Manif tchétchène du 19 janvier. Réflexions

Manif tchétchène du 19 janvier. Réflexions
La manif tchétchène qui s’est tenue le 19 janvier à Grozny, capitale de la République de Tchétchénie, a rassemblé entre 500.000 et 800.000 personnes.

Certaines sources évoquent 1 million de personnes ce dont on pourrait douter sachant que la population de cette République est estimée à 1.346.438 personnes. Ceci dit, les chiffres comptent bien moins que l’essence des messages véhiculés : contre le terrorisme quelle que soit sa nature, pour les valeurs non seulement de l’islam mais de l’ensemble des religions révélées. Ce double message a été subtilement dénaturé par des médias occidentaux de référence dont Le Figaro.

Voici, si je résume, les thèses soutenues par ce mainstream médiatique atlantiste qui ne semble avoir tiré aucune leçon des tragédies françaises et nigérienne. Rappelons que le grand rassemblement de lundi a été motivé non pas tant par les caricatures de Mahomet que par les réactions qu’elles ont fini par susciter et dans le camp salafiste et dans les rangs de ceux qui prétendent défendre la liberté d’expression. Ventilons par catégories.

- La manifestation « anti-Charlie » qui a en effet, je donne ici raison au Figaro, embrasé plusieurs pays arabes, n’ont pas été des manifs concrètement dirigées contre l’équipe Hebdo mais plutôt contre ceux qui tourneraient en dérision le Prophète Mahomet tout comme Jésus ou Moïse. L’argument est des plus évidents : on ne touche pas impunément à la Foi en insultant des millions de croyants.

- La manifestation avait été dirigée par Ramzan Kadyrov, c’est-à-dire quelqu’un qui aurait « instauré la charia dans sa République ». Cette remarque tient à une confusion terminologique remontant à 2008 et ultérieurement tirée au clair en 2012. En effet, maîtrisant assez passablement le russe il y a quelques années, Kadyrov avait affirmé que les injonctions de la charia passaient avant les lois inscrites dans la Constitution. En 2012 nous l’entendons dire ceci : la charia prescrit une obéissance sans condition au pouvoir. Vivre selon la charia revient dans l’état actuel des choses à respecter la Constitution russe. Nous n’en avons pas d’autre. Cette prise de position avait été âprement critiquée par des groupuscules islamistes nostalgiques d’Oumarov, émir autoproclamé d’un mystérieux Emirat caucasien et de Bassaïev dont on sait qu’il avait commandité un attentat contre Ahmad Kadyrov, cyniquement perpétré le 9 mai. Si donc le terme « charia » peut donner des frissons, notamment à la lumière de la percée salafiste qui se répand en métastases à travers les pays arabo-musulmans en leur temps « démocratisés », il fait en l’occurence le remettre dans son contexte sachant que le respect de la Constitution russe s’appuie sur deux piliers qui ne sont aucunement exclusifs l’un de l’autre : la laïcité d’une part, le respect des sentiments religieux des croyants de l’autre.

- Lors de son discours, Ramzan Kadyrov a posé l’hypothèse de la responsabilité des services secrets occidentaux dans la tragédie d’Hebdo. Selon le leader tchétchène, l’attentat devrait motiver une éventuelle intervention au Moyen-Orient et servirait alors de prétexte à l’expansion de l’EI à travers des pays dont la partition projetée reste pour l’heure inachevée. C’est précisément le cas de l’Irak. Si l’on tient pour acquis que l’ex-EIL représente une énième création de la CIA, la thèse du coup monté gagne – certes très modérément pour le moment – en crédibilité. La presse occidentale n’a pas relayé cette partie pourtant cruciale de l’intervention qu’on aurait pourtant pu exploiter à merveille en la retournant contre Kadyrov. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ?

- Enfin, une analyse plus détaillée et en même temps plus conceptuelle du message transmis montre bien que celui-ci s’articule autour de deux notions complémentaires : celle de stabilité et de multiconfessionnalisme. L’un ne va strictement pas sans l’autre. Les participants à la manif interrogés après la clôture de l’évènement ont exprimé leur appréhension d’un éventuel retour aux années 1994 et 1999 au cas où les provocations à la Charlie seraient récupérées par la « djihadosphère russe », forcément sensible à l’onde de choc secouant le Moyen-Orient, plus particulièrement la Syrie. Le seul antidote apte à neutra-liser le poison est la sauvegarde de l’Unité nationale. Khodorkovsky l’a fort bien capté en appelant les médias, russes y compris, à reproduire les caricatures du Prophète. Une démarche similaire à visée désintégrante avait été adoptée par Navalny lorsqu’il scandait « La Russie pour les Russes » sachant pertinemment que cet appel était fatal à l’équilibre sociétal d’un pays génétiquement multi-ethnique et multiconfessionnel. On connaît l’entichement tout à fait paradoxal des démocraties européennes pour ce personnage que je qualifierais de glauque.

L’analyse de Beslan Ouspanov, directeur de rédaction du journal en ligne Politique caucasienne, a été très parfaitement explicite dans son interprétation de la manif et des propos de Kadyrov. On ne touche pas aux Prophètes qui dans l’islam traditionnel – pas l’islamisme – sont Frères. On ne touche pas aux sentiments des croyants dans la mesure où il en va d’un équilibre sociétal fragilisé par le déploiement artificiel d’une stratégie décrite par Samuel Huffington comme étant le choc des civilisations. Préventive en premier lieu, la manif devait remettre les points sur les i en décrispant l’esprit de la communauté musulmane aussi bien en Tchétchénie que dans l’ensemble de la Fédération de Russie et en déjouant le piège immonde de cette guerre sans nom déclarée par des élites politiques hautement bellicistes au nom d’intérêts étrangers à ceux de la nation. Si le 11 septembre a certainement profité aux States, il est impensable que le 7 janvier profite à l’Europe.

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