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International

Quand l’Otan a cassé "l’État libyen": il y a dix ans, Kadhafi était exécuté

© Sputnik . Vladimir Fedorenko / Aller dans la banque de photosMouammar Kadhafi
Mouammar Kadhafi  - Sputnik France, 1920, 20.10.2021
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Dix ans jour pour jour après la mort du "guide de la Révolution" Mouammar Kadhafi, Riadh Sidaoui, spécialiste tunisien du monde arabe, revient sur la décennie qui a défait la Libye. Un bilan consternant.
"Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États est inscrit dans la Charte des Nations unies. Aucun pays n'a donc le droit de s'ingérer dans les affaires d'un gouvernement, qu'il soit démocratique ou dictatorial, socialiste ou capitaliste, réactionnaire ou progressiste", tonnait Mouammar Kadhafi à la tribune de l’ONU, le 23 septembre 2009.
Le 20 octobre 2011, il y a exactement dix ans, le chef d’État libyen mourait dans d’atroces circonstances, aux mains d’insurgés libyens, après que son convoi eut été ciblé par des missiles de la coalition occidentale. Cette frappe changera à tout jamais l’histoire de la Libye, explique à Sputnik Riadh Sidaoui, directeur du Centre arabe de recherches et d’analyses politiques et sociales (Caraps):
"L’Otan a cassé à la fois le gouvernement, le régime et l’État libyen"
Durant quarante-deux ans d’un règne autoritaire, le chef d’État libyen avait centralisé un pays fragmenté autour de sa personne. Malgré la réalité autoritariste de son exercice du pouvoir, le "guide de la Révolution" avait réussi à unifier une mosaïque d’ethnies, de tribus et d’idéologies aux intérêts politiques divergents.

Cadre légal ambigu de l’intervention de l’Otan

Depuis l’intervention occidentale, la Libye reste divisée en trois grandes régions, la Cyrénaïque à l’est, la Tripolitaine à l’ouest, et le Fezzan au sud-est. Au sein même de ces secteurs subsistent des fragmentations politiques, reflets d’une culture tribale et bédouine. Pourtant, sous la férule de Kadhafi, étaient libyens aussi bien les bédouins nomades du Sahara, que les Tripolitains, ou les Qaddafa, tribu du centre du pays.
"Sous Kadhafi, la Libye était stable et unifiée, malgré de réels problèmes sociaux et politiques. Elle était également forte sur le plan international, malgré les embargos et les sanctions occidentales", observe Riadh Sidaoui.
Imparfaite et peu démocratique, cette pax libya avait néanmoins permis à d’importants pans de la population libyenne de profiter de services publics, financés par le riche sous-sol libyen. Des institutions largement plus avancées que dans le reste de l’Afrique. Le taux d’alphabétisation libyen sous Kadhafi frôlait les 90%.
Selon le spécialiste du monde arabe, la mise à mort du colonel aura été le dernier clou dans le cercueil de l’État libyen.
"Depuis 2011, la Libye traverse une crise d’État. Le pays est divisé et cassé", explique notre interlocuteur.
Un drame d’autant plus tragique que la légalité de l’intervention occidentale reste sujette à caution, rappelle Riadh Sidaoui. En effet, la résolution 1973 du Conseil de sécurité, adoptée en vertu de l’article 42 de la charte des Nations unies, décide non seulement l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne mais autorise également "les États membres [...] à prendre toutes les mesures nécessaires [...] pour protéger les civils et les zones peuplées par des civils sous la menace d’attaques, y compris Benghazi, tout en excluant une force étrangère d’occupation sous quelque forme que ce soit dans n’importe quelle partie du territoire libyen".

Perte du "monopole de la violence légitime"

Or, comme l’écrit Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS, dans une note intitulée "L’intervention en Libye à l’épreuve du principe de légalité": "La coalition a rapidement privilégié une interprétation extensive de la résolution, en menant des attaques aériennes ou par missiles au-delà des lignes de front ou zones de combat entre l’armée loyaliste et les rebelles."
"Même si elle ne fixe ni calendrier des opérations, ni objectifs précis, la résolution ne vise nullement le renversement du régime libyen", insiste Karim Émile Bitar. Ainsi, les opérations "visant la personne même du colonel Kadhafi afin de faire tomber le pouvoir en place à Tripoli ne sont pas couvertes par le mandat onusien".
C’est pourtant exactement ce qu’il s’est passé: "En ne se limitant plus à la protection des civils, mais en voulant la chute du régime, les tenants des valeurs de l’État de droit ont franchi les limites de la légalité internationale." Ce que Karim Émile Bitar définit comme "le primat de la puissance sur la légalité".
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S’en est ensuivi une décennie de calvaire pour les Libyens. Depuis la mort de Kadhafi, l’État "ne jouit plus du monopole de la violence légitime", explique Riadh Sidaoui. Ainsi, chaque tribu, ethnie, courant religieux s’est replié sur l’autorité qui pouvait lui apporter un semblant de sécurité dans un pays plongé en pleine anarchie. À ce mélange explosif se sont mêlés djihadistes et autres criminels en tout genre. Le chaos libyen a même éclaboussé l’ensemble de la région, voire au-delà.
En effet, l’éclatement de l’État libyen a ouvert la voie au trafic d’armes, de drogue, d’êtres humains. Ainsi, les équipements de l’armée libyenne se sont retrouvés entre les mains de combattants impliqués dans la guerre au Sahel. Par ailleurs, les migrants et réfugiés subsahariens traversaient le Sahara pour atteindre la Libye et rejoindre l’Europe depuis les côtes libyennes.

Pays coupé en deux

La tentative de démocratiser le pays a été "un grand échec", constate Riadh Sidaoui: la preuve formelle en est l’échec des élections de juin 2014. "Les islamistes de Tripoli ont perdu les élections. Comme ils avaient des armes et du pouvoir, ils ont rejeté le résultat ", car il n’allait pas dans leur sens, explique-t-il. Le chercheur tunisien accuse ainsi des gouvernements occidentaux d’avoir voulu imposer une forme de démocratie à un peuple qui n’avait aucune culture démocratique.
À la suite de ce scrutin pour rien, une ligne de fracture s'est installée peu à peu entre l'est et l'ouest du pays, avec la partition de la Libye en deux parlements rivaux: à l’est, l’armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar; à l’ouest, le Gouvernement d’union nationale, mené d’abord par Fayez el-Sarraj, puis par Abdel Hamid Dbeibah à partir de 2021. Les affrontements sont réguliers entre les deux camps et contre d’autres factions isolées. Des combats sanglants.
Après des années de conflit, l'ONU est parvenue à obtenir un cessez-le-feu le 23 octobre 2020. Une avancée consécutive à cinq jours de discussions à Genève. Dans le sillage de cette accalmie programmée, des élections présidentielles sont prévues pour le mois de décembre 2021. Ironie de l’histoire: le fils de Mouammar Kadhafi, Saif al-Islam Kadhafi, est candidat.
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Il demeure toutefois difficile d’imaginer que ces élections aient lieu à la date prévue. Sur le plan militaire "rien n’a changé", affirme Riadh Sidaoui. Les milices n’ont pas déposé les armes. Les mercenaires sont toujours sur place. Les différentes factions sont toujours soutenues par leurs parrains étrangers. En l’occurrence, Tripoli jouit toujours de l’appui de la Turquie et du Qatar, tandis que le parlement de Tobrouk, à l’est, s’adosse toujours aux Émirats arabes unis et à l’Égypte.
Dix ans après la mort de Kadhafi, il n’existe toujours pas de statistiques précises sur le nombre de morts et de déplacés. Mais ceux-ci se comptent, a minima, en dizaines de milliers, et probablement en centaines de milliers. À l’approche des élections présidentielles, les espoirs de stabilisation sont grands, mais le spectre de la guerre civile plane encore.
"Il y a toujours des acteurs qui veulent dominer par la force la réalité politique libyenne", conclut Riadh Sidaoui.
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