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Si l’analyse du vote des minorités ethniques et religieuses représente une clef du scrutin pour les commentateurs américains, qu’en est-il dans les médias français ? Au pays de l’antiracisme et de la communauté nationale une et indivisible, comment traite-t-on ces questions ? Éléments de réponse.

Hillary Clinton obtiendra-t-elle l'appui de la communauté afro-américaine ? À qui profitera le vote latino ? L'électorat d'origine cubaine votera-t-il plus pour Trump que l'électorat d'origine mexicaine ? Les Asiatiques sont-ils des électeurs mobilisés ? Le « vote juif » est-il acquis aux démocrates ? Les protestants évangéliques feront-ils la différence, comme en 2000 et 2004 ?

Autant de questions que vous entendez et lisez de manière récurrente depuis maintenant 400 jours que dure la campagne présidentielle américaine. Le vote des « minorités ethnoraciales » et religieuses aux États-Unis a toujours été au cœur des préoccupations des pronostiqueurs et cela est dû à l'histoire même de cette jeune nation, marquée par la ségrégation, qui se veut le nombril et le phare du monde.

Jusque-là, rien d'étonnant pour tous ceux qui on grandi dans la réalité nord-américaine. Ce qui l'est beaucoup plus en revanche, c'est le traitement très similaire que la presse française accorde à l'évènement. Si dans tous les JT, les informations relatives aux élections américaines surclassent maintenant celles relatives à nos propres élections nationales, comment se fait-il qu'au pays de l'anti-racisme par excellence, les grands médias nationaux — de La Croix à Libération, en passant par Marianne et Le Monde — reprennent ces mêmes terminologies, ces mêmes critères raciaux, dans leurs propres tentatives de pronostiquer le nom du prochain locataire de la Maison-Blanche ?

Ainsi, nos médias nous expliquent, à grand renfort d'études démographiques, qu'en cette année électorale 2016 l'électorat « potentiel » est constitué de 69 % de « blancs », 12 % de « noirs », autant « d'hispaniques », 4 % « d'asiatiques » et 3 % d'« autres » (Source : Pew Research Center projection). En prime, les statistiques sur la mobilisation de chacune de ces « communautés » et leur couleur électorale respective. Un découpage ethnique particulièrement en vogue en ces jours d'élections dans les « swing state », qui détermineront l'issue du scrutin.

La palme revient certainement à deux contributeurs des blogs de Libération, qui titraient en avril dernier : « Hillary un vote de race, Bernie un vote de classe ? ». Les mêmes journalistes et démographes qui parlent aujourd'hui des habitudes de vote d'électeurs américains « afro-américains » ou « hispaniques » s'indignaient, il y a un an, de l'initiative maire de Béziers. Robert Ménard avait étudié les prénoms des listes d'élèves en maternelle et primaire de sa ville pour en déduire que 64,6 % d'entre eux seraient musulmans. Un vent d'indignation avait d'ailleurs parcouru les rédactions de la presse mainstream, qui avaient rapidement atteint le point Godwin.

Oui, mais le communautarisme est une réalité aux États-Unis, nous dira-t-on. Par exemple, la candidate démocrate a axé sa stratégie électorale sur les minorités. Pour autant, ce n'est pas le cas en France, où l'actuel Président avait même fait de la suppression du mot « race » de la Constitution une promesse de campagne : « Il n'y a pas de diversité des races […] Il n'y a pas de place dans la République pour la race ».

Une volonté qui reste parfois lettre morte. Sans revenir sur l'ancienne polémique de Manuel Valls souhaitant face caméra dans sa ville d'Évry plus de « Blancs, des white, des blancos », les dernières régionales avaient apporté leur lot de controverses. On se souvient de Claude Bartolone accusant son opposante Valérie Pécresse d'être la candidate de Neuilly-sur-Seine et « de la race blanche ».

Face à la déferlante de critiques que ces propos avaient suscités, Manuel Valls, lui avait apporté tout son soutien, déclarant que « Claude Bartolone est un grand républicain […] Sortons de ces polémiques ».

Pourtant, au même moment, Nadine Morano perdait sa place après avoir repris à son compte de Gaulle, qui qualifiait la France de « pays de race blanche » à la télévision.

Des propos qui avaient suscité un tollé politico-médiatique digne de celui que Robert Ménard avait provoqué avec son décompte des enfants perçus comme musulmans. Pourtant, régulièrement des rapports utilisant des critères d'« origine perçue » tels que « blanches », « noires », « asiatiques » ou « autres » sont publiés pour dénoncer le « manque de diversité » dans les médias comme dans les entreprises françaises.

En octobre dernier, le CSA, s'inquiétait que seuls 14 % des personnes montrées à la télévision (échantillonnage de 1 600 programmes de la TNT) soient « perçues comme non-blanches ». Un chiffre qui tendrait à stagner depuis 5 ans selon l'organisme. Suite à cela, dans une tribune particulièrement racialisée, publiée sur Libération, Widad Ketfi, pigiste au Bondy Blog avait exhorté « la caste blanche » à laisser sa place.

Aucune de ces pudeurs, donc, quand on parle de la campagne électorale US. Et comme vous trépignez depuis le début de ce billet, on vous les donne, vos pronostics ethniques :

Les 27,3 millions d'électeurs hispaniques voteraient à une large majorité pour Hillary Clinton, mais se mobilisent moins que les Afro-américains (48 % contre 66 %, en 2012). Lesquels « noirs » voteraient également à une écrasante majorité pour la candidate démocrate (en Floride : 81 % pour le camp démocrate — contre 11 % pour Trump. 11 % c'est peu, mais c'est déjà une « surprise » pour Le Monde). Et les blancs, dans tout ça ? On croit savoir que s'ils ont un diplôme, ils voteront pour Clinton et que les non-diplômés préfèrent son rival. On en veut pour preuve l'étude du New York Times, reprise par Le Monde, qui indique que les jeunes blancs non-diplômés voteraient Trump à 63 % et Hillary à 24 %.

Quittons les minorités ethniques pour les courants religieux : il semblerait que la majorité des électeurs issus des 70 millions d'évangélistes se porteront sur Trump. (78 % d'entre eux avaient voté G.W. Bush en 2004). Les croyances religieuses, ça on peut en parler en France : par exemple, un sondage OpinionWay et Fiducial pour le Figaro indiquait que 93 % des électeurs musulmans auraient voté pour François Hollande en 2012.

Mais après cette avalanche de chiffres un peu indigestes, on comprend mieux pourquoi les statistiques ethniques sont interdites en France…

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presse, élections, France, États-Unis
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