Visages de l’histoire russe : Konstantin Pobiedonostsev

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Visages de l’histoire russe : Konstantin Pobiedonostsev - Sputnik France
Konstantin Pobiedonostsev, homme d’État russe du XIXe siècle, était haï de son vivant. Conservateur convaincu, il n’hésitait pas à sermonner les empereurs, méprisait l’opinion publique et le mot « libéral » sonnait comme une injure dans sa bouche.

Sa carrière fulgurante et le pouvoir qu’il détenait ne lui ont pas fait tourner la tête : il a toujours vécu modestement et même ses ennemis jurés reconnaissaient ses qualités comme l’honnêteté et l’incorruptibilité. En essayant de retenir l’empire de Russie au bord du gouffre révolutionnaire, Pobiedonostsev défendait désespéramment ses fondements et valeurs. Il pressentait la future catastrophe mais n’eut de cesse de lutter jusqu’à la fin de ses jours.

Pobiedonostsev est né le 21 mai 1827 à Moscou. Le jeune homme choisit la carrière de juriste et devient vers 33 ans un éminent expert en droit civil. Les réformes d’envergure initiées par l’empereur Alexandre II commencent en Russie à la fin des années 1850. Elles sont accueillies avec enthousiasme par la société. A cette époque, le jeune Pobiedonostsev était un libéral « patenté » : il se félicitait de l’abrogation du droit de servage et défendait de pied ferme le principe d’indépendance du système judiciaire.

Mais son enthousiasme cède bientôt la place à la déception. Les changements de façade ne donnaient satisfaction ni aux conservateurs qui s’accrochaient aux « bon vieux temps », ni aux libéraux et, finalement, une rupture fut consommée entre la société et le pouvoir. Passionnée par les idées révolutionnaires, la jeunesse se livra à la terreur contre les tenants du pouvoir. La vague d’assassinats politiques qui s’abattit sur la Russie à la fin des années 1870 horrifia Pobiedonostsev. L’ex-libéral comprit le terrible danger qui guettait l’empire. Les libéraux et les révolutionnaires devinrent ses ennemis jurés.

En 1861, Pobiedonostsev est invité à enseigner le droit au jeune successeur du trône, le futur empereur Alexandre III. C’est à partir de ce moment que sa carrière prend une ascension fulgurante : sénateur en 1868, membre du Conseil d’État 4 ans plus tard et procureur-général du Saint Synode, autorité Suprême de l’Église orthodoxe, en 1880. Les opinions de Pobiedonostsev s’expriment le mieux dans son livre « Le recueil de Moscou ». Il estime que « tous les peuples ne sont pas faits » pour la démocratie et le parlementarisme. Le procureur-général appelait la démocratie « le grand mensonge de notre temps » et le parlement « une vaine parlotte servant à satisfaire l’ambition, la vanité et les intérêts personnels ». Il critiquait les élections qui donnaient la victoire non pas aux meilleurs mais aux hommes politiques les plus habiles et sans scrupules. Pobiedonostsev opposait à la démocratie la monarchie : « Le pouvoir du souverain autocrate est la condition de l’unité nationale et de la puissance politique de notre État.»

Après la publication du « Recueil de Moscou », son auteur fait l’objet d’une bordée de critiques. « Réactionnaire » et « obscurantiste » était les épithètes les plus littéraires employés par l’opinion libérale. Pourtant, le procureur-général n’est pas devenu non plus un des « siens » pour la cour impériale. En effet, il évitait les distractions mondaines, souriait rarement, était invariablement froid et peu loquace. La grande société n’aimait pas Pobiedonostsev et s’amusait à ses dépens à force d’épigrammes et de blagues.

A 38 ans, Pobiedonostsev épouse la fille qui est de 21 ans sa cadette. Les « bienveillants » commencent à ressasser la mésalliance et bientôt la rumeur faisant état d’un roman passionné entre Ekaterina et un jeune officier courut dans Pétersbourg. Le public mondain changea ensuite de registre et se mit à discuter d’un autre roman, littéraire cette fois. Il s’agissait du roman Anna Karénine de Léon Tolstoï et on disait que l’héroïne du roman et son mari trompé étaient copiés sur le couple des Pobiedonostsev. Les époux d’avaient pas d’enfants et adoptèrent une fillette que Pobiedonostsev adorait. Les commérages blessèrent profondément le procureur-général mais il put préserver sa famille. Cet homme austère et rébarbatif aimait les enfants et se transformait littéralement à leur contact. A propos, c’est grâce à Pobiedonostsev que le nombre d’écoles en Russie a été multiplié par 150 entre 1880 et 1905 et que des millions d’enfants de paysans ont pu apprendre à lire et à écrire.

Le procureur-général croyait que le salut de l’empire dépendait de l’éradication sans pitié de toute sédition et de toute dissidence. Il durcit la censure, encourageait les répressions contre les révolutionnaires et cherchait à limiter les prérogatives des cours d’assises. Même ses amis ne pouvaient pas le comprendre. Ils essayaient de le ramener à la raison mais Pobiedonostsev était inébranlable : « La survie du régime existant dépend de la possibilité de maintenir le pays dans l’état gelé. Le moindre souffle du printemps et tout s’écroule ». Mais « le printemps » finit par venir en Russie contrairement à ses souhaits.

L’influence de Pobiedonostsev s’estompa vers le début du XXe siècle. Le jeune empereur Nicolas II était lassé de ses sermons. Le vieux procureur-général s’est retrouvé les pieds en l’air. Il donna sa démission et l’obtint immédiatement. Konstantin Pobiedonostsev mourut en mars 1907 et 10 ans plus tard la révolution balaya l’empire de Russie qu’il s’était employé à défendre tout au long de sa vie. /N

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