Le crépuscule de l’hyperpuissance américaine (Brzezinski)

Le crépuscule de l’hyperpuissance américaine (Brzezinski)
Lorsque Zbigniew Brzezinski, auteur du Grand Echiquier, parlait de neutraliser l’éventuelle menace russe en prenant le contrôle des ressources eurasiatiques pour, selon la version vedette officielle, les « redistribuer » selon un principe d’équité dont Washington a le secret, on ne pouvait qu’applaudir son réalisme de géostratège confirmé.

Et pour cause ! Nous étions en 1997. L’ère des Eltsine, des mafias oligarchiques et du grand pillage postsoviétique. Qui aurait cru que la Russie, promise au démembrement, se relèverait en une décennie ?

2001 marqua non seulement la deuxième année du premier mandat de Poutine, une phase transitoire complexe et turbulente pour la Fédération mais aussi le lancement des croisades américaines au Moyen-Orient, soi-disant en réponse au 9/11. Ces deux circonstances aussi symboliques qu’en soi lourdes de conséquences ont prédéterminé la fin de l’hyperpuissance étasunienne. Formulant ce double constat, M. Brzezinski, en spécialiste de la guerre dite indirecte et surtout durable de faible intensité, a pointé du doigt la fort médiocre stratégie de guerre déployée par le couple Maison-Blanche/Pentagone. Il s’agirait d’une stratégie excessivement coûteuse qui a entraîné les USA dans ce que l’inspirateur idéologique de la politique étrangère US a qualifié de «Global Balkans » faisant allusion à cette somme de brasiers qui s’étendent du nord du Kazakhstan à l’océan Indien impliquant ipso facto entre 550 et 600 millions d’habitants. Il est bien bon de mener des guéguerres néocoloniales un peu partout dans le monde du moment que le dollar est hors d’atteinte et que l’opinion publique reste passablement dupe. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Selon Brzezinski, les heures de l’hyperpuissance belliciste américaine sont révolues. Elle n’a pas les moyens de financer ses multiples campagnes, qu’elles soient directes comme ce fut et reste le cas de l’Irak, ou indirectes comme c’est le cas de l’Ukraine, un dossier d’ailleurs perçu par ce grand manitou de géostratège comme un dernier soubresaut ou une des dernières convulsions de l’expansionnisme étasunien, cela d’autant plus que la Russie, visée en premier lieu, n’a pas cédé à la tentation de riposter.

L’instrumentalisation des talibans contre les Soviétiques, l’anéantissement de l’Irak et de la Lybie que l’on appelait à juste titre la « Suisse du Moyen-Orient », la déstabilisation de la Syrie avec l’Iran pour cible finale sont autant de réalités ultra-évidentes qui interpellent n’importe quel Occidental doué de bon sens. On se souviendra de l’immonde joie éprouvée par les Obama, Sarkozy, BHL et consorts à la nouvelle du lynchage inqualifiable de Kadhafi. Leur réaction fut bien différente lorsque, le 11 septembre 2012, jour hautement symbolique pour les USA, Christopher Stevens, ambassadeur US en Libye, fut lynché de la même manière. Cet évènement démontra avec une éloquence macabre que l’influence américaine prétendument exerçable jusqu’au bout sur des nébuleuses islamistes initialement formées et instrumentalisées n’appartenait plus qu’au passé. La confirmation ne tarda pas à intervenir : le rejet de la Pax Americana se manifesta à travers l’ensemble du monde arabo-musulman, y compris au Maghreb, maintenant conscient de ce que sont véritablement les fameux Printemps dont les dirigeants occidentaux, singeant Washington, faisait la promotion. La récente exécution d’Hervé Gourdel, guide de montagne algérien enlevé en Kabylie, avait pour but d’entraîner l’Algérie dans la campagne occidentale menée contre l’EI. La réaction quasi-immédiate d’Ali Zaoui, ancien militaire algérien et expert en lutte anti-terroriste, convaincu, analyse détaillée et multilatérale à l’appui, que la vidéo de la mise à mort était un faux, reflète bel et bien ce scepticisme ambiant. D’ailleurs, l’analyse de M. Zaoui se double de celle de Louisa Hanoune, candidate aux présidentielles algériennes, secrétaire générale du Parti des travailleurs algérien, ce qui, encore une fois, démontre bien que les manipulations classiques et franchement redondantes des USA ont perdu de leur efficacité.

Deux questions se posent alors :

- Comment faire perdurer la toute-puissance américaine sachant que le monde est en passe de se multipolariser ?

- Les USA, ont-ils besoin de l’Occident pour prolonger leur espérance de vie ?

C’est là qu’il y a une rupture notable entre la stratégie déployée par l’entourage d’Obama et celle que propose, fort de son expérience et de sa lucidité naturelle, Brzezinski. Selon lui, comme la Russie est incontrôlable, de l’adversaire à détruire qu’elle fut jusqu’ici, il conviendrait de la transformer en partenaire. Autrement dit, l’Occident devrait intégrer cette Russie tant exécrée pour la neutraliser d’une manière essentiellement diplomatique. C’est la seule façon de maintenir l’influence américaine dans le monde à travers le ralliement de l’Europe avec la Russie, cette dernière devenant alors plus contrôlable. Cette vision contraste parfaitement avec les sanctions niaises multipliées contre la Russie pour ce qu’elle n’a jamais fait et n’a pas l’intention de faire en Ukraine.

On ignore si Brzezinski sera cette fois écouté. Pour l’instant, cela ne semble pas être le cas. Il n’empêche que du haut de ses 86 ans, presque au seuil de l’Eternité, cet éminent géostratège a eu le courage d’annoncer la fin d’une époque « longue de 500 ans », l’époque qui fut celle de la domination de la civilisation atlantique.

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