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"En toute souveraineté", pourquoi l’Algérie veut-elle un autre accord d’association avec l’UE?

© REUTERS / Ramzi BoudinaAbdelmadjid Tebboune
Abdelmadjid Tebboune  - Sputnik France, 1920, 08.12.2021
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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Benyahia explique les raisons qui poussent les autorités algériennes à bloquer la mise en œuvre de la zone de libre-échange avec l’UE, qui devait entrer en vigueur en 2017 avant son report de trois ans. La mise en place de cette zone est la dernière étape de l’accord d’association qu’Alger veut renégocier.
Lors d'un rendez-vous avec des représentants de la presse nationale diffusé vendredi 26 novembre, le Président algérien a affirmé qu’il envisageait de demander la révision de l'accord d'association avec l'Union européenne. Pour lui, il est impératif de permettre à l'Algérie de bénéficier des exonérations douanières que prévoit cet accord, de façon à conforter son économie et à renforcer sa production et ses exportations.
"Je pense que l'accord d'association avec l'UE est le résultat d'une faiblesse de l'État algérien. L'UE est inévitable et l'accord d'association avec cette communauté est nécessaire pour de nombreuses raisons. Néanmoins, tout accord économique doit être mutuellement bénéfique", a déclaré Abdelmadjid Tebboune, qui a réitéré les mêmes propos lors de l’ouverture le 4 décembre de la conférence nationale sur la relance industrielle.
Par ailleurs, l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Tomas Eckert, a confié le 7 décembre à l’hebdomadaire El Khabar El Siassi que sa représentation n’a aucune idée du contenu de l’éventuelle révision évoquée par le chef de l’État. "Nous n’avons pas reçu, pour l’heure, de proposition officielle détaillée sur la révision de l’accord d’association de la part du gouvernement algérien. Certes, il faut revoir l’accord d’association, mais avec une vision claire de ce que nous voulons réellement. Voulons-nous une révision totale de l’accord d’association? Voulons-nous revoir quelques aspects de l’accord? Et si c’était le cas, quels seraient ces aspects?", interroge-t-il.
Quel est le bilan pour les deux parties de cet accord entré en vigueur depuis 2005? Pourquoi le Président algérien juge nécessaire de le revoir "de fond en comble, clause par clause"? Quelle est la vision du gouvernement concernant cette révision à même de l’accorder avec le plan de développement économique et industriel promu par le gouvernement? En cas d’échec des négociations avec l’UE, quelles pourraient être les options de rechange dont disposerait Alger?
Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le Dr Farid Benyahia, politologue et chercheur en questions géopolitiques et économiques. Pour lui, "en toute souveraineté, l’Algérie souhaite renégocier cet accord qui est totalement défavorable à son économie dans beaucoup de domaines, dont l’industrie, les investissements étrangers directs, la coopération scientifique et technologique et même la circulation des personnes avec certains pays comme la France, qui a diminué les visas en 2021 de moitié aux Algériens".

"Il faudrait suspendre son application"

"L’actuel accord d’association avec l’UE a été signé en 2002 par feu Abdelaziz Bouteflika qui lui a accordé tous les privilèges au détriment de l’intérêt national dans le seul but de préserver son pouvoir aussi longtemps que possible", affirme le Dr Benyahia, soulignant que "les Européens ont profité de cette situation pour imposer à l’Algérie l’importation de produits industriels et agricoles d’Europe en contrepartie de l’achat de ses hydrocarbures, notamment le gaz".
Et d’exposer qu’"entre 2005, date d’entrée en vigueur de l’accord, et 2019, l’Algérie a importé pour plus de 283 milliards d’euros des États de l’UE, dont la France, premier pays bénéficiaire avec 25% du total des importations, puis l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Ces quatre pays totalisent à eux seuls plus de 70% des exportations européennes de biens finis ou semi-finis vers l’Algérie. Durant la même période, cette dernière n’a exporté qu’un peu plus de 13 milliards d’euros de produits pétrochimiques vers l’UE, creusant le déficit abyssal de la balance commerciale qui s’établit à environ 270 milliards d’euros".
Dans le même sens, l’expert rappelle que "lors de la négociation de cet accord dans le cadre du processus de Barcelone, l’UE était formée uniquement de 15 pays, contre 27 aujourd’hui. Outre le fait qu’il a été très mal négocié, l’accord d’association Algérie-UE prévoyait un démantèlement tarifaire et douanier total en 2017 dans le but de créer une zone de libre-échange (ZLE) entre les deux parties. Vu la fragilité de l’économie algérienne, notamment depuis la chute du prix du pétrole en 2014, les autorités du pays avaient demandé un report de trois ans de cette date. Or en 2020, le Président Tebboune, qui venait d’être élu, a refusé catégoriquement la mise en place de cette ZLE, essentiellement à cause de la vulnérabilité de ce qui reste du tissu industriel national qui a été fortement démantelé durant la décennie noire des années 1990 suite à une application démesurée du plan de restructuration imposé par le FMI".

Avec qui négocier et comment?

Dans ce contexte, l’expert souligne que "dans l’état où se trouve l’économie algérienne, notamment son industrie, l’Algérie, qui n’a aucun moyen de peser face à ce bloc géopolitique et géoéconomique européen formé de 27 pays, a tout intérêt non seulement à refuser l’entrée en vigueur de la ZLE, mais aussi à carrément renégocier un autre accord. Mais avant ça, il faudrait suspendre immédiatement l’application de l’actuel accord, avant d’entamer le processus des négociations qui risquent d’être longues et très coûteuses. En cas de refus de la part de l’UE, dans les conditions actuelles, l’Algérie devrait appliquer l’article 107 de l’accord, qui lui donne la possibilité de le rompre et d’en sortir définitivement".
Pour Farid Benyahia, "afin de mieux négocier un nouvel accord d’association ou de libre-échange avec l’Union européenne, l’Algérie n’aurait d’autre choix que de mener des négociations individuelles avec chaque membre de l’UE. Si ce schéma n’est pas possible, alors Alger devrait impérativement négocier ces nouveaux accords avec les Européens dans le cadre de l’Union africaine (UA), de l’Union du Maghreb arabe (UMA), d’une nouvelle union nord-africaine intégrant l’Égypte à l’UMA ou tout autre ensemble de pays africains, dont les intérêts se croisent face à l’UE. Une autre solution est également possible. Elle consiste, dans le cas où les Européens veulent négocier en bloc, de tout simplement le faire dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), comme l’ont fait tous les autres pays du monde".

Vers une stratégie industrielle nationale d’envergure

Enfin, le Dr Benyahia estime que "bloquer, annuler ou renégocier les accords d’association ou de libre-échange avec l’Union européenne ne servirait à rien si ce n’est pas accompagné en parallèle par la mise en place d’une vraie stratégie de développement industriel national à marche forcée, chose qui fait cruellement défaut à l’économie algérienne depuis près de 30 ans. La suspension ou la réduction de l’importation de produits finis ou semi-finis si elle n’est pas remplacée par la production nationale peut créer une grave inflation qui serait suivie de troubles sociaux pouvant éprouver sévèrement la sécurité nationale".
Ainsi, pour éviter de tomber dans ce piège, le spécialiste préconise "plusieurs pistes à même de mettre l’économie algérienne sur la voie de la production et de l’industrialisation afin de satisfaire son marché national et ouvrir d’autres à l’exportation, y compris en Europe. Pour se faire, les autorités algériennes devraient miser, comme premier levier, sur les industries civiles, notamment de hautes technologies, pouvant être converties aux besoins de sécurité et de défense nationale, et inversement. Nous pouvons associer nos partenaires russes, chinois et même iraniens pour lancer une étroite coopération scientifique et technologique dans le but de développer des industries performantes et compétitives que l’Algérie pourrait exporter vers l’Afrique: drones, spatial, aéronautique, transports rapides, automobile, matériel médical, TIC, nucléaire civil, solaire, construction navale à des fins aussi bien de fret commercial et de pêche, etc. L’Algérie devrait également mettre le cap sur le développement d’une agriculture performante et d’une industrie agroalimentaire et de transformation. Enfin, elle devrait continuer à élargir son secteur pétrochimique, le BTPH et les matériaux de construction pour le marché national et pour l’exportation".
"Les pays du Maghreb pourraient coopérer dans tous ces projets en mettant en synergie leurs moyens matériels et humains", ajoute-t-il. Et de conclure: "Tous les pays du Sahel, en plus de l’Égypte, du Soudan, du Rwanda, de l’Afrique du Sud et du Nigéria pourraient également s’y associer. Pour que ça se réaliser, il faudrait trouver des solutions aux différents politiques entre les pays de la région en mettant l’intérêt des peuples au-dessus de toute autre considération".
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