Sahel: "Paris, Berlin et l’UE n’ont pas d’autres choix que de se plier à la politique US"

© AFP 2022 JOEL SAGETMali
Mali - Sputnik France, 1920, 04.02.2022
"La politique de l’Africom, […], doit être analysée dans le cadre global de la politique de Défense […] des États-Unis, mise à jour chaque année par la loi d'Autorisation de la défense nationale", affirme auprès de Sputnik Naoufel Brahimi El Mili, analysant le probable recentrage de cette politique autour du Mali et du Sahel.
En visite jeudi 3 février en République centrafricaine, le directeur général de l’état-major de l’Union européenne, le vice-amiral Hervé Bléjean, a affirmé à Bangui que "l’UE ne [pouvait] plus se permettre d’entraîner des unités centrafricaines qui ensuite sont employées par Wagner [une société de sécurité privée russe prétendument proche du Kremlin, ndlr]", qui exerce un contrôle "sur les forces armées du pays".Selon lui, les formations ne reprendront qu’à deux conditions: "la première, c’est d’avoir la garantie que les unités que nous entraînons ne sont pas employées par Wagner mais sont employées dans le cadre régalien de l’emploi de forces armées nationales. La seconde, c’est d’avoir un plan national de défense cohérent et soutenable dans la durée".
Le même jour, le chef du commandement américain pour l’Afrique (Africom), le général Stephen Townsend, a dit lors d’un point presse avoir des "raisons de croire" que le Mali versait dix millions de dollars par mois à Wagner, accusée par ailleurs de graves violations des droits de l’homme.
Dans le contexte des doutes émis par la chef de la diplomatie allemande quant à la pérennité de l’engagement de l’armée de son pays au Mali dans le cadre de la force onusienne Minusma, comment lire la coordination des positions entre les États-Unis, l’UE, la France et l’Allemagne, tous membres de l’Otan? Un retrait complet, y compris des forces françaises, est-il envisageable? Quelles pourraient être ses conséquences? La prochaine visite de Florence Parly au Niger, pays membre de la Force G5 Sahel, qui accueille une importante base militaire américaine de surveillance et de drones, augure-t-elle de changements imminents dans la sous-région sahélo-saharienne?
Pour analyser les différents aspects de ces événements, Sputnik a sollicité le politologue Naoufel Brahimi El Mili, professeur à Sciences Po Paris. Pour lui, "en tant que membres de l’Otan, une organisation sous domination anglo-américaine, la France, l’Allemagne et l’UE n’ont pas d’autres choix que de se plier aux impératifs de la politique militaire des États-Unis sur le continent africain, dont le Commandement militaire américain pour l’Afrique (Africom) est le pivot stratégique. Ainsi, pour tenter de mieux cerner la dynamique qui sous-tend les nouvelles projections de la politique US au Sahel et en Afrique de l’Ouest, il est nécessaire de mettre en perspective les quelques évènements majeurs de ces deux dernières semaines".

"L’axe eurasien Chine-Russie-Iran en point de mire"

"La stratégie de l’Africom, aussi bien en termes de moyens humains et matériels que des objectifs géostratégiques, doit être analysée dans le cadre global de la politique de Défense et de sécurité des États-Unis, mise à jour chaque année par la loi d'autorisation de la défense nationale (NDAA)", estime M.Brahimi El Mili.
Et d’ajouter qu’à ce titre, "la NDAA 2022 des États-Unis, adoptée fin décembre 2021, est claire quant à la volonté de l’administration Biden de mener une politique d’endiguement et de confinement contre la Chine, la Russie et l’Iran, mettant ainsi l’axe eurasien de la résistance à l’impérialisme anglo-saxon Pékin-Moscou-Téhéran en point de mire de l’armée américaine et de l’Otan".
Dans le même sens, il explique qu’"il faut bien avoir à l’esprit que l'un des éléments clés du commerce mondial dans les années à venir sera la route de la Soie maritime de la Chine. Cette route maritime a inévitablement comme pivot la Corne de l'Afrique et son point d'étranglement du détroit de Bab al-Mandeb, sur le Golfe d’Aden, au large des côtes du Yémen, côté asiatique, et de Djibouti, côté africain. La première étape du plan américain est en train de se dérouler actuellement contre la Russie en Ukraine. Le fait est que l'adhésion de l'Europe à cette politique est la pièce maîtresse de l'encerclement de la Russie. Ce n’est pas un hasard qu’Emmanuel Macron, qui assume actuellement la présidence tournante de l’UE, se rende lundi 7 et mardi 8 février à Moscou et à Kiev respectivement. Beaucoup de choses deviendront plus claires après les rencontres de Macron avec Poutine puis Zelensky!".

Que dit le commandant de l’Africom?

L’Africom, qui dispose d’environ 6.000 soldats, concentre l’essentiel de son action dans la région de la Corne de l’Afrique, tout en soutenant l'opération anti-terroriste française Barkhane au Sahel. En effet, en 2021, l’armée américaine a pris part à l’opération française Eclipse au Sahel, assurant 30% des missions de transports de matériels et de troupes. Elle a également assuré 40% des missions d’intelligence, surveillance et reconnaissance durant l'année 2020. À ce propos, il y a lieu de rappeler que l’armée américaine dispose, notamment au sein de sa base d’Agadez au Niger, de plus de 200 drones de surveillance et d’attaque, alors que son homologue française n’en a que dix.
Selon Naoufel Brahimi El Mili, le commandant de l’Africom, le général Stephen Townsend, a décliné dans un entretien à Voice of America, le 20 janvier 2022, la vision stratégique militaire des États-Unis en Afrique.
"Lors de cet entretien, le général Townsend a expliqué que la Chine était le plus actif des concurrents mondiaux des États-Unis en Afrique. Il a ajouté qu’en plus de sa base militaire à Djibouti, sur le flanc de Bab al-Mandeb, la Chine avait l'intention de construire une autre base, soit aérienne soit navale, en Guinée équatoriale, sur le golfe de Guinée, au large de la côte atlantique de l’Afrique", récapitule M.Brahimi El Mili. Qui souligne que le haut gradé a précisé que "ceci préoccupait beaucoup les États-Unis et leurs partenaires dans la région".
"Le général Townsend, qui a également fait part de la profonde préoccupation de son pays quant aux activités du supposé groupe Wagner en Libye, en République centrafricaine, au Soudan et dernièrement au Mali, avec l’aide de l’armée et de l’aviation russes, a pointé un autre risque: le +bras de l'appareil de sécurité iranien qui se livre à des activités malveillantes au Moyen-Orient+, sous-entendant le Corps des gardiens de la révolution", traduit-il. Et d’ajouter, qu’en raison des inquiétudes suscitées par l'augmentation des menaces chinoises, iraniennes et d'autres pays, "Stephen Townsend a déclaré que l'armée américaine avait introduit de nouveaux systèmes de défense améliorés et des armes anti-drones au Camp Lemonnier, à Djibouti".

Quid de la nouvelle stratégie Africom-Otan au Sahel?

Ainsi, selon l’expert interviewé par Sputnik, "fin octobre 2021, le général Marc Hofner, vice-directeur de la stratégie et de la planification de l’Africom, a effectué une visite au Mali où il avait affirmé que les États-Unis maintiendr[aient] leur statut de partenaire crédible des forces armées maliennes, bien entendu, si la coopération militaire avec la Russie s’arrêtait". Or, soutenu par une forte mobilisation populaire, le gouvernement de transition malien "continue dans la même direction de défiance envers la France, notamment après l’expulsion de son ambassadeur, et envers la task-force Takuba, en exigeant le retrait immédiat des forces spéciales danoises", constate-t-il. Il estime que "dans ce contexte, il est tout à fait plausible que l’Africom, la France et l’Otan revoient leur stratégie d’action au Sahel".
Dans ce sens, M.Brahimi El Mili prévoit "un effort américain toujours soutenu en Corne de l’Afrique, en vue du contrôle du détroit de Bab al-Mandeb contre la Chine et l’Iran, et pour avoir un pied près de la République centrafricaine, un pays hautement stratégique par ses frontières avec six pays et où la Russie est présente militairement. Par ailleurs, l’Africom continuera à renforcer sa présence dans les pays qui jouxtent le golfe de Guinée: le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Ghana et le Togo. Ceci en plus de leur coopération avec le Sénégal et la Mauritanie, qui leur donnent, avec le Niger, un important accès au contrôle de toute l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Néanmoins, il est fort probable que la France retire ses soldats pour les redéployer en Europe, notamment en Roumanie, face à la Russie. À ce titre, il y a lieu de rappeler que le chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard, avait reçu le général Townsend le 24 janvier. Les discussions entre les officiers généraux ont porté sur plusieurs dossiers sécuritaires, le renforcement de la coopération et la situation en Afrique, notamment au Sahel".
"Même si elle a perdu pied au Mali et peut-être prochainement au Burkina Faso et en Guinée-Conakry, la France garde néanmoins une forte présence au Tchad. Ainsi, le retrait de ses soldats du Mali, notamment du Nord du pays et de la région des trois frontières, n’aura pas d’effet significatif sur la situation sécuritaire, si la Russie continue à apporter son soutien militaire à Bamako, en dépit de toute la propagande, menée sans la moindre preuve matérielle, autour du groupe Wagner", conclut-il. Il ajoute que "l’Algérie, qui soutient le Mali, a les moyens diplomatiques et militaires de jouer un rôle déterminant dans la stabilisation du nord du pays".
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