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L’annonce de la normalisation des relations du Maroc avec Israël contre une reconnaissance officielle des États-Unis de sa souveraineté sur le Sahara occidental risque de diviser l’opinion dans le pays. Choix stratégique pour certains, cette décision du roi Mohammed VI est considérée par d’autres comme un reniement de la cause palestinienne.

Il a suffi d’une série de tweets de Donald Trump pour chambouler la situation politique du Maghreb jusqu’au Moyen-Orient. Jeudi 10 décembre, le Président américain a annoncé la reconnaissance officielle par les États-Unis d’Amérique de la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara occidental et l’ouverture d’un consulat dans la ville de Dakhla.

Dans la foulée, il a également déclaré que le Maroc procédait à la normalisation de ses relations avec Israël.

«Décision historique»

Samir Bennis, docteur en philosophie établi à Washington, spécialiste de la politique étrangère marocaine, n’hésite pas à qualifier d’historique la décision du Président américain.

«C’est une percée diplomatique sans précédent. C’est le couronnement des efforts que le Maroc a consentis depuis trois décennies pour obtenir l’accord et l’appui des États-Unis sur la question de sa souveraineté sur le Sahara. Nous savons que Washington a maintenu depuis trente ans une position de neutralité positive qui tendait à soutenir de manière tacite le royaume et à ne prendre aucune décision qui puisse mettre sa stabilité en danger», affirme-t-il à Sputnik.

Selon lui, durant cette période, le Président Bill Clinton avait été le principal soutien de Rabat: «En 1999, Clinton avait demandé au Maroc d’étudier la possibilité d’octroyer au Sahara une autonomie élargie afin de transformer cette option en base de solution politique au conflit.» Pour Samir Bennis, la véritable question est de savoir si Joe Biden, qui devrait prendre ses fonctions le 21 janvier 2021, maintiendra la proclamation officielle de reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental signée par son prédécesseur.

Véhicule de l'ONU devant le quartier général de la Minurso à Laayoune, ville la plus importante du Sahara occidental
© AFP 2020 FADEL SENNA Véhicule de l'ONU devant le quartier général de la Minurso à Laayoune, ville la plus importante du Sahara occidental
«À mon avis, cette décision est irréversible car Biden est un membre du parti démocrate qui est très proche d’Israël, État qu’il a toujours défendu de façon inconditionnelle. Pour lui, la sécurité d’Israël fait partie des intérêts stratégiques des États-Unis. Joe Biden n’aura donc aucun intérêt à renverser la décision de Donald Trump concernant la marocanité du Sahara occidental», explique le politologue qui confirme que les deux questions sont intimement liées.

«Cadeau empoisonné»

Un lien que le ministre marocain des Affaires étrangères a nié. Dans une déclaration à Sputnik, Nasser Bourita a démenti que «la reconnaissance américaine de la souveraineté sur le Sahara a été faite en échange du rétablissement des liens avec Israël, d'autant qu'il y a eu une relation entre le Maroc et Israël depuis les années 1990», soit après les accords d’Oslo.

Au Maroc, la décision du roi Mohammed VI de normaliser les relations avec Israël est loin de faire l’unanimité. Le palais royal s’est pourtant montré rassurant en précisant que cette reconnaissance n’affecterait pas «l'engagement du Maroc à la résolution du conflit israélo-palestinien» et il a mis en avant le rôle important du monarque en sa qualité de président du Comité El Qods.

Omar M. Bendjelloun, docteur en droit international du développement et avocat aux barreaux de Rabat et de Marseille, indique à Sputnik que «toute action dans le sens de la normalisation avec l'entité sioniste est ressentie négativement par le peuple marocain». `

«En matière de mobilisation, le peuple marocain est le plus grand soutien de la cause palestinienne. Si la clause de conditionnalité à la reconnaissance de la marocanité du Sahara est le fait que le Maroc normalise ses relations avec l'entité sioniste, cela relève d'un cadeau empoisonné.»

Selon lui, «la marocanité du Sahara est fondée sur une légitimité légale, politique, historique, socioculturelle et continentale, qui n'a pas besoin de la reconnaissance éphémère d'un Président sortant dont la prérogative n'est pas de reconnaître la légitimité d'un pouvoir politique sur un territoire par un décret attaquable par les autres institutions du système américain. La normalisation avec l'entité sioniste est un affaiblissement de la partie palestinienne défendue par le Maroc dans la perspective de la solution à deux États», poursuit-il.

Pour sa part, Me Bendjelloun pense que «le Président élu qui sera investi le 20 janvier peut annuler ce décret par un autre dans le cadre du parallélisme des formes et des procédures».

Ahmed Ouihmane, le président de l’Observatoire marocain pour la lutte contre la normalisation avec Israël, se montre encore plus critique. Contacté par Sputnik, il estime que le Maroc a fini par céder «à un chantage».

«Au sein de l’Observatoire marocain pour la lutte contre la normalisation avec Israël et du groupe de travail pour la cause palestinienne, nous estimons que ce qui s’est produit n’est que l’acceptation d’un chantage auquel les autorités officielles marocaines ont tenté de résister ces dernières années. Ce contrat a été passé durant le dernier quart d’heure du mandat du Président Trump.»

Ahmed Ouihmane insiste sur le fait que «le marchandage avec le Sahara est totalement injustifié. Le Maroc n’a nullement besoin de l’appui de parties sionistes ou américaines pour confirmer la marocanité du Sahara. La question du Sahara occidental doit se régler avec nos frères sahraouis et algériens en dehors de toute interférence étrangère».

El Othmani discrédité

Ahmed Ouihmane tient à rappeler qu’au Maroc, les partis politiques, la centrale syndicale et la société civile soutiennent de façon inconditionnelle la cause palestinienne. Pour l’heure, la classe politique n’a pas encore réagi à l’annonce de la normalisation avec Israël. Mais il est évident que cette décision met les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), qui dirige la coalition gouvernementale, dans une situation très inconfortable. En août 2020, le Premier ministre marocain, Saad Eddine El Othmani, membre du PJD, s’était opposé publiquement à toute idée de normalisation avec Israël.

«La violation des droits du peuple palestinien est une ligne rouge pour le Maroc. Nous refusons de normaliser notre relation avec l’entité sioniste parce que cela va enhardir d’autres violations des droits du peuple palestinien. La position du Maroc, du roi, du gouvernement et du peuple, est de défendre les droits légitimes du peuple palestinien et de la mosquée Al-Aqsa. Toutes les concessions faites dans ce domaine sont rejetées par le Maroc. Les Marocains ont présenté, pendant des siècles, des épopées bien connues pour soutenir tous les efforts pour préserver la mosquée Al-Aqsa ou en éloigner l'occupation, et le Maroc est toujours fidèle à cela», avait martelé le chef de l’exécutif lors d’une rencontre de son parti.

Mais il est peu probable que le PJD, comme l’ensemble de la classe politique marocaine, s’oppose à la volonté du roi.

Samir Bennis voit en cet acte de normalisation une multitude d’avantages. «Le Maroc va renforcer son front grâce à l’apport du lobby juif avec qui il était déjà très proche du fait de l’importance de sa diaspora juive. Cette reconnaissance va permettre à Rabat de bénéficier d’un appui conséquent d’une façon officielle», dit-il.

«C’est la fin officielle d’un secret de polichinelle autour des rapports entre le Maroc et Israël car les deux pays ont toujours entretenu des relations particulières. Cela va permettre au Maroc de se renforcer politiquement, diplomatiquement et également sur le plan militaire. Notre pays se range d’une manière claire et nette du côté des États-Unis et d’Israël. Les Marocains sont très attachés à la cause palestinienne. Mais ce dossier traîne et empêche le décollage économique du Maroc. Rabat se devait de prendre une décision qui serve ses intérêts stratégiques.»

À Alger, les décisions prises par Washington et Rabat n’ont pas encore donné lieu à une réaction officielle du gouvernement. De son côté, le Dr Saïd Ayachi, président du Comité national algérien de solidarité avec le peuple sahraoui (CNASPS), dénonce «un coup de force de Donald Trump contre l’ONU et le Conseil de sécurité».

«Toutes les résolutions adoptées par cette instance au sujet du dossier du Sahara occidental sont foulées aux pieds par un des membres les plus importants du Conseil de sécurité. C’est aussi une violation caractérisée du droit international qui reconnaît au Sahara occidental le statut de pays non autonome et dont le peuple dispose de la possibilité de faire valoir son droit à l’autodétermination», affirme-t-il au micro de Sputnik.

Le président du CNASPS explique que «lorsqu’un pays reconnaît la souveraineté d’un autre sur un territoire qui n’est pas le sien, cela dénote de la volonté d’imposer la loi de la jungle». Il relève que cet accord a été conclu contre les intérêts des peuples sahraoui et palestinien: «La transaction qui a conduit à la reconnaissance d’Israël par le Maroc ne nous regarde pas, mais c’est là aussi un coup dur qui est porté à la cause palestinienne. On veut satisfaire la demande illégale d’un pays en lésant le droit légitime de deux populations colonisées.»

Pour le Dr Ayachi, les décisions prises par le Président Trump et le roi Mohammed VI n’auront «aucune incidence sur la détermination du peuple sahraoui».  

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Tags:
reconnaissance, Mohammed VI, Donald Trump, États-Unis, Israël, Sahara, Maroc
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