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    Angela Merkel. Photo d'archive

    Le chantage de Trump avorté? Merkel sauve le Nord Stream 2

    © AFP 2018 Tobias SCHWARZ
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    Ivan Danilov
    Gazoduc Nord Stream 2 (115)
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    Il y a deux semaines, The Wall Street Journal a annoncé que selon ses sources à la Maison-Blanche le Président Trump avait lancé un ultimatum à Angela Merkel pour que l'Allemagne renonce à Nord Stream 2.

    The Wall Street Journal, fleuron de la presse d'affaires américaine, a annoncé il y a deux semaines que selon ses sources à la Maison-Blanche le Président américain avait lancé un ultimatum à Angela Merkel: l'Allemagne devait renoncer au Nord Stream 2 en échange de l'accord de Trump pour entamer des négociations en vue de prévenir une guerre commerciale entre les États-Unis et l'Union européenne.

    Après la pression des États-Unis contre leurs partenaires européens rapportée par les médias, la partie allemande était devant un choix difficile: soit renoncer au Nord Stream 2 en échange de la possibilité de «discuter avec Trump» afin de le persuader de ne pas décréter de sanctions contre les producteurs européens d'acier et d'aluminium, soit se préparer à une véritable guerre commerciale contre Washington.

    Comme le gouvernement américain a finalement introduit les taxes annoncées en arguant que les importations d'acier et d'aluminium européens menaçaient la sécurité nationale des États-Unis, on peut conclure que pour le moment, Angela Merkel a fait preuve d'une détermination inhabituelle pour la classe politique européenne en ce qui concerne la protection des intérêts nationaux de l'Allemagne, en refusant de remplir les conditions posées par le Président américain.

    On peut dire que l'UE a passé une étape importante de l'épreuve pour devenir l'un des pôles du futur monde multipolaire, mais le «happy end» n'est pas encore proche, du moins parce que Washington prépare une nouvelle série de sanctions contre l'UE.

    Selon Foreign Policy, qui cite trois hauts fonctionnaires américains, l'administration Trump s'apprête à décréter des sanctions contre les sociétés européennes qui participent à la construction et au financement du Nord Stream 2. «Rien ne les arrêtera pour bloquer le Nord Stream», écrit la revue, se référant à l'un de ces fonctionnaires.

    Comme les autorités américaines ont tendance à exécuter leurs menaces et que la guerre commerciale a déjà commencé de fait, il serait utile d'examiner les scénarios éventuels d'évolution des événements après la future adoption de sanctions américaines contre les partenaires européens de Gazprom.

    Il ne faut surtout pas penser que les sanctions mettront un point final à l'histoire difficile de la construction du gazoduc russe: au contraire, elles ne feront qu'ouvrir un nouveau chapitre. L'UE a déjà répondu de manière symétrique aux sanctions contre les métallurgistes européens (les taxes prohibitives sont justement des sanctions, même si elles ont été présentées comme des «mesures destinées à protéger la sécurité nationale») en imposant des taxes exorbitantes contre plusieurs dizaines de sociétés américaines, la liste complète des articles soumis aux droits de douane occupant plus de 10 pages.

    Il est à noter que même l'allié le plus proche de Washington, le Canada, a pris contre les États-Unis des mesures protectionnistes de rétorsion, ce qui montre qu'on n'a plus peur des Américains. Il serait logique de supposer que l'UE répondra aux sanctions américaines supplémentaires dans le même style, à savoir en imposant des restrictions aux sociétés américaines. Ainsi, l'instauration d'une taxe exorbitante aux importations de gaz naturel liquéfié (GNL) américain en Europe pourrait devenir une mesure évidente (et très douloureuse pour les Américains), garantissant que les sanctions contre le Nord Stream 2 ne profiteront aucunement aux États-Unis. Qui plus est, à la différence des projets pétroliers de sociétés européennes en Iran, seule la Royal Dutch Shell possède des activités importantes aux États-Unis parmi les actionnaires européens du Nord Stream 2, ce qui la rend vulnérable aux sanctions américaines.

    Les autres actionnaires — Uniper, OMV, Engie, Wintershall — travaillent principalement en dehors des États-Unis et leurs activités sont concentrées en Europe, sans parler du fait que certains d'entre eux ont des actifs substantiels en Russie, ce qui servira de motivation supplémentaire pour résister aux sanctions américaines. Sur le plan strictement financier, même en cas de départ d'un ou plusieurs actionnaires, Gazprom peut très bien achever le projet seul (avec un soutien approprié de l'État russe), et l'unique problème pourrait résider dans le fait que certaines personnalités politiques européennes détesteraient la nouvelle situation si les sanctions américaines conduisaient bien à un renforcement supplémentaire du rôle de Gazprom, qui serait le seul acteur économique à posséder le gazoduc

    Les sanctions américaines pourraient avoir un autre effet imprévu. Comme les Américains commencent à établir, dans le cadre des négociations commerciales, un lien entre des questions qui n'ont aucun rapport entre elles (ainsi, il n'y aucun lien entre le Nord Stream et les taxes sur l'acier européen), une forte tentation de faire pression sur les Américains apparaît chez la classe politique européenne sur une question douloureuse pour eux: celle des sanctions antirusses. La levée des sanctions antirusses a un avantage supplémentaire comme mesure de rétorsion contre les États-Unis: cette mesure ne présuppose aucun dommage pour les sociétés européennes, mais leur restitue par contre les possibilités liées au marché russe, extrêmement prometteur. Une première proposition concernant ce genre de «réponse asymétrique» a déjà été formulée.

    À la question du quotidien autrichien Osterreich de savoir comment l'UE devrait réagir aux sanctions américaines, le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache a déclaré: «Il serait souhaitable que l'UE revoie sa position [à l'égard de la Russie, ndlr]. Car les sanctions ont surtout porté préjudice à l'économie autrichienne. J'ai toujours averti qu'il ne fallait pas laisser la Russie entre les mains de la Chine. Il est grand temps de mettre fin aux sanctions malheureuses et de normaliser les relations politiques et économiques avec la Russie».

    Certes, l'idée de se venger des États-Unis en adoucissant ou en supprimant les sanctions antirusses, voire l'idée d'un retour complet à la coopération militaire et économique avec la Russie, n'a pas encore pris racine dans la classe politique européenne, tout comme elle n'a pas encore définitivement compris qu'il n'y aurait jamais de retour aux jours de gloire du partenariat euro-atlantique. Tout l'establishment européen ne se rend pas encore compte que les tentatives de «supporter Trump» et de lui «survivre» sont en réalité des tentatives de se bander les yeux en se couchant sur les rails au passage de la locomotive de l'Histoire.

    Il ne faut pas sous-estimer l'inertie colossale des relations politiques et économiques entre les États-Unis et l'UE, mais il ne faut pas non plus surestimer leur influence. Il suffit d'observer les relations russo-ukrainiennes pour comprendre que même les rapports économiques très solides, une Histoire commune et de grandes victoires ensemble ne signifient rien si la politique d'au moins une des parties opte pour une rupture. À la différence de l'Ukraine qui n'est pas viable sur le plan économique sans la Russie, l'UE l'est absolument sans les États-Unis, et la seule chose qui lui manque est une protection militaire sûre et pas trop coûteuse — que la Russie pourrait lui fournir.

    Si l'UE passe la prochaine épreuve des sanctions pour pouvoir être libre, il sera difficile de combler le fossé politique et économique grandissant entre l'Europe et les États-Unis — cet écart étant alimenté par des causes économiques et non seulement politiques. On dit qu'il n'existe pas d'exploit ou de crime qu'un philistin ne puisse commettre en luttant pour son portefeuille ou pour sa boutique. Sur ce plan, Trump a levé la main sur une chose sacrée, à savoir sur les portefeuilles et les boutiques des philistins européens. Cela ne garantit pas qu'un couteau européen soit planté dans le dos de Trump mais, à en juger par la réaction européenne initiale, il y a vraiment des chances que cela se produise.

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    Tags:
    Nord Stream 2, Donald Trump, Angela Merkel, Allemagne, États-Unis
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