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    Michel Maffesoli

    Michel Maffesoli: «la société officielle est complètement déphasée»

    © AFP 2018 Francois Guillot
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    Edouard Chanot
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    Pourquoi traversons-nous une crise? Et surtout, quelles seront les valeurs du monde à venir? Dans cette époque charnière entre un ancien et un nouveau monde, Michel Maffesoli tente de cerner le réel.

    Être ou ne pas être postmoderne, telle est la question! Question facile, j'en conviens, mais question utile, car notre époque, notre époque postmoderne donc, n'est pas simple… Présent «complexe», dit-on, car peut-être présent surprenant.

    Sans doute, chers auditeurs, quel que soit votre âge, votre passé (ou votre passif), êtes-vous souvent surpris. Surpris par les nouvelles modes, les changements technologiques, et dans l'absolu les basculements. Surpris, mais aussi émerveillés et inquiets à la fois.

    Basculement, disais-je, car le meilleur moyen de comprendre notre temps est sans doute de le percevoir comme un entre-temps, comme une époque charnière. Des valeurs apparaissent et estompent celles que l'on tenait pour acquises. Bon, une fois ce premier constat posé, nous pourrions faciliter l'analyse en convoquant un philosophe postmoderne, ou un philosophe de la postmodernité: Michel Maffesoli, qui vient de publier un nouvel essai aux éditions du Cerf, Être postmoderne.

    Extraits:

    «Il y a de grandes époques, qui durent trois, quatre siècles. Entre les époques, il y a des périodes: c'est là où ça grouille, où les changements s'opèrent. Nous sommes dans cette période intermédiaire. Nous sommes en train de quitter l'époque moderne, qui commence avec le XVIIe siècle, et d'entrer dans une autre, qu'on ne parvient pas à nommer. C'est pour ça qu'on dit "postmodernité". Pour mémoire, jusqu'en 1848, on ne disait pas "modernité". C'est Baudelaire qui emploie le premier ce terme. Ce n'est que quand quelque chose devient sûre d'elle-même qu'on peut lui donner un nom: la Renaissance, la Modernité, avant le Moyen-âge… faute de mieux, on parle de postmodernité, pour dire qu'on est dans un grand moment de mutation. Les grandes valeurs qui nous avaient animées, le fondement même de nos institutions, de la construction individuelle sont en train de cesser. Il y a une manière de le dire très simple pour l'exprimer: la crise. Tout d'un coup, les repères qui étaient les nôtres ne fonctionnent plus. L'individu, la raison, le progrès [laissent place à, NDLR] la communauté, l'émotion et le présent: voilà ce qui est en train de se passer: cela est angoissant, on voit ce que l'on quitte. Mais après tout, il y a eu d'autres grands moments culturels où la communauté a prévalu, où les émotions ont joué un rôle important, où le présent était indéniable. [Je pense] très précisément à la Renaissance.»

    ​Une intelligentsia déphasée 


    «Cette crainte par rapport à ce qui est en train de naître est avant tout le fait de la société officielle: ceux qui ont le pouvoir de dire ou de faire: les journalistes, l'intelligentsia, les politiques, les experts… À mon sens, ils sont complètement déphasés. Pourquoi? Ils restent sur les grandes valeurs qu'on est en train de quitter. La société officieuse a de la vitalité. Il y a ce décalage entre l'officiel et au contraire cette société officieuse où il y a un vitalisme extraordinaire. Là actuellement, on sait que c'est difficile de trouver du travail ou un logement. Et pourtant, ça vit! Soyons attentifs à cette vitalité.»

    Combats sanglants

    «Quand il y a cette situation, il y a des combats d'arrière-garde: à la fois le fanatisme djihadiste, ou le féminisme, si je m'amuse à faire une comparaison entre les deux sont de mon point de vue des combats d'arrière-garde. Ils pressentent que le combat est perdu. Or les polémologues le savent bien: ces combats sont les plus sanglants. Quand on pressent que quelque chose est perdu, on tue. Il est certain que la grande conception d'un monothéisme intransigeant n'est plus à l'ordre du jour. Pour le féminisme, c'est un peu pareil: les vieilles peaux qui défendent des valeurs légitimes il y a une trente-quarantaine d'années, mais qui ne sont plus en phase avec les jeunes générations…»

    Réactionnaire?


    «Je ne lis plus trop la presse, mais je sais qu'il y a débat actuellement sur les nouveaux conservateurs. Je dis "réactionnaire" dans le vrai sens du terme: dans le fond, celui qui va rendre attentif à la tradition. J'avais appelé ça "l'enracinement dynamique". La plante humaine ne peut croître que s'il y a des racines, la plante humaine ne peut exister que s'il y a des racines. Notre progressisme benêt nous a fait oublier ces racines.»

    ​Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    société, crise
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