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L’OTAN est disposée à apporter son «soutien» au gouvernement de Tripoli dirigé par Fayez el-Sarraj. L’annonce faite par le secrétaire général de l’organisation atlantique Jens Stoltenberg interroge quand on connaît la responsabilité de l’Alliance dans le chaos qui perdure en Libye. Analyse pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

«Vous avez voulu la paix, vous avez voulu la liberté, vous voulez le progrès économique. La France, la Grande-Bretagne, l’Europe seront toujours aux côtés du peuple libyen.»

Le 15 septembre 2011, c’est en ces termes que Nicolas Sarkozy saluait à Benghazi, dans l’euphorie de la victoire, l’avènement d’une «nouvelle Libye», au lendemain de l’assassinat du colonel Mouammar Kadhafi. Près de neuf ans et des dizaines de milliers de morts plus tard, rien ne s’est passé comme prévu. L’ancienne Jamahiriya arabe libyenne, rebaptisée «État de Libye» en 2013, continue de se chercher un destin politique. Le tribalisme et le communautarisme l’emportent sur le patriotisme. La terreur frappe: une pléthore de milices lourdement armées fait régner la loi du plus fort hors de tout contrôle. Signe du désordre généralisé, deux autorités se disputent actuellement le pouvoir dans le pays: le gouvernement d’union nationale (GNA) –basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale– et un gouvernement et un Parlement dans l’est libyen, acquis au maréchal Khalifa Haftar.

C’est dans ce contexte de tension politique doublé de conflit armé entre les deux camps que le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a annoncé dans une interview accordée au quotidien italien La Repubblica l’intention de l’Alliance atlantique d’apporter son soutien au gouvernement de Tripoli.

Un chapelet de bonnes intentions diplomatiquement hypocrite

Ce n’est pas la première fois que l’OTAN se prononce pour un soutien diplomatique et militaire en faveur du GNA. Lors du sommet de Bruxelles en 2018, elle s’était dite disposée à aider la Libye dans les domaines de la défense et de la mise en place d’institutions de sécurité, après la demande formulée par le Premier ministre Fayez el-Sarraj. Jens Stoltenberg a réitéré la même chose à l’ancien représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, en mai 2019, au QG de l’OTAN, et au Président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un entretien téléphonique ce jeudi 14 mai 2020.

Pour l’instant, ce chapelet de bonnes intentions peine à se matérialiser et on peut légitimement se demander si l’OTAN réussira là où l’ONU ne cesse de se casser les dents. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que certains membres de l’Alliance se révèlent être les soutiens des protagonistes du conflit libyen.

En effet, outre les puissances régionales impliquées dans la crise et la Turquie, qui s’est ouvertement positionnée en faveur du gouvernement de Tripoli, d’autres pays de l’OTAN jouent leur partition en Libye dans la discrétion la plus totale. C’est notamment le cas de la France, qui soutient le maréchal Khalifa Haftar tout en affirmant «soutenir le chef du gouvernement reconnu par la communauté internationale» et les efforts des Nations unies.

Du côté américain, on entretient la même ambiguïté, mais tout laisse penser que Washington n’a pas l’intention d’abandonner «son homme» Haftar qui, faut-il le rappeler, a longtemps été aux petits soins de la CIA, avant de regagner la Libye en 2011 dans les fourgons de l’OTAN, à la demande de la même… CIA. En avril dernier, Donald Trump s’est entretenu avec le maréchal libyen au téléphone et lui a apporté son soutien.

Un rapport confidentiel des Nations unies dont Bloomberg s’est procuré une copie révèle que des mercenaires occidentaux détenteurs de passeports français, britanniques et américains ont aidé Khalifa Haftar dans son offensive de l’été 2019 en direction de Tripoli. À l’époque, les États-Unis et la Russie, l’autre soutien du maréchal, avaient refusé de défendre un projet de résolution présenté au Conseil de sécurité par le Royaume-Uni en vue d’instaurer un cessez-le-feu en Libye. Tout porte à croire que l’implication des mercenaires occidentaux relèverait d’une opération de sous-traitance commandée par l’un des pays de l’OTAN. D’autant que le nom d’Erick Prince, fondateur de la firme de mercenariat Blackwater (aujourd’hui dénommée Academi), qui a longtemps sous-traité pour le compte du Pentagone en Afghanistan et en Irak, a été cité dans l’affaire.

Toutes ces implications étrangères compliquent le processus de paix en Libye, et on peut se demander comment l’OTAN peut prétendre vouloir mettre de l’ordre dans un conflit alimenté à bas bruit par certains de ses membres les plus influents. En outre, ce qui rend la résolution de la crise libyenne «insurmontable», ce n’est pas tant la position a priori irréconciliable des acteurs locaux que l’importante implication de protagonistes étrangers qui, chacun, poursuivent des objectifs qui leur sont propres.

Quand l’Union africaine manœuvre en eaux troubles

Cette situation complique la tâche de l’Union africaine (UA) qui tente, depuis le début de l’année, de trouver une solution africaine à la crise libyenne.

«Les menaces diverses d’ingérences politique et militaire dans les affaires intérieures du pays accroissent les risques d’une confrontation dont les mobiles n’ont rien à voir avec les intérêts fondamentaux du peuple libyen et ses aspirations à la liberté, la paix, la démocratie et le développement», avait dénoncé le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, dans un communiqué.

Tenue à l’écart durant des années, l’UA manœuvre du mieux qu’elle peut pour réunir les protagonistes de la crise libyenne autour d’une table afin de sortir définitivement le pays de l’anarchie. On sait d’ores et déjà qu’un forum pour la réconciliation nationale en Libye doit se tenir en juillet 2020 à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne et siège de l’UA. Tout un défi au regard des ingérences susmentionnées.

En mars 2011, la feuille de route proposée par l’organisation panafricaine pour éviter à la Libye une guerre civile dévastatrice avait été torpillée par l’OTAN, qui entendait liquider le colonel Kadhafi.

À l’époque, un comité ad hoc de chefs d’État mandatés par l’UA devait entreprendre une mission de la dernière chance en Libye afin de persuader les parties en conflit d’accepter les termes de la feuille de route élaborée par l’organisation panafricaine. En pleines délibé­ra­tions, le président de la Commission de l’UA de l’époque, Jean Ping, avait reçu un appel du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, lequel lui avait annoncé qu’il avait été expres­sément chargé par les dirigeants occidentaux réunis à l’Élysée au même moment de dissuader le comité ad hoc de se rendre à Tripoli et à Benghazi, comme celui-ci s’apprêtait à le faire dans le cadre de la mise en œuvre du plan de sortie de crise de l’UA. La raison invoquée par les «maîtres du monde» réunis à Paris: les «raids huma­ni­taires» de la coalition qui devaient débuter dans les heures suivantes...

Il faut espérer que la démarche diplomatique amorcée par l’UA en mars dernier pour sortir la Libye du chaos ne connaîtra pas le même sort...

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Tags:
ingérence, Jens Stoltenberg, gouvernement libyen d'union nationale (GNA), crise libyenne, Libye
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