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En augmentation constante dans le golfe de Guinée, la piraterie est devenue un problème majeur. Au large du Cameroun, où plusieurs attaques ont été enregistrées, on s’interroge sur l’identité des assaillants dans une région déjà en proie à Boko Haram. Raoul Sumo Tayo, expert des questions de sécurité, décrypte la situation pour Sputnik.

Les attaques de bateaux et les enlèvements pour rançon sont relativement fréquents dans le golfe de Guinée, une zone considérée comme le nouvel épicentre de la piraterie maritime mondiale, le long de la côte ouest de l’Afrique. Les chiffres sont de plus en plus alarmants. 

Pour les neuf premiers mois de l’année 2019, le Bureau international maritime, instance internationale de sécurité en mer, y a recensé 82% des enlèvements d’équipages dans le monde. Dans la plupart des cas, ce sont des pirates nigérians qui attaquent les navires et enlèvent des marins dans le but d’obtenir une rançon contre leur libération.

Pas plus tard que le 31 décembre dernier, huit marins ont été enlevés au Cameroun dans l’attaque d’un pétrolier grec par des «individus armés» qui ont pris d’assaut le bateau ancré au port de Limbé. En août 2019, un cargo avait été attaqué par des pirates dans la zone du port de Douala, au large des côtes du Cameroun. Les assaillants avaient enlevé huit personnes, dont trois Russes, un Ukrainien et quatre Philippins. Alors que les côtes camerounaises sont de plus en attaquées, Raoul Sumo Tayo, universitaire, expert des questions de sécurité et de défense à l'université Yaoundé 1, décrypte cette dégradation sécuritaire pour Sputnik.

Raoul Sumo Tayo, expert des questions de sécurité et de défense.
© Photo. Raoul Sumo
Raoul Sumo Tayo, expert des questions de sécurité et de défense.

Sputnik: Qu’est-ce qui explique la recrudescence d’attaques de bateaux et d’enlèvements pour rançon dans le golfe de Guinée, et notamment au large du Cameroun?

Raoul Sumo Tayo: «D’abord la proximité du Nigeria, notamment avec l’existence d’une véritable industrie du kidnapping, dans les États de Rivers, Bayelsa et Delta. Cette situation est accentuée par le phénomène "d’Ethnic Militia", des initiatives communautaires de sécurité qui servent de passerelle aux pirates, le tout dans un contexte de mauvaise redistribution des ressources pétrolières, d’affaiblissement de l’État fédéral et de faible contrôle sur ses marges. La situation est due au caractère extrêmement lucratif de l’activité et à l’existence de facilités d’accès aux armes et aux embarcations. On peut également citer le vide qui a favorisé l’installation de groupes de pirates sur la façade maritime du Cameroun, après le long contentieux entre le Cameroun et le Nigeria sur la péninsule de Bakassi, etc.»

Sputnik: Cette recrudescence s’accompagne d’un changement de mode opératoire: les pirates privilégient désormais les enlèvements des membres d’équipage pour rançon, plutôt que les détournements de cargos. Comment interprétez-vous ce changement?

Raoul Sumo Tayo: «Ces mutations se font en fonction du dispositif mis en place par les autorités camerounaises pour faire face à cet enjeu de sécurité depuis 2008. À chaque nouvelle mesure, les pirates ont adapté leur mode opératoire. Ils n’ont plus le moyen de mener des opérations de grande envergure en territoire camerounais. Le rapport de force a été clairement établi en mars 2015 lorsque, après le braquage spectaculaire d’une agence d’Ecobank à Douala, une patrouille du Bataillon d’intervention rapide (unité d’élite de l’armée camerounaise), encadré par des contractants israéliens, avait vigoureusement réagi. Depuis cette date, les pirates sont assez prudents en territoire camerounais car il est plus facile de cacher des membres d’équipage que de grands navires.»

Sputnik: Qui sont ces pirates qui sévissent le long des côtes camerounaises?

Raoul Sumo Tayo: «Ces actes sont le fait de groupes criminels organisés et de brigands. Par le passé, ces actions étaient animées par des factions qui avaient rejeté le programme de désarmement, de réinsertion et d’amnistie proposé par le gouvernement fédéral nigérian. On pouvait noter la présence de groupes tels que les Bakassi Freedom Fighters, le Bakassi Freedom Movement ou le Niger Delta Defense and Security Council (NDDSC), même si parfois les dénominations renvoyaient aux mêmes entités. Ces groupes menaient des actions de type guérilla et disposaient d’armement et d’une flotte moderne. Ils ne font plus vraiment parler d’eux sur les côtes camerounaises, on assiste plutôt à de simples attaques de brigands pour des opérations précises. L’armée et la police camerounaise doivent quotidiennement gérer les activités de ces petites factions de brigands qui s’installent exclusivement dans les pêcheries et les voies de navigation pour s’attaquer aux commerçants. Par le passé, on a relevé des alliances contre nature entre des pirates et des marins camerounais dont certains ont été emprisonnés à la suite d’une opération spectaculaire à Douala. Des pêcheurs Mousgoum sont également réputés être des acteurs du banditisme dans les eaux camerounaises. Pour tout dire, les profils sont divers et, à cause des possibilités offertes et surtout de la rentabilité de ces actions, les actes de piraterie peuvent être le fait de n’importe quel opportuniste.»

Sputnik: Pourquoi le golfe de Guinée est-il devenu le nouvel épicentre de la piraterie maritime mondiale?

Raoul Sumo Tayo: «Il faut noter que, à cause de sa position carrefour, la zone est propice aux actes de piraterie. La piraterie maritime est une activité ancienne dans le golfe de Guinée en général, la baie de Boney en particulier. Mais l’essor de ces dernières années est lié à la situation interne au Nigeria et au vide qui a suivi le retrait des troupes nigérianes de Bakassi. Cette situation est due avant tout à l’augmentation du trafic dans la zone du fait des activités des sociétés pétrolières. L’existence de mangroves impénétrables et des populations affectées par une mauvaise redistribution des ressources nationales ont aussi largement contribué à ce phénomène.»

Sputnik: Cette mauvaise redistribution des ressources pétrolières et l’affaiblissement de l’État fédéral peuvent-ils expliquer la genèse de la secte Boko Haram, qui sévit aussi au Cameroun et au Nigeria?

Raoul Sumo Tayo: «La matrice commune de la plupart des mouvements insurrectionnels est généralement une mauvaise distribution des ressources, qu’elles soient matérielles ou symboliques. Mais le parallèle entre les deux mouvements s’arrête là. Les pirates d’aujourd’hui sont davantage des entrepreneurs criminels. Si le MEND (Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger) a servi de parapluie à des groupes de pirates qui militaient en faveur d’une meilleure redistribution des ressources pétrolières dans un contexte de crise environnementale dans les États pétroliers du sud-est du Nigeria ainsi que de l’extrême nord-est du pays, c’est plutôt une forme de gouvernance qui est contestée dans sa capacité à produire de la justice sociale. Dans un tel contexte, Boko Haram veut rétablir l’hégémonie de la culture musulmane dans le champ politique. Mais de manière générique, il s’agit de deux facettes d’un même problème.»

Sputnik: Quelles mesures doivent prendre les pays du golfe de Guinée pour faire face à ces attaques?

Raoul Sumo Tayo: «D’abord, il faudrait renforcer leur capacité de surveillance par une formation optimale des hommes, l’acquisition de moyens adéquats et leur maintien en capacité opérationnelle. Les États devraient également mettre en place des stratégies intégrant des volets militaires et non militaires, nationaux et sous-régionaux. Sur le plan national, par exemple, l’enjeu pour chaque pays est celui de la coordination des différentes structures qui contribuent à l’action de l’État en mer pour éviter les conflits de compétence. En outre, à cause de la nature transnationale de la menace, les États doivent renforcer la synergie d’action régionale en travaillant au partage des informations pour aller au-delà du simple remplissage institutionnel.»

Sputnik: Vous évoquez la synergie d’action entre les États de la région dans cette lutte contre les pirates. Qu'en est-il de la charte de Lomé sur la sécurité maritime? A-t-elle finalement été un échec?

Raoul Sumo Tayo: «Pas vraiment, avec la stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050 (Stratégie AIM 2050), la charte de Lomé a posé les jalons de ce qui va, un jour, devenir la politique maritime africaine. La charte est ambitieuse, mais les États traînent à respecter leurs engagements. Malheureusement, les antagonismes et égoïsmes nationaux et le manque de moyens font que la réalité est bien loin des objectifs définis à Lomé.»

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Tags:
Cameroun, piraterie, Nigeria, golfe de Guinée
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