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L’élection présidentielle à venir vient de voir le paysage politique français chamboulé ; on ne peut dire encore si c’est en profondeur. Mais, les conséquences peuvent en être considérables.

En effet deux scandales viennent d'éclabousser simultanément deux des candidats déclarés à l'élection présidentielle, M. François Fillon et M. Emmanuel Macron. Ces scandales touchent à l'argent, sujet extrêmement sensible en France. Au-delà de la réalité de certains faits, réalité qui reste à établir, le scandale véritable porte en effet sur le rapport à l'argent de ces deux hommes politiques. L'un, François Fillon, fait campagne sur sa probité personnelle mais aussi sur sa volonté d'imposer une terrible politique de rigueur aux français. L'autre, Emmanuel Macron, se construit, par petites touches, un personnage de bon gestionnaire des fonds publiques, d'homme nouveau, voire — il le prétend dans ses discours — d'extérieur au « système ». En fait, c'est tut le discours tenu par ces deux candidats qui apparaît ainsi brutalement dévalorisé par les révélations de ces scandales.

Ce que l'on sait

Le premier visé est donc François Fillon, candidat des « Républicains » à l'élection présidentielle. Il est accusé d'avoir fourni un emploi fictif à sa femme, Mme Pénélope Fillon, qui aurait été payée environ 500 000 euros sur 8 ans dans ce cadre. François Fillon s'est, pour sa part, défendu avec vigueur au journal de 20h sur TF1 jeudi 26 janvier. Interrogé sur la « réalité » du travail de sa femme, il a répondu que cette dernière avait « corrigé les discours [qu'il prononçait] (…) reçu d'innombrables personnes qui voulaient le voir (…), représenté dans des manifestations et des associations (…), [et fait] la synthèse de la presse ». Ceci est parfaitement possible. Mais cela ne répond pas au problème moral alors posé. En effet, ce qui choque dans ce cas n'est pas que M. Fillon ait employé sa femme pour tenir un rôle de secrétaire. C'est pratique courante, et il est plutôt à son honneur de l'avoir officialisé. C'est bien l'ampleur de la rémunération, en moyenne 5000 euros par mois, qui constitue le véritable scandale. Dans le même temps, on apprenait que Mme Pénélope Fillon avait été employée dans la célèbre « Revue des Deux Mondes », et rémunérée à hauteur de 100 000 euros pour sa participation à un « groupe de réflexion informelle » ainsi que pour la publication de deux courtes notes de lecture. Ceci est tout aussi scandaleux, voire plus. Pour un travail aux contours pour le moins mal définis et au « rendu » minimaliste, Mme Fillon a donc touché 100 000 euros. Il convient ici de bien lire le chiffre ! On comprend le soupçon de travail de complaisance, de cadeau déguisé, qui pèse à son sujet. D'autres scandales pourraient éclater cette semaine, dont l'un est lié à l'existence d'une apparente « caisse noire » au Sénat, dont on prétend que François Fillon aurait bénéficié.

Emmanuel Macron
© AFP 2020 FABRICE COFFRINI
Mais, François Fillon n'est pas le seul candidat éclaboussé par un scandale. Emmanuel Macron, le sémillant dirigeant du mouvement « En Marche », qui s'apprête à recueillir une bonne partie de l'appareil et des électeurs du P « S » aujourd'hui en décomposition, est lui aussi mis en cause pour l'utilisation abusive des fonds du Ministère des finances quand il était à Bercy. Le livre de Marion L'Hour et Frédéric Says, « Dans l'enfer de Bercy » aux éditions JC Lattès, apparaît comme accablant pour l'ancien ministre et l'actuel candidat. On apprend ainsi qu'en huit mois, jusqu'à sa démission, Emmanuel Macron a grignoté 80 % de l'enveloppe des frais de représentation que devaient se partager en 2016 tous les ministères de Bercy. La défense qu'il présente semble à cet égard bien faible. Car, à ces faits viennent s'ajouter sa situation fiscale mais aussi ses pratiques de collectes de fond alors qu'il était encore ministre. Alors qu'Emmanuel Macron peine à formuler un programme et joue à fond sur son image, ces révélations — si elles étaient confirmées — pourraient être dévastatrice.

Ô ministres intègres!
Conseillers vertueux
Il est très probable que dans les deux cas rien ne soit légalement reprochable tant à M. Fillon qu'à M. Macron. Mais, le problème moral reste entier. Il devient même un problème particulier en raison de la campagne que mène actuellement ces deux hommes et de la manière dont ils entendent, l'un et l'autre construire leur image.

Dans le cas de François Fillon, quelle légitimité peut-il encore avoir à demander des sacrifices aux travailleurs, par son projet de réforme de la sécurité sociale, d'abandon des 35h, de modification du régime des retraites ? Il s'agit bien ici de la légitimité. Quant à la légalité des faits qui lui sont reprochés, c'est affaire de justice et, de ce point de vue, il est probable que l'on ne trouvera pas ici matière à poursuites. Mais, pour un homme qui s'était distancié de l'ancien président Nicolas Sarkozy justement sur la question de la probité personnelle, qui aime tant citer le Général de Gaulle, quitte à appliquer une politique aux antipodes de la sienne, cette affaire est un véritable désastre. On se souvient sans doute de l'anecdote portant sur le Général de Gaulle qui, installé à l'Elysée, fit placer un compteur électrique pour séparer sa consommation en tant que Président de celle en tant que personne privée. La comparaison avec les pratiques du couple Fillon, aussi légales puissent-elles être, est plus que cruelle ; elle est politiquement dévastatrice. François Fillon commence à en payer le prix. Si François Fillon était élu Président, ce qui est aujourd'hui douteux, imagine-t-on sa légitimité à prendre les mesures qu'il propose ? Avant lui Alain Juppé, alors Premier-ministre de Jacques Chirac avait durement payé en 1995 les arrangements sur son logement et ceux de sa famille. C'est le sort qui, probablement, attend François Fillon s'il est élu.

Quant à Emmanuel Macron, ce candidat qui aime bien arguer de sa jeunesse et de sa prétendue pureté face au monde politique, le voici ramener à la réalité des faits. Il est un pur produit du « système » qu'il aime bien vilipender. Il fut banquier d'affaires, et des affaires il en a gardé visiblement le gout. Il a usé et abusé des avantages du pouvoir, que se soit comme conseiller de François Hollande puis plus tard comme Ministre. Pour lui, l'argent, les moyens matériels sont un dû. Et c'est le même homme qui, après avoir mis la main à la funeste « loi travail », après avoir prétendu lutter contre le chômage à coup d'autocars (à propos, combien de faillites aujourd'hui… ?), prépare l'ubérisation de la société française. Car, son projet économique n'est autre que celui de transformer la société française en société de service, grand rêve de la haute bourgeoisie qui depuis deux siècles ne cesse de se lamenter de ne plus être servie. Oui, à M. Fillon comme à M. Macron on a envie d'emprunter la plume de Victor Hugo et de dire, comme dans Ruy Blas  :

« Bon appétit, messieurs!, (…)
Ô ministres intègres!
Conseillers vertueux!
Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison!

Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,

L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure!

Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts

Que remplir votre poche et vous enfuir après!

Soyez flétris, devant votre pays qui tombe

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe! ».

Légitimité et souveraineté

Ces deux affaires sont symptomatiques de l'état de déliquescence moral de l'élite politique, ce que l'on appelle « l'establishment » dans notre pays. Elles appellent des réponses exemplaires, non tant point sur le plan pénal, car il y a fort à parier que la justice conclura que ces pratiques étaient légales, mais du point de vue de la légitimité du pouvoir. Elles pourraient avoir des conséquences considérables sur le résultat de l'élection présidentielle.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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Tags:
élection présidentielle, corruption, France
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