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    Alexis Corbière vient de faire paraître aux éditions du Cerf, Le Piège des primaires, un excellent livre.

    Primaires à gogo!

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    Jacques Sapir
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    Alexis Corbière vient de faire paraître aux éditions du Cerf, Le Piège des primaires (1), un excellent livre. Je le recommande à mes lecteurs qui veulent s’informer sur ce « mécanisme » directement importé de la culture politique américaine.

    Rappelons que le mécanisme permettant à tout électeur, moyennant la signature d'un papier sur les « valeurs » de la « gauche » comme de la « droite », de voter introduit, en réalité, un biais non démocratique important dans ces « primaires ». L'inexistence de frontières précises déterminant qui peut, et ne peut pas, voter, dilue la prise de responsabilité. La démocratie, il convient toujours de le rappeler, implique une délimitation précise du corps politique. Rappelons, encore, que les multiples manœuvres d'appareil qui seront possibles lors de ces primaires confirment ce biais. C'est la raison pour laquelle un certain nombre de candidats ont décidé de se présenter directement aux suffrages des Français.

    Tout d'abord, quand il décrit le contexte de cette rentrée 2016. Il a incontestablement raison de parler d'une dignité populaire, blessée, malheureuse, mais qui se cherche en France et qui ne saurait se reconnaître que ce soit dans les manœuvres d'appareil du P « S » ou dans cette grande foire aux ego que nous proposent les « Républicains » (2). Ah, ce qu'elles sont belles ces « primaires » de la droite et du centre, où chacun des principaux candidats (on ne fera d'exception que pour Henri Guaino et Jacques Myard) y va de sa surenchère dans l'austérité et dans la politique anti-sociale. Je fais 70 milliards d'économies sur le dos des travailleurs nous dit Fillon, dont la politique a provoqué près de 400.000 chômeurs de plus en 2011 et 2012; j'en ajoute dix de plus rétorque Juppé, tout raide dans ses bottes et dans la naphtaline. Vingt de plus s'égosille Nicolas Sarkozy, tandis que Le Maire invente le CDD permanent. Bref, ces beaux messieurs (et sans oublier une belle dame, NKM) y vont de leurs propositions plus démagogiques les unes que les autres. Pendant ce temps, on prépare les longs couteaux et les poignards au P « S » où Emmanuel Macron se la joue pirate (c'est de son âge…) tandis qu'un capitaine de pédalo essaye de se transformer en capitaine au long cours, que Benoît Hamon cherche désespérément un programme dans les restes de Martine Aubry et que Montebourg, nouvel Hamlet, s'interroge sous les remparts du Château « primaires or not primaires, that is the question »…

    Bref, quand Alexis Corbière écrit « L'élection présidentielle qui vient en avril 2017 se déroulera comme au sommet d'un volcan prêt à l'explosion » (3), il a cent fois raison.

    Il a aussi raison quand il décrit l'ensemble des mécanismes, de la manipulation des sondages au rôle de l'argent, dont sont constituées ces dites primaires. Et il est clair qu'elles ne font que préparer l'opinion à la possibilité d'une « grande coalition », dont Emmanuel Macron se verrait bien tirer profit, lui dont le profil est assez lisse pour pouvoir tout aussi bien charmer Gattaz que la ménagère du 20 heures. Ici encore, lisons ce qu'écrit Corbière: « La primaire consacre et institutionnalise ce paysage. Elle le fige définitivement. Elle est la méthode de ceux qui se savent minoritaire dans la société et semblent l'accepter, mais cherchent néanmoins par des astuces à gouverner encore » (4). C'était bien ce qu'il fallait dire et il est bon que ceci fut dit. De même il ajoute quelques pages plus loin: « La primaire n'offre que le confort de la tactique politicienne à la place de l'effort de la politique » (5). La formule fait mouche.

    Après, Corbière ne fait pas trop remarquer que le PCF, via son lamentable secrétaire Pierre Laurent, accepte de cautionner ce système. Mais à lire les lignes où il s'emporte contre ceux qui laissent le monopole de la rupture avec les traités européens au Front national, comment ne pas comprendre qu'il dresse le réquisitoire contre la politique de Pierre Laurent, de ses insuffisances et ses coups bas.

    C'est une ultime manœuvre pour repeindre l'édifice en ruine du vieux P « S », un parti certes jeune eu égard à l'histoire mais qui, perclus de reniements et voûté par les trahisons, semble avoir l'âge de Mathusalem. Ce parti avait une béquille, la candidature de Benoît Hamon, pâle substitut d'une candidature de Martine Aubry. Arnaud Montebourg vient de se constituer comme la seconde. Ses déclarations, ce matin 23 août, sont éclairantes: "Le président de la République doit prendre la décision qui s'impose, ne pas être candidat" (6). Interrogé par Jean-Claude Bourdin qui lui demande « Mais, quelle est la décision qui s'impose, qu'il ne soit pas candidat? », il a répondu: «Je crois que vous avez deviné mes pensées (…) J'écoute les Français, je vis au milieu d'eux, travaille avec eux, je vois quand même la colère très présente, l'inquiétude aussi et l'absence d'espoir» (7).

    Disons le: la décrépitude du P « S » est aujourd'hui telle que cela n'a aucun sens.

    Bien sûr, ce livre n'est pas parfait. Bien sûr, il est fait aussi pour défendre le choix de Jean-Luc Mélenchon. Quand Alexis Corbière intitule une des sections de son ouvrage « La machine à excommunier » (8), on voit immédiatement à quoi il fait référence. Et, en un sens, il a raison. Oui, il est évident que la mécanique de la primaire a aussi pour but de délégitimer ceux qui, comme Mélenchon, n'ont pas voulu se plier aux diktats des appareils politiques. Mais, son argumentaire eut été plus fort, et sa position plus assurée, si Corbière lui-même ne s'était livré en son temps à ce même exercice de l'excommunication.

    De même, il n'est jamais dit que l'ouverture de la primaire à tous, le fait qu'un futur électeur de gauche puisse aller voter à la primaire de droite et réciproquement, ouvre la porte à tous les comportements stratégiques, à toutes les manipulation. La démocratie, ce n'est pas cela. Si l'on voulait qu'une primaire soit démocratique, alors il fallait la réserver aux seuls militants d'un parti. Car la démocratie passe toujours par la combinaison d'un choix et d'une responsabilité. Il faut déterminer l'espace du jeu démocratique. La démocratie, en réalité, impose des frontières, que ces dernières soient politiques, comme dans le cas d'une « primaire », ou qu'elles soient nationales. Et l'on sent bien, c'est une des limites de cet ouvrage, que Corbière a encore du mal avec cette notion de frontière. N'est pas Mélenchon qui veut.

    Enfin, cette remise en cause du mécanisme de la primaire valide, en réalité, le modèle de la Ve République, du moins dans sa forme gaullienne. Car il est clair que, de révisions en révisions, nous sommes définitivement sortis du cadre de la Ve République aujourd'hui. On attendait sur ce point Corbière et c'est sans surprise qu'il faut constater qu'il se défausse ici. Ce qu'il écrit sur la VIe République (eh, Alexis, on y est déjà en VIe République, il faut faire comme les petits chats, ouvrir les yeux…) n'est que propagande, discours convenu et non analyse.

    Mais, cela n'enlève pas le mérite du reste de l'ouvrage. Voici donc un petit livre qui peut servir pour clouer le bec à ceux qui, à « gauche » comme à droite, se gargarisent des « primaires » pour mieux cacher leur ignominie et leurs politiques honteuses.


    (1) Corbière A., Le Piège des primaires, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Le poing sur la table », août 2016.

    (2) P. 12.

    (3) P. 12

    (4) P. 44

    (5) P. 47

    (6) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/montebourg-demande-a-hollande-de-ne-pas-etre-candidat-a-la-presidentielle-2017_1823552.html

    (7) http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2016/08/23/25002-20160823ARTFIG00101-avec-hollande-nous-risquons-un-21-avril-puissance-20-pense-montebourg.php

    (8) P. 50 et ssq.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    livre, démocratie, élections, Présidentielle américaine 2016, Présidentielle française 2017, Front national (FN), Alexis Corbière, Pierre Laurent, Alain Juppé, Jacques Myard, Henri Guaino, Emmanuel Macron, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Sarkozy, France
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