités européennes ont pris conscience de ce mal et qu'au niveau international la résolution 2199 a été adoptée auprès des Nations Unies, il demeure difficile de faire appliquer les mêmes règles partout, comme le rappelle Giovanni Boccardi:

    "L'UNESCO œuvre avec INTERPOL, l'organisation mondiale pour les douanes, l'organisation pour les crimes et la drogue des Nations Unies, pour aider les États à mettre en œuvre cette résolution.
    Ce n'est pas évident, parce qu'il faut adapter les législations nationales, il y a énormément d'efforts qui sont fait. Beaucoup d'objets ont été saisis à la frontière entre la Turquie et la Syrie, le Liban et la Syrie, en Jordanie, mais aussi en Suisse, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France, en Italie, à Singapour et dans d'autres pays acheteurs ou de transit."

    Pour notre expert, beaucoup reste à faire pour endiguer la contrebande d'objets culturels en provenance de ces zones de guerre. Certes, les pays concernés par le transit ou le recel d'antiquités tentent d'enrayer le phénomène. Des organisations internationales, comme l'UNESCO ou INTERPOL luttent de leur côté, mais intervenir sur le territoire des pays en guerre où ont lieu les pillages demeure mission impossible. L'une des solutions avancée par Giovanni Boccardi est donc de faire changer les mentalités.

    "Il est compliqué pour nous d'empêcher ce business à la source; ce qu'on peut faire est le rendre beaucoup plus compliqué au niveau de la demande, c'est-à-dire en Europe ou dans d'autres régions du monde, et pour cela il y a des mesure juridiques, il y a des mesures techniques, d'information. l'UNESCO fait beaucoup de formation d'agents des douanes et de police, mais là où des moyens de communication, comme vous, pouvez aider, c'est dans la sensibilisation: pour faire comprendre — une fois pour toute — qu'il ne s'agit pas d'un +crime innocent+, comme on l'a parfois appelé, c'est-à-dire quelque chose qui n'est pas légal, mais qui ne fait de mal à personne. Ce n'est plus le cas: on parle de +blood antiquities+, des antiquités tâchées de sang, car contribuer à ce trafic c'est contribuer à la criminalité organisée, au terrorisme."

    Pour autant, le pillage des sites archéologiques n'est pas l'apanage des seuls mouvements terroristes. L'Irak ou la Syrie sont mise en coupe réglée par tout ce que ces pays comptent de groupes illégaux. Mais l'Egypte, le Mali, le Cambodge ou encore la Chine, sont aussi victimes de criminels qui alimentent un trafic estimé chaque année à plusieurs milliards de dollars.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    antiquité, liste du Patrimoine mondial de l'Unesco, patrimoine mondial, architecture, histoire, terrorisme, UNESCO, Irina Bokova, Bachar el-Assad, Palmyre, Syrie
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