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La musique dite de rue rythme de plus en plus le quotidien des mélomanes camerounais. Si ces sonorités rencontrent un franc succès auprès des masses populaires, certains puristes ne les accueillent pas toujours d'une bonne oreille. Toutefois, ces performances ont permis un net recul de la diffusion des musiques étrangères au Cameroun.

Quartier Mvog-Ada à Yaoundé, nous sommes le premier samedi de décembre. Au coin d’un carrefour populeux et populaire, une explosion de décibels retentit à tout rompre sur une partie du trottoir. Au centre de l’attraction, un groupe de jeunes installé devant un bar donne de la voix sur des cadences improvisées. Ils sont cinq: un chanteur qui rappe à s’époumoner, un percussionniste qui martyrise son djembé, les autres qui marquent la cadence en claquant des mains et jouent parfois les choristes… Pas besoin d’avoir la tessiture d’un chanteur lyrique et encore moins d’être un maître de chant. Ici, seuls comptent le rythme, la cadence, un mélange d’histoires vécues et de railleries narrées sur un ton décalé. Ce style a un nom: c’est le mbolè.

Un groupe d’amateurs de mbolè en pleine prestation dans un quartier de Yaoundé. Dans cette séquence improvisée, ils racontent leur vécu dans leurs quartiers, leurs souffrances et leurs espérances.
Apparue il y a au moins deux décennies, cette musique d’un genre particulier s’est invitée peu à peu dans les veillées funèbres.. Dans les banlieues des grandes agglomérations, les groupes s’improvisent, se greffant aux animations qui accompagnent généralement ces cérémonies, avant de voir leur prestation récompensée par la famille du défunt.

Puis cette musique s’est progressivement répandue dans d’autres types de manifestations. Chaque soir, des groupes de jeunes adeptes sillonnent les «coins shows» de la capitale. Ils se produisent dans les rues pour gagner leur pitance. Le succès aidant, nombre d’entre eux ont pu enregistrer leurs prestations en studio. Une consécration entamée il y a un peu plus de deux ans.

Un concert de messages déviants?

Les inspirations du mbolè n’appartiennent pas à un registre précis. Influencé par des cadences diverses, par les richesses culturelles du pays et surtout par les mythes urbains, ce style a enfanté une génération de stars: Petit Malo, Kankan Boy, Petit Bozard, Myster Pogol, Happy… Venues des banlieues, ces célébrités caracolent en tête du hit-parade national. La qualité de leurs œuvres suscite toutes sortes d’analyses, voire de controverses. Dans le pays, cette mode fait de l’ombre au makossa, au bikutsi, au benskin et aux autres genres musicaux dits patrimoniaux, réputés porteurs de messages édifiants. Animateur de radio à Douala et producteur de contenus audiovisuels, John William’s Tchoua y voit une révolution.

«Les nouvelles tendances donnent un air frais à la musique camerounaise. Un air nouveau qu'il fallait à notre musique. Mais surtout une musique à laquelle nous pouvons nous identifier en tant que Camerounais», soutient-il au micro de Sputnik.

Ce titre à succès tend à banaliser, dans un langage propre aux quartiers en difficulté, la consommation du cannabis. Une pratique à l'origine de la délinquance juvénile dans les banlieues du pays.

Si les pionniers de la modernisation de ces tendances urbaines les brandissent en trophées dont devrait s’enorgueillir la nation entière, les messages qualifiés de «déviants» distillés dans leurs tubes sont de nature à écorcher certaines sensibilités. «C’est fait exprès», estime Bonas Fotio, animateur de radio et chroniqueur culturel.

«Ce ne sont pas, certes, des textes très recherchés qui font l’objet d’un travail pointu. Seulement ce sont des paroles qui correspondent à la cible de cette vague d’artistes. C’est-à-dire des gens qui ne sont pas dans une position d’une grande exigence en ce qui concerne la qualité littéraire. Ils puisent beaucoup dans les codes des Camerounais de tous les jours. Il ne faut pas s’attendre à plus», commente-t-il pour Sputnik.

«Les goûts et les couleurs, ça se discute toujours. Maintenant, la vérité est que presque toutes les chansons de mbolè ont un message sous-jacent d'espoir, de courage et d'abnégation. Avec, bien sûr, beaucoup de satire», argue pour sa part John William’s Tchoua.

Une victoire sur la domination de la musique étrangère

Alors que le débat sur la qualité et la pérennité de ce courant musical alimente encore les conversations, ces rythmes ont eu le mérite de repositionner la musique camerounaise au cœur du marché musical. Dans un pays qui a vu naître des stars mondiales, à l’instar de Manu Dibango et Richard Bona, les sonorités et les rythmes venus d’ailleurs avaient fini par damer le pion à la musique locale. Dans les radios comme à la télé, sur les pistes de danse des boîtes de nuit et dans les concerts grand public, le mbolè s’invite déjà sans complexe.

«C’est une grande victoire, d'ailleurs. Nous devons en être fiers. Nous avons connu un envahissement des pays voisins pendant plusieurs années. Aujourd'hui, dans les discothèques, à la radio, les playlists sont de plus en plus camerounaises, la preuve qu'un travail est fait. Eh oui, on doit s'en réjouir», se félicite John William’s Tchoua.

Il se réfère à l’afrobeat du grand voisin nigérian, à la rumba congolaise ou encore, au coupé-décalé ivoirien qui ont longtemps dominé les charts camerounais. Une situation «déplorable» pour les défenseurs de la culture locale et décriée en son temps par des analystes comme Bonas Fotio, pour qui la musique dite «fast-food» a malgré tout «réparé cette injustice en donnant l’occasion aux populations d’écouter de la musique locale».

«Au-delà des critiques, parfois justifiées, ce style a le mérite de repousser les musiques étrangères auxquelles les Camerounais commençaient à s’accoutumer. Les artistes qui ont des contenus plus pertinents devraient en profiter pour occuper plus d’espace», estime-t-il.

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Tags:
musique, Cameroun
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