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    Manifestation des Gilets jaunes le 8 décembre 2018

    La question du pouvoir d’achat, au cœur du mouvement des Gilets Jaunes

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    Jacques Sapir
    Mouvement des Gilets jaunes en France et en Belgique (404)
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    La question du pouvoir d'achat s'est affirmée désormais comme la principale revendication des Gilets Jaunes. Les slogans et les revendications lors des manifestations du samedi 8 décembre le prouvent.

    La question du pouvoir d'achat ancre de manière manifeste le mouvement des Gilets Jaunes dans l'espace des luttes sociales. Ce n'est pas, bien entendu, la seule. Il ne faudrait pas oublier les revendications concernant la justice fiscale ni celle concernant la représentativité du système politique. Ce sont, aussi, des revendications importantes. Mais la revendication sur le pouvoir d'achat par son côté urgent, voire désespéré, doit être entendu d'urgence.

    Cette revendication du pouvoir d'achat réalise l'unité tant entre des couches sociales disparates qu'entre des travailleurs aux conditions immédiates très différentes, des salariés aux indépendants. C'est bien la France, brutalisée par une mondialisation dont les répercussions s'avèrent tragiques et non heureuses, qui se réveille et qui demande des comptes à ses dirigeants. Cette questions du pouvoir d'achat, il y a plusieurs manières de l'aborder, manières qui s'additionnent et qui convergent vers un constat qui désormais s'impose: il faut une grande remise à plat des revenus, salariaux ou non, incluant les retraites, les pensions, et bien entendu les impôts. C'est cette conférence, ce nouveau « Grenelle », qui seul peut constituer une issue à ce mouvement.

    Une question qui vient de loin

    Cette question du pouvoir d'achat, elle vient de loin. Depuis le début des années 1980, le décrochage du Smic avec les gains de productivité, un décrochage qui fut voulu par le « tournant de la rigueur » et qui s'est ensuite enraciné avec le chômage de masse, laissait prévoir la situation à laquelle nous sommes parvenus. On le voit nettement sur le graphique 1. C'est à partir de 1982-1983 que se produit ce décrochage. Il ne cesse de s'amplifier jusqu'aux années 2000. Il connaît, ensuite, un certain ralentissement, mais reprend de plus belle depuis 2009.

    L'impact de ce décrochage sur l'ensemble des salaires ouvriers a été dramatique, car de nombreux salaires, situés entre 1 fois et 1,4 fois le Smic sont de fait indexés sur ce dernier. La très faible croissance du Smic depuis 2008-2009 n'a donc pas concerné QUE les ouvriers et les employés qui sont payés au Smic. Elle s'est aussi traduite pour l'ensemble des salariés dont la rémunération se calcule en pourcentage de ce dernier. L‘ouverture de l'écart, qui est très nette depuis 2009-2010, a donc des conséquences très profondes pour des millions et des millions de français. Il faudrait donc, impérativement que le Smic soit remonté, au début du mois de janvier 2019 à au moins 1400 euros (net) par mois.

    Les autres causes de la misère

    Mais, la misère n'est pas seulement fille de la très faible hausse du Smic et des petits salaires. Les conditions sociales dans lesquelles se trouvent les classes populaires jouent aussi beaucoup. Deux facteurs émergent alors.

    Tout d'abord, le phénomène des « dépenses contraintes » dites encore « pré-engagées », que diverses études, de l'INSEE ou de la DREES, mettent clairement en évidence1. On le sait, ces dépenses (loyers et charges, transport et forfaits de communication) représentent 43% des dépenses totales pour les ménages dits « pauvres », 41% pour les ménages dits « modestes » et seulement 33% pour les ménages « aisés ».

    Il est alors significatif qu'un accroissement potentiel de revenu sera alors consacré soit à l'alimentaire, soit à la santé, soit au logement soit au désendettement (47% au total pour les ménages « pauvres », 41% pour les ménages modestes et seulement 34% pour les ménages « aisés »). Cette répartition d'un hypothétique revenu supplémentaire est aussi une manière de comprendre que des postes comme l'alimentation, la santé et le logement sont des postes sacrifiés par les plus pauvres du fait des contraintes qui pèsent sur leurs revenus et leurs dépenses.

    Si cette question des dépenses contraintes ou pré-engagées est cruciale, la situation des foyers monoparentaux, des femmes après un divorce ou un séparation, apparaît tout autant comme une cause de grande pauvreté. Cela est dit par l'INSEE: « Le fait marquant de ces vingt dernières années est surtout le développement de la pauvreté des familles monoparentales, dont les membres vivent sous le seuil de pauvreté dans prés d'un tiers des cas. Les différences entre catégories socioprofessionnelles se sont maintenues, même si la situation des agriculteurs exploitants, les plus touchés par la pauvreté, s'est améliorée et celle des artisans, commerçants et chefs d'entreprise, dégradée »2. Ce qui est décrit ici est bien l'appauvrissement de ces familles, chassées des centre-ville par la hausse des loyers et la spéculation immobilière, obligées d'aller s'installer en zones rurales, zones qui sont bien souvent abandonnées par les services publiques, mais qui sont obligées de faire des déplacements de 40 km à 60 km pour aller au travail, voir pour avoir accès justement à ces services publics. Cet appauvrissement, on l'a dit, touche d'abord les familles monoparentales, dont le nombre est en forte augmentation, mais aussi les jeunes couples.

    La question des retraités

    Il reste un troisième facteur de pauvreté à traiter: la question des retraites. Les retraités ont été particulièrement mal traités par Emmanuel Macron, avec la CSG sur les retraites et surtout la désindexation du montant des retraites par rapport à l'inflation. De plus, le décalage entre les femmes et les hommes devient insupportable. Il sera aggravé par le projet du gouvernement d'introduire un retraite par point et de réduire les pensions de reversions.

    L'écart entre les hommes et les femmes est déjà considérable. Rappelons qu'il y avait, fin 2015, environ 16 millions de retraités en France, et les femmes représentaient 51,9% de ce total soit environ 8,3 millions. Les femmes étaient 4,4 millions soit plus de la moitié, à toucher une pension de reversion. Compte tenu de la différence des niveaux de retraites, on mesure que toucher aux pensions de reversion ou passer à une retraite à points aura des conséquences catastrophiques pour les femmes retraitées. Il est clair aujourd'hui que la désindexation des retraites est certainement l'une des pires attaques subies par les « petites retraites » et donc par les femmes retraitées en particulier.

    On le voit, le chantier est immense, et cela sans même parler de la remise en ordre du système fiscal autour de critères de justice et d'efficacité. Ce chantier n'est clairement pas possible à traiter tant que la France restera dans l'Euro, comme je l'ai montré dans une note antérieure3. Il faudra bien que ce problème soit posé si l'on veut mettre un terme réel à la crise que nous connaissons aujourd'hui.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur


    (1) Lelièvre M. et Remillard N., Dossier de la DREES n°25, mars 2018, Paris

    (2) Julien Blasco, Marie-Cécile Cazenave-Lacrouts, Julie Labarthe (edits.), Le Revenu et le Patrimoines des Ménages, INSEE, Paris, 2018.

    (3) https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-la-crise-politique-et-la-responsabilite-du-gouvernement-par-jacques-sapir/

    Dossier:
    Mouvement des Gilets jaunes en France et en Belgique (404)

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    Tags:
    gilets jaunes, pouvoir d'achat, manifestation, France
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