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    Emmanuel Macron

    L’hypocrisie du discours d’Emmanuel Macron aux Nations Unies

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    Jacques Sapir
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    Emmanuel Macron a prononcé un discours le 25 septembre 2018 qui se voulait important et programmatique à la tribune de l’Assemblé générale des Nations-Unies (1). Il a martelé, au propre comme au figuré, qu’il ne se « résolvait pas » à la déconstruction du Droit international.

    On ne pourrait être que d'accord avec lui s'il ne procédait avec une myopie confondante à la lecture de cette déconstruction et si la France elle-même n'y avait participé. Que dire, en effet, de la fourniture d'armes et de munitions à la coalition dirigée par l'Arabie Saoudite qui mène une guerre parfaitement illégale et terriblement meurtrière au Yémen? Pour tout dire, il y a une immense hypocrisie dans les propos tenus par Emmanuel Macron.

    L'exemple du Kosovo

    Il faut rappeler ici que le droit international fut mis à mal par la décision unilatérale des pays de l'OTAN de reconnaître l'indépendance du Kosovo, une indépendance obtenue avec l'aide militaire de ces pays engagée sous des prétextes fallacieux. L'intervention extérieure, faites en violation du principe de souveraineté au nom du « principe humanitaire », a abouti à valider une démarche ethno-nationaliste. Par ailleurs, l'indépendance du Kosovo réalisée avant que la réconciliation intercommunautaire ait eu lieu, détruit les fondements du « principe humanitaire », celui-là même qui fut invoqué pour l'intervention de l'OTAN en 1999. Elle valide son propre contraire, la primauté de la force sur le droit, de l'ethnicisme et des politiques de ségrégation sur la construction de véritables communautés nationales.

    On le voit, la déconstruction du droit international a des antécédents anciens. Et, cette pratique de non-respect du droit international fut inaugurée par une administration démocrate, celle du Président Clinton. Elle fut naturellement poursuivie par l'administration républicaine de George W. Bush qui lui succéda.

    La rupture irakienne

    Cette évolution de la politique américaine a donc commencé avant l'arrivée au pouvoir de George W. Bush et des neocons. Mais, là où le Kosovo était la tentative d'une administration américaine fondamentalement acquise à un projet global d'hégémonie de retrouver son équilibre après le choc de la crise financière de 1997-1999, l'intervention en Irak de 2003 témoigne d'une mutation radicale du projet américain. En ce sens, il y a rupture qualitative entre l'administration Clinton finissante et l'administration Bush. La victoire des néoconservateurs et la montée de ce que l'on a appelé l'isolationnisme interventionniste providentialiste américain constituent une rupture avec le cadre de représentations et d'interprétations qui s'était mis en place après 1991. La radicalisation militariste du projet hégémonique américain après 1998 a aussi contribué de manière sans doute irréversible à ce que l'on peut appeler la « désoccidentalisation du monde ». Mais ce processus se fait dans la régression et non par le dépassement de ce que l'on peut appeler, à tort ou à raison, les « valeurs occidentales ».

    Elle a engendré, en Russie comme en Chine des réactions qui étaient légitimes, dont la constitution de l'OCS. Le refus des dirigeants occidentaux et du Président français de reconnaître cette organisation montre qu'ils n'ont pas pris la mesure des changements survenus.

    Qui défend réellement le droit international?

    La vision politique de l'environnement international et de la politique des Etats-Unis qui caractérise Vladimir Poutine et ses conseillers s'est révélée, et à juste raison, nettement plus pessimiste que celle de ses prédécesseurs (2). Le discours prononcé par le président russe lors de la conférence sur la sécurité organisée à Munich en 2007 raisonne aujourd'hui avec une dimension particulière. Il a été présenté (trop) souvent comme un retour des dirigeants russes à une mentalité de guerre froide. En réalité, il s'agit d'un texte programmatique, qui a soulevé d'ailleurs l'intérêt de nombreux participants de la conférence, et en particulier du ministre des Affaires étrangères allemand. En un sens, Vladimir Poutine est le dirigeant politique qui a certainement tiré avec le plus de cohérence les leçons de ce qui s'est joué entre 1991 et 2005. Dans ce discours, Vladimir Poutine avait plaidé pour que le monde comprenne que la tentative des Etats-Unis de reconstruire leur hégémonie était une impasse. Mais il y avait un contenu plus profond. Vladimir Poutine constate qu'il n'existe pas de normes qui pourraient fonder l'unipolarité du monde. Evgueni Primakov ne disait pas autre chose (3).

    Cela ne veut pas dire que les différents pays ne puissent définir des intérêts qui seraient communs, ni même qu'il n'y ait des valeurs communes. Le discours de Poutine n'est pas « relativiste ». Il constate, simplement, que ces valeurs ne peuvent fonder l'unipolarité, car l'exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini en valeur mais doit l'être aussi en intérêts. Ceci revient à refuser la thèse d'une dépolitisation des relations internationales, qui devraient se réduire, dans l'esprit de ceux qui soutiennent cette dépolitisation, aux droits de l'homme et aux « lois » de l'économie.

    Il ajoutait dans son le discours un point extrêmement important: « Nous sommes témoins d'un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d'un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l'économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d'autres États (4) ».

    Telles sont les causes du délitement du Droit international aujourd'hui. Toute volonté de reconstruction de ce dernier, volonté par ailleurs nécessaire, doit prendre en compte ces réalités et cet héritage. Toute volonté qui ne serait pas un projet chimérique doit surtout se poser sérieusement la question d'avec qui, avec quels alliés, cette reconstruction est possible.


    1. http://www.rfi.fr/ameriques/20180925-onu-macron-dresse-contre-loi-plus-fort-trump

    2. Voir la déclaration du président russe lors de la conférence sur la sécurité qui s'est tenue à Munich le 10 février 2007 et dont le texte a été traduit dans La Lettre Sentinel, n° 43, mars 2007.

    3. Evgueni Primakov, Le Monde après le 11 septembre et la Guerre en Irak, Paris, Presses de la Renaissance, 2003.

    4. La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007, p. 25 sq.

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    Tags:
    discours, ONU, Emmanuel Macron
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