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    Modèle d'un chasseur multirôle RafaleL’industrie de l’armement surfe sur l'Effet le Drian

    L’industrie de l’armement surfe sur l'Effet le Drian

    © AFP 2019 CHANDAN KHANNA © AFP 2019 MONEY SHARMA
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    Maxime Perrotin
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    Encore un contrat d’armement dans l’escarcelle de Jean-Yves le Drian ! La vente des 36 Rafale à l’Inde, succède à d’autres contrats mirobolants dans le domaine. Jean-Yves le Drian, VRP de choc de l’industrie française de l’armement ou l’homme au bon endroit au bon moment ? Réponse.

    Rafale
    © AFP 2019 Anne-Christine Poujoulat
    C'est fait, la France vendra 36 chasseurs multirôle Rafale à l'Inde, dont les premiers exemplaires devraient intégrer les rangs de l'armée de l'air indienne d'ici la fin 2019. Jean Yves le Drian, le ministre français de la Défense et son homologue indien Manohar Parrikar ont ce vendredi 23 septembre à New Delhi — apposés leurs signatures en bas de ce contrat de huit milliards d'euros.

    Un contrat signé entre hauts représentants politiques, une singularité pour un contrat de ce type, sur laquelle revient le Général de brigade aérienne (e.r.) Jean Vincent Brisset, directeur de recherche à l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) :

    « C'est assez impressionnant, car d'habitude ce genre de contrat est signé entre un industriel et un acheteur, là il est signé entre un ministre et un autre ministre, donc on a fait disparaitre le poids du vendeur — un industriel — qu'on l'a remplacé par le poids d'un ministre. En effet, ce contrat est très largement garanti par l'État français. On se retrouve avec des modes de fonctionnement dont on avait plus l'habitude avec l'URSS ou les États-Unis qu'avec la France. »

    Un contrat "très largement garanti" par la France, donc. Il faut dire que le contrat du Rafale à l'Inde revient de loin. Initialement, New Delhi devait se porter acquéreur de près de 126 appareils pour un montant estimé alors à plus de 18 milliards d'euros. Il s'agissait de renouveler sa flotte aérienne vieillissante dans un contexte géopolitique tendu avec ses puissants voisins, notamment le Pakistan et la Chine. Le "contrat du siècle", soulignaient à l'unisson les observateurs en 2012… un contrat mort-né, lorsqu'en aout 2015 l'appel d'offre MMRCA (Medium Multi Role Combat Aircraft) est cassé.

    Si l'Inde achète depuis longtemps à Dassault des appareils, la négociation autour du Rafale a piétiné pendant des années, comme en témoigne Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense :

    « Sur le cas du Rafale (en Inde) c'est une négociation que j'ai connue lorsque j'étais au ministère de la Défense, il doit déjà avoir 15 à 20 ans d'ancienneté. »

    En cause, notamment, le contexte politico-économique dans lequel évoluaient les investisseurs, fait de tensions entre l'Inde d'une part et ses fournisseurs occidentaux et russes d'autre part. L'Inde avait aussi besoin d'être rassurée sur la pérennité du contrat et le Drian s'en est chargé :

    « Les ventes d'armes fonctionnent de manière contraire au reste de l'activité économique : c'est le principe de l'interdit, un interdit qui par la suite est levé […] on est dans un système où la dimension politique est extrêmement importante, car on ne va pas vendre à un pays ennemi, on ne va pas vendre à un pays dont on pense qu'il utiliserait ces armes pour d'autres fonctions que celles qui lui sont annoncées, donc ce n'est pas d'y aller du bout des lèvres en se disant +non je ne veux pas apparaitre comme le marchand de canons+ tandis que là Le Drian assume complètement cette fonction. C'est très important pour des pays acheteurs, ils veulent surtout avoir le sentiment que le pays vendeur — par exemple — ne va pas tout à coup appliquer un embargo au milieu d'un contrat. »

    L'apport d'un gage politique par la France semble être une nécessité pour des Indiens désireux de diversifier leurs approvisionnements, un désir qui s'est accentué suite à l'arrivée au pouvoir des nationalistes hindou et des atermoiements français dans le cadre de la livraison des navires Mistral à la Russie.

    On ne pourra en effet que noter une certaine coïncidence dans le calendrier entre l'annulation du « contrat du siècle » au profit d'une flotte plus hétéroclite et la visite quelques mois plus tôt d'un Vladimir Poutine plongé en pleine tourmente des "Mistral". Une visite où l'Inde avait exprimé sa détermination à rejoindre l'Organisation de Coopération de Shanghai, l'alliance défensive pilotée par Moscou et regroupant la Chine et l'Iran.

    Des difficultés rajoutent encore au mérite de cette signature. D'autant plus que ces appareils seront vraisemblablement produits en France, contrairement au premier contrat qui prévoyait que 108 des 126 appareils le soient directement sur sol indien, comme c'est déjà le cas des Sukhoi Su-30MKI, construits par Hindustan Aeronautics.

    Au cours de ce quinquennat, Jean-Yves le Drian s'est particulièrement bien illustré à la tête des exportations françaises, tout comme le Rafale en Inde, elles reviennent de loin, après une année morose en 2012.
    En février 2015, Le Caire se porte acquéreur de 24 Rafale, ainsi que d'une frégate multimissions « Fremm », construite par le groupe naval français DCNS, le tout pour la bagatelle de 5,2 milliards d'euros, auxquels s'ajoutent quelques mois plus tard les 950 millions d'euros de deux Mistral qui devaient initialement être livrés à la Russie…

    En mai 2015, c'est Doha qui achète également 24 Rafale, trois frégates antimissiles de DCNS et 300 véhicules de combat de type VBCI de Nexter, pour une ardoise de 6.3 milliards d'euros.

    DCNS, qui en avril 2016 raflait au nez de l'allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) et de Mitsubishi Heavy Industries, le méga-contrat de 12 sous-marins avec l'Australie, un contrat estimé à 34 milliards d'euros.

    Des contrats aux retombées juteuses et indéniables pour l'industrie française ; cependant, restons mesurés. Comme dans le contrat des Rafale indiens, où Dassault sera tenu de réinvestir une part significative des sommes perçues dans l'industrie indienne au titre des "compensations". Les clauses des contrats ne sont pas toujours aussi mirobolantes qu'elles en ont l'air. Quoi qu'il en soit, Jean-Yves le Drian s'est forgé une solide réputation auprès des différents protagonistes, comme nous le relate Pierre Conesa:

    « Le Drian, pour un homme politique de Gauche, n'a pas eu certaines réticences qu'avaient certains de ces prédécesseurs à assumer le fait que la France soit vendeur d'armes. Dans ce sens-là, il a beaucoup investi personnellement, d'autres ministres avaient préféré nommer des représentants personnels à leur place pour ne pas obérer leur image — ce qui n'était en fait qu'une espèce d'hypocrisie — Tandis que là il estime que c'est son boulot, c'est une mission du ministère de la Défense, c'est du travail, c'est de l'entreprise c'est du savoir-faire français. »

    DCNS logo
    © AFP 2019 LIONEL BONAVENTURE
    Jean-Yves le Drian, un homme qui semble faire l'unanimité, tant à l'étranger auprès des interlocuteurs étatiques traitant avec les conglomérats français de l'armement, qu'à domicile où il fait des émules bien au-delà de sa famille politique. Ainsi, un sondage IFOP réalisé pour Sud-Ouest, publié fin aout 2015, faisant de Jean-Yves le Drian, le ministre préféré des Français, obtenant une majorité d'opinions favorables tant auprès des partisans du Front de Gauche que chez les sympathisants Les Républicains.

    « Je pense que c'est un bon ministre, tout le monde le dit, sous cette mandature il a été l'un des hommes les plus sollicités — pour des raisons de politique extérieure et d'interventionnisme militaire — c'est un homme qui s'est bien acquitté de sa mission, y compris sur le plan industriel. »

    Les entreprises de l'armement ne sont pas en reste : à commencer par Serge Dassault, le fils du fondateur du groupe aéronautique français — et sénateur du groupe Les Républicains — ne tarit pas d'éloges à l'encontre du ministre, estimant ainsi que Le Drian est le "meilleur ministre de la Défense qu'on n'ait jamais eu", accordant également des lauriers au Président "Je veux dire que François Hollande et le ministre de la Défense sont excellents pour la vente de nos avions" déclarait-il sur Sud-Radio et Public Sénat en début d'année.

    N'oublions pas le produit en lui-même, le Rafale, qui n'a pas démérité. Mal-aimé des acheteurs pour son prix élevé, il jouissait également d'une certaine incompréhension, un avion multirôle, alors que les flottes aériennes disposent encore d'appareils très spécialisés.

    Le Rafale a également eu l'occasion ces dernières années de faire la preuve de ses capacités lors des différentes OPEX, de la Libye à l'Irak en passant par la Syrie. Un point d'autant plus important pour des Indiens recherchant des « des avions prêts à voler ». Le dossier Rafale présentait également d'autres avantages, que souligne Jean-Vincent Brisset:

    « Le contrat est du très largement à la qualité du Rafale sur un créneau bien particulier, l'Inde est un pays qui a besoin pour renouveler sa flotte d'appareils ayant un certain niveau de performance. Le Rafale est le seul qui en ce moment offre ce niveau de performance. Les propositions russes et américaines sont soit des propositions d'avions qui n'existent pas encore — pour le PAK-FA, l'avion d'origine russe — soit des propositions pour des avions qui sont un peu dépassés, mais beaucoup moins chers — comme pour les F-16, qui vont être construits par le consortium américano-indien — Donc le Rafale était certainement trop en avance à une certaine époque, il est à l'heure actuelle dans le bon créneau, il se vend. »

    Pas d'emballement, — en matière d'exportations d'armement — la France demeure avec 5.6 % des parts de marché, loin derrière les États-Unis, avec 33 % ou de la Russie qui en détient 25 %, d'après un rapport publié fin septembre l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) et portant sur la période 2011-2015.

    Pour autant, la "Le Drian Touch" semble avoir fonctionné : les commandes d'armement français sont passées de 4,8 milliards d'euros en 2012 à 16,9 milliards en 2015. Quant à 2016, on pourra déjà compter sur les 8 milliards de la vente des Rafale, auxquels on ajoutera au moins 8 autres milliards pour la part française dans le contrat des sous-marins à l'Australie.

    N'oublions cependant pas, que les dépenses en matière d'armement progressent partout dans le monde.

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    Tags:
    Rafale, Jean-Yves Le Drian, Inde, France
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