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    Barack Obama, le Brexit, et l’influence des Etats-Unis sur l’Union européenne

    Barack Obama, le Brexit, et l’influence des Etats-Unis sur l’Union européenne

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    Jacques Sapir
    Le Royaume-Uni en attente du référendum sur le Brexit (2015) (77)
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    Vendredi 22 avril, parlant à Londres, le Président des Etats-Unis, M. Barack Obama, a lancé un vibrant appel aux électeurs du Royaume-Uni pour qu’ils rejettent la sortie de l’Union européenne. Ceci n’a pas été sans surprendre.

    On ne peut en effet être qu'étonné du fait qu'un Président des Etats-Unis vole ainsi au secours des institutions européennes. Le Président Obama ne s'est d'ailleurs pas contenté de condamner ce que l'on appelle le « Brexit ». Il a assorti cette condamnation de menaces à peine voilées au cas où les électeurs britanniques choisiraient l'option de la sortie. On peut penser que ces menaces sont assez creuses: ainsi, celle concernant les relations économiques entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis; ces relations dépendent de l'OMC et de divers traités internationaux. Il n'est pas dans le pouvoir de Washington de les remettre en cause. On peut aussi penser que ces menaces sont assez vaines. Nul ne sait comment les électeurs britanniques vont y réagir, et ils pourraient fort bien considérer que ce n'est pas au Président d'un Etat, fut-il ami, de leur dire comment ils doivent voter pour le référendum du 23 juin prochain.

    Cette intervention est donc étonnante; mais elle est aussi extrêmement révélatrice. Notons, en passant, que cela dément à l'évidence toutes les fariboles et les niaiseries que l'on a pu entendre sur le fait que la constitution de l'Union européenne permettrait de faire naître un rival global aux Etats-Unis. Elle montre de manière spectaculaire que les Etats-Unis ont un intérêt évident et majeur dans l'existence de l'UE, et ce pour une bonne raison: l'UE est leur créature.

    Les origines de la construction européenne et l'influence américaine

    On affirme souvent que la construction européenne résulterait du double traumatisme de la Première et de la Deuxième guerre mondiale. Que ces événements tragiques aient fait prendre aux contemporains conscience de la nécessité d'organiser la coopération entre les Etats européens est une évidence. Mais l'idée de la construction européenne était antérieure à 1914, dès 1870 Victor Hugo et d'autres intellectuels faisaient campagne pour ce qu'ils appelaient les « Etats-Unis d'Europe ».

    En fait, ceux que l'on considère comme les « pères fondateurs » du projet européen, et en particulier Jean Monnet professaient une vision très pessimiste de l'avenir des Etats. Ils étaient, que l'on pardonne cet anachronisme, des « déclinistes » avant l'heure.

    Cette méfiance profonde se doublait d'une égale méfiance envers la démocratie qui allait imprégner la construction européenne. Mais, celle-ci n'aurait sans doute pas pu se mettre en marche sans l'aide décisive que lui apportèrent les Etats-Unis. Pour ce dernier pays, la question essentielle était celle de l'hégémonie mondiale et de son rapport avec l'URSS. Dans ce cadre, il fallait trouver une solution qui lui permette à la fois d'être rassuré quant à l'avenir du continent européen, mais qui assure aussi l'ouverture de ce continent, ou du moins d'une large partie de ce dernier, aux produits de son industrie et de son agriculture.

    Aussi, le Secrétaire d'Etat américain George Marshall organisa au début de l'année 1947 une équipe de hauts fonctionnaires, dirigée par l'un de ses conseillers les plus chevronnés, George Kennan (qui avait été en poste à Moscou pendant la Guerre et avait été l'auteur — sous pseudonyme — d'un article important prenant acte du début de la guerre froide en 1946 dans le revue Foreign Affairs). Son but était de concevoir une nouvelle stratégie pour soutenir l'économie européenne (1). Ce groupe fut à l'origine du « Plan Marshall » le 5 juin 1947, qui fut présenté lors d'un discours à l'université d'Harvard resté fameux (2). Des intérêts commerciaux puissants le sous-tendaient. L'Europe représentait pour l'Amérique un « marché énorme de plusieurs centaines de millions de personnes » que les Etats-Unis ne pouvaient se permettre de perdre » (3).

    Dans le même temps, une nouvelle organisation fut mise en place, Le Comité Américain pour l'Europe Unie (ACUE) résultant des contacts entre des politiciens européens partisan de l'intégration et de deux figures clefs du renseignement américain, William J. « Wild Bill » Donovan, ancien responsable de l'OSS (4) durant la guerre et un des fondateurs en 1947 de la CIA et son collègue Allen Dulles qui devait devenir plus tard le chef de la CIA sous le président Eisenhower. A partir de ce moment, comme les recherches universitaires récentes l'ont prouvé (5), l'ACUE fut utilisée comme couverture pour transférer des fonds de la CIA afin de promouvoir l'obsession du Département d'Etat d'en arriver à une Europe unie, ce qu'un historien devait appeler la « conspiration libérale » (6).

    Enfin fut signé à Washington le 4 avril 1949 du Traité de l'Atlantique Nord, c'est à dire l'OTAN, mettant en place une organisation militaire intégrée pour la défense de l'Europe non-communiste. La construction de l'intégration économique, politique et militaire de l'Europe a donc toujours été un projet intégré, et un projet largement soutenu, et même souvent inspiré, par les Etats-Unis en relation avec les « déclinistes » européens.

    Les Etats-Unis et l'Union européenne

    Telles sont donc les éléments de contexte qui permettent de mieux saisir la stratégie des Etats-Unis envers les institutions européennes. Cette stratégie vise à transformer l'Union européenne en relais de la politique des Etats-Unis en s'assurant que l'Union européenne partagera les mêmes intérêts que les Etats-Unis. Il convient, alors, de faire disparaître la notion d'intérêts nationaux au sein des pays d'Europe pour être sûr que seuls les Etats-Unis pourront déployer leurs propres intérêts nationaux.

    L'alignement progressif des institutions de l'Union européenne sur les « normes » édictées aux Etats-Unis connaîtra bien entendu un nouveau stade si le traité TAFTA (ou TTIP) devait être ratifié. Mais, et on l'a vu avec l'intervention franco-britannique en Libye, cet alignement a déjà commencé. Il explique, en outre, le fait que l'Euro n'ait pu se développer comme une alternative au Dollar des Etats-Unis. Une note du CEPII le reconnaît aujourd'hui (7). Et il en sera ainsi tant que l'Euro sera porté par des institutions qui sont et restent largement inféodées à la politique américaine.

    La place de la Grande-Bretagne est donc absolument centrale pour la politique des Etats-Unis. Elle joue le rôle d'une ancre pour la politique des Etats-Unis dans l'Union européenne. Il est clair qu'elle n'est pas la seule. Ceux qui pensent que le départ de la Grande-Bretagne de l'Union européenne « libérerait » cette dernière de l'influence américaine se trompent lourdement. Mais, la présence de la Grande-Bretagne au sein de l'Union européenne est essentielle pour la politique des Etats-Unis. C'est une des garanties que l'Union européenne ne s'opposera jamais aux Etats-Unis. Tant que la Grande-Bretagne est membre de l'UE, les responsables des Etats-Unis savent pertinemment que le marché de l'UE leur sera grand ouvert. Ils savent aussi qu'ils peuvent compter, avec la Grande-Bretagne, sur un important relais pour leurs visées politiques, comme au sujet de l'Irak en 2003, où Tony Blair a repris les mensonges de l'administration de Georges W. Bush ou que ce soit sur la Libye, sur la Syrie et sur l'Ukraine.

    Il n'est donc pas question, pour les Etats-Unis, de laisser se produire le « Brexit ». Le gouvernement de Washington va donc multiplier les pressions, explicites comme avec ce discours du 22 avril, ou implicites, pour « ramener à la raison » l'élite politique britannique qui s'avère être profondément divisée sur cette question. Cela traduit probablement le fait cette élite politique, qui est l'héritière de la « culture impériale » britannique, a bien du mal à abandonner la notion de souveraineté ainsi que celle d'intérêt national.

    La question du « Brexit » ne se limite donc pas à savoir si la Grande-Bretagne restera ou non dans l'Union européenne. Elle pose de manière plus générale la question de savoir si la notion d'intérêt national, et donc celle de diplomatie, au sens des compromis nécessaires pour que puissent cohabiter des intérêts divergents, a encore un sens en Europe. C'est l'une des raisons pour lesquelles le débat en Grande-Bretagne, et son issue, est d'une telle importance pour les autres peuples d'Europe. Et il n'est pas innocent que ce soit justement dans un des pays de la « vieille Europe », un pays dont l'histoire remonte au plus profonde de l'Histoire et qui de ce point de vue est très similaire à notre pays, que ce débat ait aujourd'hui lieu.


    (1) Bundy, William P., www.foreignaffaires.org/general/Info/history.html

    (2) www.marshallfoundation.org/about_gem/marshall_plan.htm

    (3) Brugmans, Henri, Fundamentals of European Federalisme, préface de Lord Layton, Londres, The Federal Union, 1948, p 4.

    (4) L'Office of Strategic Services fut le premier service de renseignement des Etats-Unis, créé en 1942. Jusque là le renseignement était du domaine du FBI (contre-espionnage) et de l'ONI ou Office of National Intelligence.

    (5) Cf Joshua Paul de Georgetown University, Washington, cité dans le Daily Telegraph, 19 septembre 2000 et Aldrich, Richard L (2001), The Hidden Hand-Britain, America and Cold War Secret Intelligence, Londres, John Murray Ltd.

    (6) Voir Coleman, Peter (1989), The Liberal Conspiracy: The Congress For Cultural Freedom And The Struggle For The Mind of Europe, New York, The Free Press.

    (7) http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=457

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    Dossier:
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    Tags:
    brexit, Barack Obama, Royaume-Uni, États-Unis
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