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    Les témoignages de guerre : les recherches continuent
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    Les témoignages de guerre : les recherches continuent

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    Le domaine de l’étude de la mémoire de guerre connaît actuellement un regain d’activité. Non seulement parce que le monde approche du 70 anniversaire de la fin des hostilités dans la Seconde guerre mondiale mais surtout parce que ces études traversent un changement de paradigme étant donné la transition de l’ « ère du témoin » à celle de la « post-mémoire ».

    Dans ce nouveau contexte, les chercheurs essayent de réunir leurs efforts et organisent des études croisées mais aussi des débats constructifs et enrichissants entre les spécialistes des disciplines les plus variées, mais travaillant tous sur les témoignages. On parle de plus en plus de l’approche transdisciplinaire qui est une pratique unissant des savoirs divers autour d’un même objet d’étude. Leonid Terouchkine a été l’invité de deux colloques internationaux sur le sujet des témoignages qui se sont tenus récemment en France. Directeur des archives du Centre Holocauste de Moscou, il est intervenu à l’Université de Paris 8 et à l’Université de Caen pour faire part de son expérience de collecte et d’examen des témoignages des Juifs d’URSS.

    L. Terouchkine. J’ai parlé des documents, comme lettres et carnets, des militaires soviétiques juifs de la période de la Deuxième guerre mondiale et de l’Holocauste. Vu la destination du Centre Holocauste et de ses archives, ces sources contiennent beaucoup d’information sur les exterminations juives pendant la guerre, tout d’abord les exterminations des parents des militaires envoyés au front. On y trouve des commentaires très intéressants sur la situation au front, les rapports interethniques et leur attitude envers les soldats allemands. Par ailleurs d’après ces lettres, on peut suivre la croissance de la conscience nationale juive suscitée par la politique antisémite d’extermination des Juifs. Il faut dire que les juifs soviétiques se sont peu souciés de leur identité nationale, particulièrement si c’était la génération grandie lors de la période soviétique, des jeunes, des komsomols. Ce sont les nazis qui les ont poussés à comprendre ce qu’ils étaient réellement et ce qui les attendait.

    Nous nous occupons de la collecte de ces documents depuis pratiquement 20 ans et avons publié deux recueils intitulés Garde mes lettres : lettres et carnets des Juifs de la période de la Deuxième guerre mondiale. Ils sont sortis en 2007 et 2010, une troisième édition est en route. La spécificité de la collecte est que nous recevons des documents de Russie et d’autres pays de l’ex URSS, mais également des autres pays du monde, dont Israël, USA et Canada. Lors de la recherche on a parfois des découvertes qui pourraient intéresser les historiens dans divers domaines. Il y a aussi des moments intéressants concernant le rétablissement des noms des morts et des portés disparus, la recherche de la famille des morts et des personnes en vie, qui peuvent ainsi retrouver leurs proches.

    VDLR. Comme nous l’avons signalé, l’ère du témoin est en train de se terminer. Les archives du centre Holocauste, essayent-elles d’avoir des témoignages directs auprès des vétérans et les membres de leurs familles?

    L. Terouchkine. Oui, bien sur. Les vétérans de la guerre sont déjà très peu nombreux. Nous essayons de les voir, à Moscou et ailleurs. Beaucoup partagent leurs souvenirs et nous leur demandons de commenter ce qu’ils ont écrit il y a 60 ou 70 ans. Nous notons leurs souvenirs et essayons de préciser certains détails. Leur attitude d’aujourd’hui envers leurs écrits anciens peut être très intéressante. Nous essayons d’obtenir aussi des commentaires de la part de leurs familles. Souvent quelqu’un des proches, par exemple, la sœur nous remet les lettres de son frère, elle était encore petite fille, elle était en évacuation avec ses parents, et son frère était au front. Il y est mort. En nous passant les lettres de son frère, elle partage parallèlement des souvenirs sur sa vie pendant la guerre et la vie en évacuation. Nous essayons d’utiliser activement ces témoignages pour l’organisation d’expositions. Je citerai comme exemple cette lettre du premier commandant soviétique du camp Auschwitz libéré, qui était aussi Juif.

    VDLR. Léonid Terouchkine travaille aux archives du centre Holocauste. Quel est l’objectif de ce centre en Russie?

    L. Terouchkine. Hormis le travail dans les archives, une part importante des activités revient au travail éducatif. C'est-à-dire, à l’éducation en matière de l’histoire de la Shoah sur le territoire de l’URSS. Nous avons un programme d’aide aux enseignants qui traitent cette thématique. Il a pour but la formation, sur l’exemple de la Shoah de l’attitude tolérante, respectueuse dans les questions interethniques, qui restent d’actualité tant en Europe que dans le monde.

    En Russie ce problème persiste également. Il y a toujours des manifestations d’antisémitisme, des problèmes sérieux dans les rapports interethniques : les rapports avec les peuples d’Asie Centrale, du Caucase, notamment. Ce problème est d’actualité dans beaucoup de régions russes, y compris, à Moscou. L’attitude envers les ressortissants des pays d’Afrique et d’Asie, non seulement des ex-républiques soviétiques, n’est pas non plus simple.

    VDLR. Revenons aux colloques auxquels, Léonid Terouchkine a récemment pris part en France. A Caen, il a parlé de la collecte des lettres et carnets des militaires juifs. Alors qu’à Paris 8, la rencontre des chercheurs s’intitulait « La littérature des ravins ». De quoi il s’agit?

    L. Terouchkine. Le colloque de Paris avait pour objet les témoignages sur la Shoah en littérature, les œuvres littéraires sur la Shoah écrites sur le territoire de l’ex-URSS. Les représentants de Russie, Biélorussie, Ukraine, France, Grande Bretagne, Allemagne, USA ont discuté des écrits littéraires de l’époque de la guerre et de l’après-guerre qui racontent la Shoah sur le territoire soviétique. On les a analysés tant du point de vue littéraire qu’archivistique et même politique. C’est -à-dire, l’instrumentalisation du sujet hier et aujourd’hui. Ces écrits c’est la célèbre oeuvre « Babi Yar » d’Anatoly Kouznetsov, les œuvres de Evguény Evtouchenko, de Vassili Grossman. Mais aussi les documents oubliés qui viennent d’être publiés, par exemple les carnets du correspondant de guerre Ilya Selvinski. Un livre intéressant qui le concerne est sorti en anglais mais on a aussi discuté de sa parution en russe.

    L. Terouchkine. Moi, j’ai participé à la table ronde, j’ai fait une communication et j’ai répondu à des questions liées à la question principale : où et comment chercher des sources sur la Shoah aux archives russes, dans les archives de famille et d’État, ainsi que sur le territoire russe en général. J’ai fait part de mes activités, expliqué certaines spécificités et nuances liées au travail de recherche, tout d’abord en me basant sur mon expérience acquise. Les chercheurs étrangers ont souvent du mal à s’orienter lorsqu’ils arrivent en Russie, ils ne comprennent pas toujours ce qu’il faut faire et comment procéder.

    VDLR. Vous avez entendu Leonid Terouchkine, directeur des archives du Centre Holocauste de Moscou.

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