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En RCA, si François Bozizé semble digérer l’invalidation de sa candidature à la présidentielle, le spectre des violences continue de planer. En cause, le profil de putschiste invétéré de l’ex-chef d’État et le quadrillage du territoire par toutes sortes de groupes armés. Décryptage pour Sputnik du chercheur Patrick Mbeko.

La Cour constitutionnelle a invalidé la candidature de François Bozizé à la présidentielle du 27 décembre prochain en République centrafricaine (RCA). Quatre autres prétendants à la magistrature suprême ont également été recalés au cours d’une session dirigée par Danièle Darlan, la présidente de la haute instance, le 3 décembre. Selon elle, le dossier de l’ancien chef d’État a été rejeté en raison des poursuites judiciaires dont celui-ci fait l’objet depuis quelques années.

«Le candidat fait l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé contre lui le 31 mars 2014 devant la justice centrafricaine, notamment pour assassinats, arrestations, séquestrations, détentions arbitraires et tortures», a-t-elle précisé.

La plus haute juridiction centrafricaine a également souligné que selon les termes d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, «le candidat fait l’objet de sanctions, renouvelées le 28 juillet 2020» et qu’il «déroge au critère de bonne moralité inscrit dans le Code électoral».

Si la décision de la Cour constitutionnelle a suscité des réactions diverses au Kwa na Kwa (KNK), le parti de l’ancien chef de l’État, de nombreux Centrafricains et observateurs étrangers redoutent qu’elle ne replonge la RCA dans la violence.

Champion toutes catégories des coups d’État

Dans le camp de François Bozizé, on se veut pourtant rassurant. Dans un entretien avec le magazine Jeune Afrique, Jean-François Bozizé, le fils de l’ancien Président, a déclaré:

«On prête beaucoup de choses à François Bozizé depuis son retour [d’exil en décembre 2019], mais il mène ses activités politiques tranquillement, sans déranger.»

Si l’on «prête des intentions» à l’ex-chef d’État centrafricain, c’est parce que l’on craint que celui-ci ne cherche à s’emparer du pouvoir par la force. Pour tout dire, François Bozizé est un habitué des putschs, un champion toutes catégories des tentatives de coups d’État dont la toute première remonte au début des années 1980. À l’époque, il était général de brigade dans l’armée nationale centrafricaine sous le régime du général Kolingba. Avec Ange-Félix Patassé, il fomentait un coup de force contre le pouvoir central mais ils ont échoué. François Bozizé a alors été obligé de s’exiler en France, puis au Bénin.

À la suite des élections multipartites qui ont porté Ange-Félix Patassé au pouvoir en 1993, François Bozizé devient l’un des hommes forts du pays. Face au mécontentement croissant dans l’armée, le Président le bombarde au poste de chef d’état-major des forces militaires en 1996. S’il arrive à mettre fin aux mutineries qui se sont déclenchées dans les troupes du pays, Bozizé suscite tout de même la méfiance au plus haut sommet de l’État. Soupçonné de vouloir renverser le régime lors d’un putsch manqué en 2001, il est démis de ses fonctions en octobre de la même année avant de quitter la Centrafrique en catastrophe pour le Tchad. Depuis ce pays, il s’organisera pour faire tomber le gouvernement d’Ange-Félix Patassé.

Après plusieurs tentatives de coup d’État infructueuses en 2002, le général François Bozizé profite de l’absence du président Patassé du pays pour foncer vers la capitale Bangui et s’emparer du pouvoir avec le soutien de l’armée tchadienne. Nous sommes alors en mars 2003. Il est par la suite élu Président en 2005, puis réélu en 2011 à l’issue d’un scrutin très contesté par l’opposition qui a dénoncé des fraudes massives. Fin 2012, il doit faire face à la rébellion de la Séléka, une coalition composée principalement de groupes armés venus du nord-est du pays. En mars 2013, celle-ci s’empare de Bangui, mettant fin au règne sans partage de Bozizé qui prend le chemin de l’exil au Cameroun. Il y résidera pendant six ans.

C’est au cours de cet exil que la justice centrafricaine a lancé un mandat d’arrêt international contre lui pour des crimes perpétrés du temps où il était dans la rébellion et durant ses années passées au pouvoir. À l’époque, il avait été suggéré que l’affaire soit confiée à une juridiction internationale par souci d’équité. Mais à la surprise générale, François Bozizé a regagné la Centrafrique en toute discrétion en décembre 2019, après un détour par l’Ouganda. Il n’a jamais été inquiété. En juillet dernier, son parti, le KNK, l’a choisi comme son candidat à l’élection présidentielle du 27 décembre prochain.

Une situation sécuritaire encore précaire

Avec le pedigree pareil, on peut comprendre pourquoi la plupart des Centrafricains, des diplomates et des observateurs étrangers craignent un retour de la violence consécutif à l’invalidation de sa candidature au prochain scrutin. Même si le camp de l’ancien Président assure respecter la décision de la Cour constitutionnelle et promet de ne pas perturber l’ordre public, des craintes subsistent... non sans raison. Non seulement parce que François Bozizé reste influent et est capable de mobiliser autour de sa cause, mais aussi et surtout parce que la situation sécuritaire de la RCA est encore si fragile qu’une simple étincelle pourrait renvoyer le pays à l’âge de pierre.

Il faut dire que depuis 2013, année du renversement de François Bozizé, la Centrafrique n’a jamais véritablement retrouvé la paix. Les conflits et les affrontements entre groupes armés pour le contrôle des ressources et des territoires ont fait des milliers de morts et de blessés. Plus d’un million de déplacés ont trouvé refuge dans les pays voisins pour échapper aux combats et aux exactions. La Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique, 2013-2014) –sous conduite africaine– comme l’opération Sangaris (décembre 2013-octobre 2016) –dirigée par l’armée française– n’ont pas réussi à ramener l’ordre et la stabilité dans le pays.

Au fil des mois et des années, la violence a fini par se généraliser dans toute la RCA. L’accord de paix signé à Khartoum au début de l’année 2019 par le gouvernement du Président Faustin Archange Touadéra et quatorze groupes rebelles a permis une baisse globale des violences, mais les affrontements sporadiques et les exactions contre les civils continuent malgré la présence des Casques bleus de la Minusca (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique), déployés depuis 2014. Les deux tiers du territoire du pays sont toujours aux mains des groupes armés. C’est dans cet environnement hautement volatil que vont se dérouler les prochaines élections présidentielle et législatives...

Des groupes armés incontournables...

Bien que le gouvernement centrafricain ait activé, depuis septembre 2020, le «plan de sécurisation du processus électoral» avec l’aide des Casques bleus de la Minusca; bien que la France et la Russie, les deux partenaires privilégiés de la RCA, se soient engagées à soutenir le processus électoral, les scrutins à venir seront-ils pour autant crédibles et apaisés?

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la mission des Nations unies en Centrafrique n’a jamais pu empêcher les milices de sévir sur la majorité du territoire. Aussi, la campagne électorale a-t-elle débuté sur fond de tension entre le pouvoir et l’opposition. Les deux camps s’accusent mutuellement d’entretenir un climat d’animosité en diffusant des messages de haine. Des leaders religieux sont montés au créneau pour ramener les uns et les autres à la raison. Du côté de François Bozizé, on se dit victime des provocations et de l’acharnement du pouvoir. Selon le KNK, la résidence de l’ancien Président aurait été perquisitionnée dans la nuit du 3 au 4 décembre. Même si celui-ci appelle ses partisans à la retenue, le risque de voir la situation prendre un virage dramatique ne saurait être écarté. Le 25 novembre dernier, un incident entre la garde présidentielle et celle de Bozizé avait failli tourner à la catastrophe.

Sur le terrain politique, deux observations se dégagent au regard de la dynamique actuelle. D’une part, il y a de fortes chances que l’on assiste à un resserrement des rangs au niveau des partis d’opposition pour faire face efficacement au pouvoir du Président Faustin Archange Touadéra. D’autre part, François Bozizé, même écarté de la présidentielle, peut toujours miser sur les législatives pour s’imposer dans la prochaine assemblée.

Toutefois, la conquête de la présidence et/ou de l’Assemblée nationale ne saurait se passer de la bénédiction ou du concours des groupes armés qui contrôlent des pans entiers du territoire national. Si le pouvoir du Président Touadéra est soupçonné d’entretenir des rapports pour le moins étroits avec certains chefs de guerre, le KNK de François Bozizé n’est pas non plus épargné par ces accusations. Il est en effet réputé proche des milices chrétiennes anti-balaka mises sur pied en 2013 pour combattre la Séléka, à majorité musulmane. L’ancien Président aurait même noué des contacts avec le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique de Noureddine Adam. Bien que le chef de ce groupe politico-militaire ait affirmé n’avoir «pas encore décidé qui soutenir» pour la présidentielle et être en relation avec «toutes les parties», tout ceci n’est pas de nature à apaiser les craintes de ceux –à commencer par le gouvernement centrafricain– qui redoutent un éventuel coup de force de François Bozizé en cas de contestation électorale...

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
République centrafricaine, François Bozizé, élection présidentielle, candidature, crise
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