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La lutte contre Daech (229)
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Trois membres des Forces spéciales françaises tués en Libye! Si le gouvernement a finalement admis à cette occasion la présence militaire française dans le pays, il n’a pas pour autant levé les ambiguïtés de cette intervention, La France risque-t-elle de se retrouver piégée par ses contradictions?

"Oui, les forces spéciales sont là", a déclaré Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement au sujet de la présence militaire française en Libye. Plus tard dans la journée, le ministère de la Défense a également confirmé la mort de trois sous-officiers français, officialisant ainsi la présence des forces françaises dans ce pays. Silence radio en revanche sur les objectifs de cette mission, couverts du pudique voile du "renseignement" par François Hollande.

Libyan military soldiers check on an area asLibyan military soldiers check on an area as they battle with Islamic extremist militias in Benghazi, Libya, Thursday, Oct. 30, 2014.  they battle with Islamic extremist militias in Benghazi, Libya, Thursday, Oct. 30, 2014.
© AP Photo / Mohammed el-Sheikhy
Voile déjà déchiré en février dernier par le quotidien Le Monde, qui faisait état d'opérations secrètes françaises sur le sol libyen, accompagné de frappes aériennes ponctuelles. Des actions menées depuis la présence avérée de Daesh en Libye, distante de quelques centaines de kilomètres des côtes européennes. Pour Mansouria Mokhefi, conseillère spéciale pour le monde arabe et chercheuse l'IFRI, la France joue un rôle bien plus actif que du simple renseignement, puisqu'elle tente de mettre fin à une situation chaotique et lutte contre Daesh, qui tire profit de ce chaos. Si l'objectif est d'"attaquer, limiter et contenir" l'organisation terroriste, il est toutefois difficile de savoir ce qui y est accompli, au vu de la grande instabilité et la dangerosité du contexte régional.

Quel est le rôle de la France dans cette guerre contre l'État Islamique? Est-ce qu'en combattant l'État Islamique, ou en tout cas en l'attaquant, en limitant son avancée dans les pays étrangers, on a réussi à sécuriser les Français à l'intérieur du pays? Est-ce que l'on peut mener une guerre à l'étranger tous azimuts, en Libye, au Mali, en Syrie et en Irak et parallèlement sécuriser la nation ici? Est-ce que la France a les moyens d'être présente militairement sur tous ces fronts et à long terme? Parce que l'éradication de l'État Islamique n'est malheureusement pas pour demain, comme on le sait. Donc, voilà les questions qu'il faut se poser. Personnellement, je ne suis pas surprise par la révélation qui a été faite, puisque nous en avons déjà débattu, c'est une présence qui est avérée, c'est une présence qui a un double objectif. Mais aujourd'hui, c'est la question de la pertinence de cette présence qu'il faut soulever.

Paris confirme donc son engagement en Libye, mais ne mentionne pas ses alliés au sol, alors que des soupçons de double jeu français pèsent à ce sujet. Selon le site Middle East Eye, des enregistrements de trafic aérien témoignent que les forces françaises, britanniques et américaines sont déployées en soutien aux forces du général libyen Khalifa Haftar. Déployés discrètement, les soldats des forces spéciales sont chargés de combattre la branche libyenne de Daech dans l'est du pays et de former les soldats loyalistes. Or, le passé kadhafiste et les ambitions du général Haftar inquiètent d'autant plus qu'il s'oppose au gouvernement d'union nationale, censé pourtant être le seul reconnu par la communauté internationale, estime Kader Abderrahim, chercheur à l'Iris:

Cela apporte de la confusion et on ne comprend pas très bien l'attitude de la France et des Britanniques. Officiellement, c'est le gouvernement de M. Fayez el-Sarraj qui est soutenu par la communauté internationale et on favorise le processus de réconciliation en cours. Mais en même temps, on soutient le général Haftar qui est clairement hostile au gouvernement de M. Fayez el-Sarraj. Donc, je crois que c'est un aspect qu'il va falloir clarifier très très rapidement pour éviter que nous soyons pris pour cible des deux côtés. C'est un peu le danger qui nous guette actuellement en Libye. […] Par ailleurs, on sait que le général Haftar est un homme qui a tout le soutien de l'Égypte, qu'une partie de sa logistique vient d'Égypte et que lui, il a fait de son combat contre Daesh quasiment un combat personnel pour tenter de s'imposer sur la scène politique libyenne. Jusqu'à présent, toutes les grandes offensives qu'il a lancées se sont soldées par des échecs.

Effectivement, à la suite des déclarations du Ministère de la défense, des rassemblements ont eu lieu en Libye pour protester contre la présence militaire française. Le gouvernement libyen d'union nationale s'est dit "mécontent de l'annonce du gouvernement français concernant la présence française dans l'est du pays", estimant qu'il s'agit d'une "violation du territoire libyen" et que rien ne "justifie une intervention" étrangère sans qu'il en soit informé. Un avis que partage le professeur en sciences juridiques Raphaël Van Steenberghe au regard du droit international, et compte tenu de l'absence d'explication de la part du gouvernement français. Il n'exclue pas néanmoins l'éventualité d'un accord tacite:

C'est vraiment regrettable que la France ne donne pas de justification. Il n'y aucune justification de la part des autorités françaises sur cette présence militaire. On sait que d'autres interventions militaires ont eu lieux contre l'EI en Libye par les États-Unis, qui ont souligné à cette occasion qu'ils intervenaient sur la base du consentement ou du moins que les autorités libyennes étaient informées de cette intervention. […] Si le gouvernement d'union national précise que les troupes françaises peuvent être présentes et bien il n'y a plus aucun problème au regard du droit international puisque l'action française serait dirigée contre des groupes terroristes, pas contre des groupes armés d'opposition, là c'est plus discutable.

Le chef du gouvernement d'union national, Fayez al Sarraj, a reconnu fin juin dans un entretien à l'AFP que ses forces recevaient de l'aide étrangère « en expertise et logistique ». En mars, une source officielle française confiait au Monde, au sujet de Khalifa Haftar, qu'il était "le moins ambigu avec les djihadistes". Moins ambigu en tout cas que le gouvernement, qui n'a pas commenté ses liens avec le général libyen et qui parle d'"accident d'hélicoptère" pour justifier la mort des trois militaires français là où la presse évoque la rencontre peu fortuite avec un missile antiaérien… La France pourra t-elle multiplier les interventions à l'étranger (Libye, Syrie, Irak, Mali), tout en prolongeant l'état d'urgence jusqu'à fin janvier 2017?

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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Etat islamique, Fayez el-Sarraj, Stéphane Le Foll, Libye, France
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