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    Une Bretagne insoumise contre une France qui s’oublie
    © Photo : Ludmila Kolina / La Voix de la Russie

    Une Bretagne insoumise contre une France qui s’oublie

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    Si James Fenimore Cooper avait été ressuscité pour faire un petit tour dans notre douce France, nul doute qu’il se serait inspiré d’un jeune Breton amoureux des contrées qui l’ont vu naître et que c’est à partir de son portrait qu’il aurait écrit un roman à l’instar du dernier des Mohicans. Le dernier des Mohicans ou, du moins, l’un des derniers.

    C’est ainsi qu’apparaît, à mon regard, Louis-Benoît Greffe, délégué de la SPPEF. Pour info, la SPPEF est une société de protection des paysages et de l’esthétique française fondée en 1901, d’utilité publique depuis 1968. Il s’agit en outre de la plus ancienne association de protection du patrimoine en France.

    C’est avec une passion de breton engagé sans partage et une affection toute paternelle que M. Greffe parle de son œuvre, à savoir notamment de l’entretien d’une Eglise du XVIème située à Orléans, Notre-Dame de Recouvrance, dont il a trouvé le clocher et les parties hautes laissées à la dérive. Mais c’est aussi avec une verve amère et multilatérale qu’il publie des articles sur le sort des églises et châteaux maltraités sur ordre du tout-puissant Paris dont l’inaltérable gloriole est tellement contagieuse qu’elle a gagné les esprits mesquins des autorités locales, laquais singeant assez souvent leur maître.

    Tel est le triste cas de Saint-Pierre-aux-liens de Gesté, église mêlant néo-gothisme et néo-classicisme, rattachée au diocèse d’Angers. Promise à la destruction depuis juin 2013, elle serait déjà prétendument détruite au deux tiers, ce qui en fait ne correspond pas vraiment à la réalité. Affirmer que les travaux de destruction sont irréversibles parce qu’il n’y a plus de voie de retour relève de la mauvaise foi la plus accomplie sachant que nef, chœur, clocher et crypte sont intacts. Tous les moyens sont bons quand l’hypostase nihiliste de la France « normale » s’y prend pour de vrai. Comment donc, les églises sont désertées, les travaux d’entretien sont hors de prix, le chauffage et l’électricité coûtent les yeux de la tête, alors pourquoi s’obstiner ? Un square à la portée de tous, ça ne mange pas tant de pain, juste un peu d’herbe. Ce fut exactement le raisonnement adopté par les autorités picardes lorsque, en février 2013, elles votèrent d’une manière irrévocable la démolition de Saint-Jacques d’Abbeville.

    En revanche, la normalité lumineuse n’a pas froid aux yeux quand il en va du subventionnement des mosquées, car une France normale, ce n’est certainement pas une France catholique. En vérité, le projet de déchristianisation de la France a été mentionné dans un article publié en mai 2007 dans le Salon Beige, blog quotidien d’actualités tenu par des catholiques laïcs. Selon des estimations fiables, une église sur cinq devrait être détruite d’ici quelques années, soit 2800 églises rasées au total. Et dire qu’il y a seulement 32 ans, lors de sa première campagne présidentielle, François Mitterrand, que je suis très loin de porter dans mon cœur, avait avancé comme symbole de sa campagne le bon vieux village de Sermages surplombé, cela va de soi, par un clocher roman du XIIème siècle. Le slogan était aussi fort que simple : La France tranquille qu’il faut lire comme la France forte. Mais les nouveaux canons de la normalité ne voient plus le lien entre France et héritage historique. Les socialos flasques et fades d’aujourd’hui n’ont ni l’intelligence ni la culture de leur prédécesseur.

    La guerre aux églises aussi qualifiée par Radio Vatican comme « la nuit des églises en France » fait pendant à la guerre déclarée aux châteaux. Tel est le sombre destin du château d’Ancenis, beauté typiquement bretonne des XV-XVIèmes siècles que l’on veut partiellement démolir pour implanter en son sein un bâtiment neuf de piètre qualité apparenté, selon l’excellente métaphore de Breizh Journal, à un clapier ou à un poulailler industriel. La médiocrité est ici au service de la magouille, du gain facile et d’une idéologie de déracinés particulièrement opiniâtres et intraitables.

    M. Greffe que j’ai eu le plaisir d’interviewer la semaine dernière a bien voulu nous faire part de sa vision par rapport ce qui se fait aujourd’hui contre le patrimoine du pays. Son franc-parler est précieux parce que rare de nos jours.

    La VdlR. « Est-ce que selon vous la déconstruction du patrimoine breton (national) obéit à une logique de défrancisation ambiante de la France ? Ou alors, faudrait-il supposer que les élus municipaux n’ont simplement aucune culture historique et (ou) que, pis encore, c’est l’appât du gain qui prévaut ?

    Louis-Benoît Greffe. C’est une question compliquée. Sur place, par exemple à Gesté, j’ai pu rencontrer tous les protagonistes pour faire mon article de fond sur Breizh Journal (je tiens un site indépendant qui s’appelle Breizh Journal). Excusez-moi, le maire de Gesté et ses adjoints n’ont plus aucune référence morale. La seule référence morale qui les tient encore se résume à ceci : est-ce que mes actes vont m’apporter une certaine gloire politique ou non ? C’est bien Kant qui disait qu’en politique, tout désir est un désir de reconnaissance. Un peu du style : je suis le maire bâtisseur de la nouvelle église. Ou alors, autre question qu’ils sont amenés à se poser : est-ce que mes actes vont m’attirer des ennuis ? Or, Gesté, ce n’est pas la Bretagne. Gesté, c’est une population très soumise qui, en général, veut se mettre du bon côté du pouvoir. En plus, le maire est soutenu par la presse. Il existe une presse locale qui est complice du pouvoir, elle lui sert carrément la soupe. Je parle du Courrier de l’Ouest, j’ai rencontré un de ses journalistes qui est très favorable à la démolition de l’église, Laurent Zarini, et dont les articles traitant du sujet sont d’une neutralité douteuse. Comparez donc avec les journaux provinciaux en Russie dans les provinces où les gouverneurs font des leurs. Et pourtant, tous les journaux provinciaux en Russie ne se permettent pas une telle servilité. C’est terrible, il y aune mentalité de serf dans la population française, on dirait qu’ils n’ont jamais été libérés du servage. Et c’est d’autant plus choquant qu’historiquement, Gesté est un endroit rebelle. C’est le cœur de la Vendée militaire, un endroit qui se situe au sud de la Loire-Atlantique, donc en partie en Bretagne, au nord de la Vendée actuelle et puis au sud d’Anjou au niveau de Cholet où les paysans qui habitaient là-bas – les paysans et, en général, la population – se sont révoltés les premiers contre la Révolution française et la République dès 1790, contre la conscription obligatoire et contre un système républicain qui niait leur foi, leur système de valeurs, leurs privilèges (avant la Révolution les Bretons ne payaient pas la gabelle). On menait donc une guerre contre le nouveau système de pensée républicain. S’en suivit une guerre de survie quand la République a envoyé les colonnes infernales. Histoire de pacifier le processus, cette même République a choisi de tout raser ce qui n’a fait que relancer la guerre. Mais maintenant, la mentalité vendéenne militaire, c’est fini. En ce sens, l’affaire Gesté est symptomatique. Le seul endroit où il y a encore cette mentalité résistante, c’est la Bretagne. Terrifiant.

    La VdlR. D’où votre attachement pour la Bretagne ?

    Louis-Benoît Greffe. A quatre kilomètres de Gesté commence la Bretagne avec les communes de La Regrippière et Barbechat qui sont en Loire-Atlantique, chez moi. On constate que dans ces communes-là, bizarrement, personne ne rase ni l’église, ni la chapelle (…). Le maire de La Regrippière où il y a une église de la même époque arrive non seulement à tout faire pour l’entretenir (alors donc que la population augmente et les dépenses avec) mais en plus il ne voit aucune gloriole politique à démolir l’église. Alors qu’en Anjou, à Gesté, c’est déjà la cinquième ou la sixième reconstruction de l’église, la cinquième ou la sixième fois que les autorités s’appliquent à la raser pour reconstruire, dans un silence quasi-catholique. La dernière fois que ça a fait vraiment du bruit au niveau national, c’était à Saint-Georges-des-Gardes en 2008, je crois. L’église Saint-Georges-des-Gardes avait été démolie pour voir apparaître à sa place une espèce de chapelle en béton … Saint-Georges-des-Gardes, c’est le point culminant de l’Anjou, point important des batailles de la guerre de Vendée ! Et pourtant, la chapelle a totalement disparu du paysage, il n’en reste aucune trace !

    La VdlR. Cette destruction méthodique du patrimoine national, ne va-t-elle pas renforcer à terme les humeurs indépendantistes de la Bretagne et puis d’autres régions de France qui veulent se détacher du nihilisme de Paris ?

    Louis-Benoît Greffe. Cette question rejoint un peu la première. Sur place, les logiques sont complètement différentes de celle de Paris. Ce qui est important de savoir par rapport aux nationalismes régionaux, c’est qu’en général, bien qu’ils disent être attachés au patrimoine culturel, il sont très souvent en retrait sur les listes du patrimoine à l’exception de certains nationalistes, en particulier les nationalistes corses. Alors en Bretagne, voici ce qu’il en est du château d’Ancenis : celui-ci n’a pas été démoli, on lui a juste accolé à cinq mètres un bâtiment complètement moche et en plus très mal construit en béton en bas et en ossature bois en haut. Je l’ai visité il y a deux ou trois mois. Le béton en bas s’était cassé parce qu’il y avait une fissure de 1,5 cm de large sur toute la largeur du bâtiment, la roche a bougé, et au-dessus le bois bouge joyeusement et ça va continuer à fissurer. Tous ces efforts sont en fait fournis pour accueillir 200 gratte-papiers du département … En l’occurrence, à Ancenis, le maire UMP a saccagé son château main dans la main avec le Conseil Général PS. Il ya ainsi une brèche assez importante qu’on essaye d’éviter en Bretagne. Il y a eu d’autres saccages mais, disons, depuis une trentaine, une quarantaine d’années, ça s’est arrêté. Au XIXème siècle, par contre, on faisait sauter une église à chaque fois qu’on entamait un processus d’urbanisation. Mais ce qui est notable, c’est que quand l’histoire d’Ancenis a démarré, le nationalisme breton n’a pas du tout bougé. Pourquoi ? Parce qu’il a éclaté en neuf mouvements, ne s’occupant quasiment que de querelles d’égo et de querelles politiques. Difficile à imaginer mais le nationalisme breton n’a même pas pu prendre position par rapport à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, alors que la violence des policiers et l’illégalité du projet comparé aux normes européennes auraient dû soulever la France pour critiquer le système et bien non, rien ! Certes, il y a toujours des gens qui s’engagent mais même là, autant on voit que le mouvement breton est présent d’une façon implicite, autant on constate que la commune d’Ancenis est beaucoup trop proche de la France [lire Paris, La VdlR] … Si c’était le château de Redon ou le château de Blain, il y aurait du monde, ça aurait été l’émeute. C’est une commune qui est à trois kilomètres de la France au sud et à quinze km à l’est. Elle est déjà très francisée, la mentalité n’est pas la même et on constate que les opposants à la démolition subissent des pressions qui auraient posé problème dans des communes situées plus à l’ouest, ce qui ne fut pas le cas dans la partie est ».

    Quoi qu’il en soit, je persiste à croire que la France des clochers est vivante. La France tranquille, la France des aïeux qu’aucune idéologie contre-nature ne pourra démolir. Comme disait le Christ à Saint-Pierre, tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église (Mc. VIII, 29). Suite à quoi Il ajouta : Et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle … Mort ou démolition, église ou château, région ou nation, l’entité est la même parce que la substance est la même, parce que l’héritage, chrétien et chevalier, est ineffaçable. Heureusement qu’il y a des gens comme M. Greffe pour nous le rappeler.   N

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