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La cour d’appel de Kinshasa a confirmé la condamnation en première instance de Vital Kamerhe, l’ancien directeur de cabinet du Président congolais, réduisant toutefois sa peine de 20 à 13 ans de prison. Une décision qui fissure un peu plus le CACH, la coalition au pouvoir. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.

Dans un jugement très attendu, la cour d’appel de Kinshasa a confirmé, mercredi 16 juin, la condamnation en première instance de Vital Kamerhe, l’ancien directeur de cabinet du Président Félix Tshisekedi. Il y a un an, celui-ci avait été condamné à 20 ans de «travaux forcés» -commués en peine de prison étant donné que la peine de «travaux forcés» n’est pas appliquée en RDC- par la justice kino-congolaise pour «détournement de deniers publics» et «corruption aggravée» dans l’affaire dite des «maisons préfabriquées». Outre le fait d’être frappé d’inéligibilité pour une période de 10 ans, le tribunal avait également ordonné la saisie de ses comptes bancaires et ceux de plusieurs membres de sa famille, ainsi que la saisie des biens achetés, selon les juges, avec l’argent détourné. La cour d’appel a décidé de réduire sa peine à 13 ans de prison en maintenant ces peines complémentaires.

Un verdict qui n’est pas de nature à satisfaire les lieutenants et partisans de Vital Kamerhe qui s’attendaient à un acquittement. Sur RFI, Jean-Marie Kabengele, l’avocat de Vital Kamerhe, a déclaré: «Nous ne sommes pas d’accord avec cette décision, notre client ne mérite aucune peine. Nous allons après concertations avec lui, savoir quelle voie emprunter». Certains cadres de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti de Vital Kamerhe, ont ouvertement appelé à une réévaluation de leur partenariat avec l’UDPS, le parti de Félix Tshisekedi. Les deux plateformes évoluent au sein du Cap pour le changement (CACH), la coalition au pouvoir.

Une condamnation qui interroge

Si le verdict en première instance est tombé après plus d’un mois d’une procédure judiciaire mouvementée qui a tenu en haleine tout le pays, on ne saurait dire de même s’agissant du procès en appel. Reporté à plusieurs reprises au point de disparaître de l’agenda médiatique, il s’est tenu dans l’indifférence d’une opinion publique désabusée par le comportement problématique de sa classe politique.

Toutefois, le jugement en appel n’a pas laissé indifférents certains observateurs en raison de son caractère discutable. Pour rappel, la justice kino-congolaise reproche à Vital Kamerhe et à son co-accusé, l’homme d’affaires libanais Samih Jammal, patron de la société Samibo -condamné comme Kamerhe à 20 ans de prison en première instance, ce dernier a vu sa peine sensiblement réduite à six ans de travaux forcés par la cour d’appel- d’avoir détourné plus de 50 millions de dollars destinés à l’achat des maisons préfabriquées prévu dans le programme d’urgence des 100 jours mis en place par Félix Tshisekedi au lendemain de son investiture, le 24 janvier 2019.

Or, quelques mois après leur condamnation en première instance, de nouveaux éléments apparus dans le dossier sont venus questionner les allégations de l’accusation. En effet, il est apparu que l’argent prétendument détourné ne l’avait pas été puisque les maisons préfabriquées avaient bel et bien été commandées, contrairement à ce qu’avait affirmé la poursuite. En raison du non-paiement des taxes douanières par la RDC, elles avaient été bloquées dans les ports en Angola, en Tanzanie et même à Kinshasa. Une information qui a été confirmée aussi bien par le ministre du Budget que par le Premier ministre de l’époque, Sylvestre Ilunkamba. Lors d’une intervention à la télévision nationale, ce dernier a déclaré: «Le gouvernement congolais se trouve aujourd’hui dans une position délicate, dans la mesure où la commande a été exécutée, même si les droits de douane restent toujours en souffrance».

Une déclaration qui a eu pour effet de fragiliser considérablement la structure sur laquelle reposaient les arguments de l’accusation. Non seulement le dossier a été vidé d’une bonne partie de sa substance, mais pour beaucoup, y compris les détracteurs de la première heure, Vital Kamerhe apparaît désormais comme un innocent en prison. Moins parce qu’il n’aurait détourné point de fonds, que parce que la justice s’est fourvoyée et n’a pas été capable d’établir hors de tout doute sa responsabilité dans les actes allégués. Partant, certains observateurs s’interrogent sur la décision de la cour d’appel qui a confirmé la condamnation en première instance, même si elle a réduit la peine de 20 à 13 ans. Les juges ont-ils pris en considération l’information relative à l’achat confirmé des maisons préfabriquées? Si oui, sur quels éléments ont-ils alors basé leur décision? Difficile à dire...

«Une machination politique»

Dans le camp de Vital Kamerhe en tout cas, on crie au complot tout en dénonçant un procès politique. Le secrétaire général de l’UNC, Billy Kambale, a pesté: «Ce jugement ne nous est absolument pas opposable. C’est une machination politique qui ne passera jamais. Ceci confirme ce que nous disions dès le départ, c’était un complot politique».

​Des accusations qui ne seraient pas une vue de l’esprit, si l’on se fie aux propos tenus par certains cadres du parti au pouvoir, l’UDPS, et ceux du Front commun pour le Congo (FCC), la famille politique de l’ex-Président Joseph Kabila. Le FCC et le CACH ont été en coalition jusqu’en octobre 2020, année de leur divorce spectaculaire. Un mois plus tard, on se livrait au grand déballage de part et d’autre. L’UDPS était le premier à dégainer: sur la radio Top Congo FM, son secrétaire général Augustin Kabuya a déclaré que Vital Kamerhe est en prison par la seule volonté du FCC. Selon lui, tout aurait été organisé par l’ancien Premier ministre Ilunkamba et l’ancien ministre de la Justice, le très Kabiliste Célestin Tunda Ya Kasende. Et Augustin Kabuya de lâcher: «Vital Kamerhe n’est pas en prison parce qu’il a volé, je connais tout le plan et je pèse mes mots». Des propos très graves qui ont surpris plus d’un Congolais.

Du côté du FCC, non seulement on a rejeté toutes ces allégations en bloc, mais on a aussi accusé l’UDPS d’avoir sacrifié Vital Kamerhe sur l’autel des ambitions politiques futures de Félix Tshisekedi. Rappelons que dans le «deal» conclu entre l’UDPS et l’UNC à Nairobi, au Kenya, à la veille des élections de 2018, Vital Kamerhe avait accepté de taire ses ambitions politiques pour soutenir la candidature de Félix Tshisekedi, et ce dernier devait en retour soutenir celle de son partenaire à l’élection présentielle de 2023. En étant condamné par la justice, le chef de l’UNC ne pourra plus prétendre à la présidence de la République. Selon le député FCC François Nzekuye, qui s'exprimait sur la radio Top Congo FM, «l’ordre a été donné par le Président Félix Antoine Tshisekedi au Premier ministre afin d’instruire le ministre de la Justice d’ouvrir une action judiciaire contre son propre allié Vital Kamerhe».

En attendant de savoir qui de l’UDPS et du FCC dit vrai dans cette affaire, une chose est désormais certaine: à défaut d’être le fruit d’un complot politique, le procès de Vital Kamerhe a tout l’air d’une affaire éminemment politique.

Le temps des soupçons...

Autre fait certain, c’est que la confiance entre l’UNC et l’UDPS ne vaut désormais plus que la valeur du papier sur lequel a été signé l’accord mort-né de Nairobi. Le parti de Kamerhe soupçonne Félix Tshisekedi de manœuvrer à bas bruit pour neutraliser définitivement Vital Kamerhe. Il faut dire que le chef de l’État kino-congolais s’est montré assez indifférent au sort de son ancien directeur de cabinet depuis le début de ses péripéties judiciaires. Mieux, il a promu les procureurs de l’accusation impliqués dans son procès en première instance. Simple coïncidence ou geste de remerciement pour service rendu?

D’autres faits relatifs à l’affaire Kamerhe ont nourri la méfiance de l’UNC. Par exemple, les autorités kino-congolaises ont refusé aux avocats français de Kamerhe (Pierre-Olivier Sur et Gérard Rodriguez) le visa d’entrée en RDC. De plus, elles ont refusé à l’ancien dircab, qui est gravement malade, l’autorisation d’aller se faire soigner à l’étranger. Selon des indiscrétions à Kinshasa, Félix Tshisekedi aurait finalement lâché du lest, promettant à la famille Kamerhe que ce dernier allait être acquitté et libéré. Signe que l’espoir était permis, la première dame de la RDC, Denise Nyakeru Tshisekedi, avait même rendu visite à la maman de Vital Kamerhe en décembre dernier. Mais à la grande surprise des cadres et des partisans de l’UNC, leur chef a été condamné en appel. Lui qui avait obtenu un visa pour se rendre en Europe devra encore composer avec le centre pénitentiaire de Makala, à Kinshasa...

L’avenir compromis du CACH

À l’UNC, l’heure est donc à une réévaluation profonde du positionnement politique du parti. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce du verdict de la cour d’appel, le secrétaire général du parti, Billy Kambale, a convoqué une réunion de crise pour statuer sur la suite à donner. Dans un premier temps, l’UNC a appelé ses députés et ministres à suspendre leur participation aux réunions du CACH et de l’Union sacrée, la méga plateforme mise en place par Félix Tshisekedi au lendemain de sa rupture avec le FCC. Puis, l’idée d’une rupture avec l’UDPS a été évoquée, mais elle ne semble pas faire l’unanimité. Du moins pour le moment. «Il y a ceux qui veulent que nous claquions la porte de la coalition et d’autres qui trouvent que la politique de la chaise vide est risquée», soutient un membre de l’UNC interrogé par l’auteur de ces lignes.

Vital Kamerhe de son côté n’a pas encore montré signe de vie. En position de faiblesse, il n’entend sûrement pas adopter pour le moment une posture susceptible d’empirer sa situation. Qui sait s’il sera acquitté en cassation?

Tout porte à croire que l’UNC restera dans le CACH. Du moins jusqu’en 2023, année des élections, mais aussi des grands bouleversements sur l’échiquier politique kino-congolais...

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