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    Et si Marion Maréchal tuait l’extrême-droite?

    Et si Marion Maréchal tuait l’extrême-droite?

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    Edouard Chanot
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    Marion Maréchal lance l’Institut de Sciences Sociales, Économiques et Politiques. De quoi faire naître bien des craintes: sous son sourire, elle lancerait une croisade contre la culture post-68. Mais paradoxalement, c’est avant tout la droite radicale contemporaine qui pourrait être sa première victime.

    «Maréchal, la revoilà»: la formule pourra faire sourire, à défaut d'être pertinente. La Une était en couleur mais la rhétorique vieillie comme une photo des années 30. Elle est amalgame, devrait-on dire, et est-elle juste? devrait-on demander. Car pour Marion Maréchal, qui ouvrait vendredi matin à la presse les locaux flambants neufs de son Institut de Sciences Sociales, Économiques et Politiques (ISSEP), la question de l'appartenance à l'extrême-droite se pose vraiment. 

    Une question de forme?

    «Extrême-droite», l'expression désigne maintenant communément un fond — une position intransigeante sur l'immigration, l'identité, la mondialisation, l'élite contemporaine, la sécurité, etc. Mais elle circonscrit peut-être surtout une forme. Ainsi, malgré les ruptures et les changements de nom du Front national, devenu Rassemblement national, et malgré la «dédiabolisation», Le Pen père et fille avaient un point commun: l'ambition tribunitienne — aujourd'hui appelée «populiste», et rejetée de facto aux extrêmes.

    Et cela, difficile de le trouver au 56, rue Denuzière à Lyon, dans les locaux de l'ISSEP: la forme de l'Institut est une rupture radicale avec la radicalité «populiste» du dernier demi-siècle. Et il n'est dès lors guère surprenant — au-delà de la renommée de sa directrice — que l'institution naissante rassure les jeunes étudiants en quête d'un emploi: 60 candidats à la formation initiale et 160 à la formation continue, le triple des objectifs initiaux. Mais peut-être n'est-ce qu'un subterfuge?

    Élitisme plutôt que populisme?

    Lors de la conférence de presse, le Président Patrick Limbrecht imposera d'emblée un ton académique. Bien sûr, le champ lexical ne trompe pas: «excellence», «éthique», «courage», «réel», les «valeurs» sont résolument conservatrices. Sur le logo, un fronton néoclassique et une couronne de laurier, qui illustrent l'ambition d'éduquer des «personnalités complètes», aussi à l'aise dans la pensée que dans l'action, et vouées à occuper des postes de décision dans le public comme dans le privé, sont autant de clins d'œil supplémentaires au public averti. De quoi combler le vide créé par une «sclérose de l'enseignement supérieur», comme le souhaite la directrice?

    Troisième à prendre la parole, la nouvelle directrice générale Marion Maréchal n'y va pas par quatre chemins: il s'agit là de «former une nouvelle élite». En une phrase, résumant son intention, elle semble indiquer un chemin distinct du populisme.  

    Bien sûr, celle-là sera enracinée, car selon elle «le passé est aujourd'hui plus inoffensif que le futur». Pourtant, bien que le mot-clé des business schools,«innovation», soit absent, tous les fondateurs insistent sur l'esprit entrepreneurial qui les anime et qu'ils veulent transmettre. Marion Maréchal n'hésite pas à affirmer que «la mondialisation n'est pas une option». À l'ISSEP, il faudra maîtriser la langue de Shakespeare et l'instinct «glocal» — penser global, agir local, comme on dit.  

    «On ne peut pas nous faire le procès du manque de compétence ou d'illégitimité», dit-elle. Du Professeur d'histoire Oleg Sokolov, venu de Saint-Pétersbourg, au philosophe Thibaud Collin en passant par Pascal Gauchon de la revue Conflits ou Paul Gottfried de l'Université de Yale, l'ISSEP a en effet aligné une ribambelle d'universitaires. Certes marqués «à droite», mais bardés de références.

    Marion Maréchal se garde bien de se prononcer sur les polémiques actuelles, de s'ingérer de nouveau dans les problèmes de son ancien parti. Et ses proches l'affirment: elle refuse toute confrontation potentielle avec sa tante. Mais entre les lignes semble se dessiner une critique discrète, mais profonde d'un manque. Le terrain diffère, mais la création d'une institution, quand bien même celle-ci serait une association, est un pas décisif vers la professionnalisation. Qui manquerait à d'autres?

     

    Institutionnalisation, professionnalisation et libéralisation aux entournures: du jamais vu au sein de la droite si l’on ignore l’Institut de Formation Politique fondé par Alexandre Pesey en 2004 à Paris, et dont Marion Maréchal a tiré de nombreux enseignements après un passage comme auditrice. Pesey écrivait déjà en mai 2013 un article repris sur le blog catholique Le Salon beige, alors que La Manif Pour Tous commençait à décliner: «seule la professionnalisation des jeunes gens ayant spontanément participé à ce mouvement permettra de changer le visage politique de la France». La guerre culturelle est assumée: «ainsi, il sera possible d’influencer la société d’abord, le pouvoir ensuite».
    Marion Maréchal, qui semble avoir repris cette balle au bond, finira-t-elle par donner le ton? C’est en tout cas, en creux, un véritable défi lancé à toute une mouvance politique… qui devra suivre.

    Remise en cause

    Alors, remise en cause de la droite «extrême» du dernier demi-siècle? «Bien sûr» confirme le coprésident du conseil scientifique Jacques de Guillebon, de surcroît Rédacteur-en-chef du mensuel L'Incorrect: «[c'est une] critique de ses défauts, de ses carences, de ses lâchetés, de ses incompétences». Guillebon élargit d'ailleurs sans qu'on l'y pousse sa charge à «la droite électorale, qui a oublié de penser et d'assumer ce qu'elle pense, celle de l'argent, de la toiture à refaire». François Fillon ne devrait, semble-t-il donc, pas enseigner à l'ISSEP…

    A écouter Guillebon, il devient évident que l'institut, et avec elle sa directrice, se trouve sur la ligne de crête bien connue des entrepreneurs métapolitiques: «penser la droite et le Bien commun», dit-il, mais éviter l'impasse de «l'idéologie» et «d'une école sectaire malgré elle».

    Et la métapolitique, parlons-en: Jacques de Guillebon entend corriger les rumeurs sur le nouvel institut, constamment assimilé, du fait de sa démarche de long terme à la Nouvelle Droite, ce mouvement intellectuel mené par Alain de Benoist qui a théorisé depuis la fin des années soixante un retrait de la politique pour favoriser le travail sur les idées et l'émergence d'une nouvelle culture, plus identitaire. Un réflexion puisée en partie chez le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre et le communiste italien Antonio Gramsci — et aujourd'hui largement galvaudée. «Il n'y a personne de la revue Éléments ou du G.R.E.C.E. [la revue et le cercle fondés par Alain de Benoist, ndlr] dans l'équipe» fait-il observer, avant d'ajouter dans un sursaut de courtoisie: «même si nous sommes ouverts à tout le monde». Mais Guillebon balaie d'un revers de main les analyses des «politologues de gauche» qui «ramènent tout à Alain de Benoist».

    Le libéralisme en débat

    Et ce dernier est d'ailleurs d'accord: «dès que quelqu'un dit qu'il faut se préoccuper des idées, on se dit qu'il se met à l'école de la Nouvelle Droite». Et le philosophe de sourire: «c'est flatteur, mais quand même facile comme explication!», avant d'ajouter que ses écrits sur le combat culturel sont vieux de quatre décennies.

    S'il salue la «sagesse» de la décision de Marion Maréchal de «s'éloigner de la vie politique électorale», une femme qu'il juge par ailleurs dotée «de grandes qualités et d'une précocité remarquable», l'intellectuel demeure pourtant dans l'expectative: «l'idéal serait une formation ni réactionnaire ni libérale». Ainsi craint-il que l'institut «forme les esprits pour en faire des managers et subsidiairement des notables.» 

    Précisant sa pensée, il souligne que «le grand clivage traversant tous les partis réside entre libéraux et anti-libéraux». Une manière pour le rebelle Alain de Benoist, qui ne cache pas sa proximité avec le socialisme conservateur et son rejet de «l'oxymore conservatrice-libérale», d'émettre quelques doutes. En d'autres termes: la « métapo », d'accord, mais pas vraiment pour la même chose.

    Du côté de l'ISSEP, la réponse semblait déjà prête le matin: Marion Maréchal revendique un institut «au carrefour des intelligences». Sa nouvelle formule pour l'union des droites?

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    Tags:
    libéralisme, extrême-droite, Marion Maréchal-Le Pen, Marine Le Pen
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