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    A-t-on besoin de la langue bretonne ou arabe ?
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    A-t-on besoin de la langue bretonne ou arabe ?

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    C’est un débat qui resurgit de temps à autre : face à l’arrivée massive des « nouvelles populations », face au changement de la structure même de la société française, faut-il prendre les mesures dès l’école secondaire pour instaurer la compréhension entre les gens des cultures différentes ? Les adjectifs « laïque » et « républicaine » ne suffit-ils plus pour qualifier l’école française ? Faut-il rajouter : « souple », « multiculturelle », « réactive » ?

    Il y a quelques années la fédération PS du Nord a milité pour l’apprentissage de l’arabe au collège en première langue. S’agissait-il à l’époque d’une action politicienne ? Ou d’une nécessite ? Cette initiative, à l’époque, a suscité pas mal de critiques. Etant d’accord sur l’importance de la langue arabe en tant qu’une « langue internationale importante » et le pivot d’une des plus anciennes cultures et littératures, on a fustigé sa qualification comme « langue et culture minoritaire » de France ». Surtout, parce que l’arabe enseigné par l’Education Nationale à l’heure actuelle n’est bien évidemment pas un arabe dialectal, mais l’arabe littéral. On peut douter qu’il soit parlé par la plupart des arabophones de France. Du coup, les élèves arabophones qui prennent arabe en LV2, en se disant que c’est dans la poche, sont cruellement déçus. Autre critique portait sur le fait que l’enseignement de la culture arabe est nécessaire parce que beaucoup d’élèves en sont issus. Cet argument risquait, en plus, coller involontairement à ces cours d’arabe une étiquette « c’est pour les maghrébins », et ainsi d’éloigner des gens qui ne sont absolument pas issus de familles arabophones, mais que l’arabe pourrait intéresser et attirer au même titre que l’allemand, l’anglais, le chinois, etc.

    Autre expérience, d’une envergure plus modeste a été vécue en 2003, et ce, pendant 2 ans, dans un collège de Zone d’Education Prioritaire de Loire-Atlantique. Il s’agissait d’enseigner la langue arabe et la langue bretonne aux élèves volontaires des classes de 6ème et 5ème. Durant les premières semaines suivant la rentrée scolaire, une enquête auprès des quelques 300 élèves a montré que 40 environ d’entre elles se déclaraient prêts à apprendre l’arabe et autant choisissaient le breton. Cette initiative a été également critiquée, on a beaucoup parlé du danger de communautarisme, ou de la «création d’un ghetto »

    Nous avons demande à Erwan Le Brenn, le professeur de l’époque, ce qu’il pensait de ces critiques.

    Erwan Le Brenn. Il y a de quoi rire, parce que c’est tout à fait le contraire. Ça a été l’occasion de réunir des français bretons de Saint-Nazaire qui sont venus au cours d’arabe pour connaitre la culture de leurs copains d’origine arabe. Je n’ai pas eu d’arabes qui sont venus voir pour le breton. C’était très ponctuel, ça concernait une vingtaine d’élèves, ce n’était pas suffisant. Dans la reconnaissance, donner place à leur culture, l’établissement était très fort. J’ai eu beaucoup d’échos, même dans les maisons de quartiers, des quartiers d’à côté, à un kilomètre de mon établissement. Ça s’est su, c’était un événement pour eux. Il y a des mères d’enfants arabes qui sont venus, parce qu’on a fait un petit sketch en arabe, ils sont venus voir leurs enfants jouer. On ne les a pas vus auparavant.

    LVDLR. La Bretagne est la région ou il y a moins d’immigrés par rapport à d’autres régions, c’est une chose qu’on remarque tout de suite quand on descend dans un des Pays bretons. Parce que historiquement, je suppose, la Bretagne a été très pauvre et pour les petits boulots, pour lesquels on engageait des immigres dans d’autres régions, comme dans le Midi ou à Paris… Sans se presser, on a pu expérimenter cette approche entre la communauté française « de souche », bretonne, et ceux qui viennent de l’extérieur…

    Erwan Le Brenn. Ca dépend des endroits. Par exemple, si vous prenez un collège de la Zone d’Education Prioritaire des banlieues de Saint-Nazaire, vous allez avoir une proportion plus importante d’enfants d’immigrés. Quand on prend le modèle républicain, on ne fait pas de différence entre les communautés, qui est une base intéressante et positive. Je crois qu’il faut s’y baser. Il faut le respecter. Pour les immigres, qu’est-ce que me disent les jeunes arabes : « Il y a les immigres de la première génération. On faisait une différence. Puis, il y a des immigres de la deuxième génération. Maintenant, on parle des immigres de la troisième génération. Quand est-ce que cela va s’arrêter ? » Ils disent : « On est français ! Point barre ! » Le modèle républicain, ils le prennent. Ce serait normal que de l’autre côté ça soit respecté. Alors que si on regarde l’actualité… Je l’ai pressenti un peu ! Mettre ces cours d’arabe, puisqu’on avait un professeur, et le résumer avec les cours de breton. On avait les deux. Tout – pour anticiper.

    Actuellement, on voit, on n’appelle plus le racisme « anti-arabe », on a changé de nom. Mais derrière ça, on l’appelle « islamophobie », et c’est un autre problème. L’islamophobie est une façon maquillé (pour moi, c’est comme ça que je le sens). C’est une forme de racisme, de xénophobie anti-arabe. Dans certains quartiers de Bretagne, par exemple, dans certains établissements, vous avez le pourcentage des immigres plus important.

    LVDLR. En fait, on arrive à une sorte d’incompréhension et de paradoxe. D’une part, dans les discours politiques on parle toujours d’intégration, on parle de la République, on parle de laïcité. Mais on continue à stigmatiser l’immigration.

    Erwan Le Brenn. Oui. L’immigration ou certaines communautés. Le communautarisme, tien, parlons-en ! Ou est-ce qu’il est ? Ce n’est pas là ou on croit. Pour moi, le vrai communautarisme – ce sont ces « élites », ces « castes » qui vivent entre elles. Quelques centaines de familles, ce reproduisent entre elles. Je vois surtout, en stigmatisant peut-être, un parisien blanc de 50 ans homophobe… Ce sont eux qui nous stigmatisent. Ils méprisent aussi un petit peu les bretons. Au moins, certains. Aujourd’hui, je trouve que il y a perte de l’analyse sociale du problème et qu’on ethnicise le problème. C’est-à-dire qu’on monte les communautés contre les autres pour oublier de parler de l‘aspect social. Quels sont les priorités des français aujourd’hui ? J’en vois trois : le travail, le logement, la sante.

    LVDLR. On a l’impression qu’ils se cachent derrière les paroles prononces et qui attirent l’attention vers l’action du gouvernement, des politiques. On pousse, par exemple, à adapter les lois qui ne coutent pas beaucoup d’argent, mais qui ont le résultat immédiat.

    Erwan Le Brenn. On a eu le grand spécialiste de ces coups de pub, de la poudre aux yeux – c’était Sarkozy. C’est plus calme maintenant. Sarkozy m’a fait honte pendant cinq ans. Le Président de la République – c’est quelqu’un qui représente son pays. Et quand on voit une espèce de clown pareil… Il m’a fait prendre conscience aussi qu’un Président c’est quelqu’un qui est le garant de la cohésion nationale. Il a passé ses cinq années à monter les uns contre les autres. Ceux qui ont du travail – contre ceux qui n’en ont pas… et, pendant ce temps-là, ses petites élites, dont il fait partie, son monde a lui, vivent heureux, ils sont bien tranquilles.

    LVDLR. Vous n’avez pas l’impression que cela n’a pas bien change ? La Loi du « Mariage pour tous » a aussi monté les uns contre les autres ? Vous ne pensez pas que c’est « blanc bonnet ou bonnet blanc » ?

    Erwan Le Brenn. Il n’y a pas de grosse différence, il en a un tout petit peu. Par exemple, si on prend ce gouvernement… Il y avait quelque chose qui sautait aux yeux : on prend Cahuzac. Je me suis dit – qu’est-ce qu’il fait dans ce gouvernement, pourquoi il a pris Cahuzac ? Aujourd’hui, il y a le scandale financier. Je trouve qu’au niveau de la justice ça avance, parce qu’il a eu des scandales financiers qui ont été cachés, qui apparaissent maintenant. Cahuzac était dans le gouvernement de gauche, le Président Hollande laisse la justice faire son travail. Je pense… Peut-être il faut aussi le voir de plus près. Effectivement, en gros, on peut dire – c’est pareil. Mais il y a toujours des nuances. Les choses avancent peut-être petit à petit. Il y a mauvais cote dans le gouvernement : il y a Valls. Mais Valls en ce moment se fait remettre au pas.

    LVDLR. Aux dernières nouvelles, avec ces histoires d’expulsions…

    Erwan Le Brenn. Je suis entièrement d’accord ! A moi, cela me rappelle aussi… En 2005, dans ma classe, il a eu également une élève qui était en situation irrégulière, qui était menacée d’expulsion. Il a eu des grèves, des manifestations des élèves à Saint-Nazaire, avec le lycée dans lequel j’ai travaillé. J’ai vécu ça. Et là, les jeunes sont remontes. On n’enlève pas un élève qui est inscrit pour une année scolaire, c’est très mal vécu. Les manifestations commencent en ce moment.

    LVDLR. Je pense que vous avez tout à fait raison de dire qu’il faut commencer l’éducation à l’école. Les enfants ont moins de préjugés, sont moins rigides, ils sont moins dans le carcan tels que la société veut les voir. Et, vous en avez parlé aussi dans votre article, « l’absence d’enseignement de la langue arabe laisse le champ libre à l’école coranique » Actuellement, ou vous en êtes à Saint-Nazaire ou dans les régions que vous observez?

    Erwan Le Brenn. A Saint-Nazaire, concrètement, quand après le collège je suis allé au lycée, je n’ai pas pu mettre les cours d’arabe. Il y a dans le lycée public de Saint-Nazaire, tous les ans, les élèves qui passent l’option « arabe du Maghreb» ou « arabe standard » pour avoir les points de plus au baccalauréat. Il aurait été bien, ça aurait été la moindre des choses de proposer de les préparer à cet épreuve, au minimum. Ce ne s’est pas fait. Pourquoi ? Parce qu’il y a des tas d’options, le lycée – c’est l’usine à gaz… On a monté les classes « européennes », dans lesquelles, par exemple, j’ai enseigné les mathématiques en espagnol. Il a tellement de choses… Parmi toutes les choses qui se font, je n’ai pas réussi à faire (mes cours d’arabe). Parce qu’en France… je n’aime pas utiliser le mot « communautés », mais les gens des familles de Maghreb ne réclament pas. Ils demandent à être français, ils ne sont pas du tout revendicatifs, ils veulent s’intégrer. Moi, je trouve insultant qu’on les montre du doigt. Je pense qu’il faut prendre cet aspect. Quand vous avez quelqu’un, il faut tendre la main aussi de notre cote. Eux, ils font tous les efforts.

    LVDLR. Et les écoles coraniques vont au-devant, ils vont chercher les gens ? Leurs proposent, je suppose, l’étude du Coran dans la langue qui est facile, qui ne demande pas un effort supplémentaire ? C’est ça ?

    Erwan Le Brenn. Je ne sais pas du tout… Je pense qu’ils le font, le Coran. Parmi les élèves qui venaient en cours d’arabe, il en a eu qui l’ont appris. Ça se passait d’une façon très ouverte, je ne ressens pas du tout ce prosélytisme religieux à Saint-Nazaire. Je ne sais pas comment ça se passe, peut-être ils prennent les cours d’arabe, et ça doit dépendre des personnes qui le font.

    Il faut qu’on essaye en France de contrôler qu’il n’y est pas d’enseignement de la religion, qu’il n’y est pas de ce prosélytisme.

    LVDLR. En France, l’anglais n’est pas une langue bien aime, ni bien vue. On n’en parle pas. Et pourtant, c’est une occasion aussi de s’ouvrir au monde.

    Erwan Le Brenn. Absolument !

    LVDLR. En dix ans, j’ai l’impression qu’on s’est encore plus renferme. J’ai l’impression que toutes les discussions autour des langues ont changée de cible. On ne parle plus d’apprendre l’anglais ou apprendre le français… Vous avez proposé d’apprendre l’arabe, d’autres proposent d’apprendre le chinois parce que c’est un marché émergeant. L’anglais est reste totalement en marge de tout ce débat autour des langues.

    Erwan Le Brenn. Il y a le débat, et il y a la réalité. Il y a une mesure d’un gouvernement d’enseigner à l’Université l’anglais pour attirer les étudiants étrangers, ce qui a provoqué une polémique. Moi, ça m’amuse. Maintenait le français se marginalise du fait qu’elle n’est plus la langue internationale comme c’était au siècle dernier ou avant. L’anglais, je le pratique. Quand je veux des nouvelles plus générales, internationales, je cherche les sites qui sont, effectivement, en anglais. Tout ce qui est technique, par exemple, dans l’informatique, si on veut avoir des logiciels plus précis, en musique ou en imprimerie, c’est également en anglais. La langue française est de plus en plus imprégnée des mots anglais. Cela devient même chic dans la conversation. Ça se passe à des divers niveaux, si on est un petit peu ouvert à l’anglais.

    LVDLR. Il y a une autre phrase que j’ai trouvée dans votre article, que je considère même comme un « manifeste » : « Si l’on pense que l’école a aussi pour mission de favoriser « l’intégration républicaine », elle doit donner une place aux autres cultures, aux autres langues de France. »

    Erwan Le Brenn. Il faut prendre en compte ce que l’élève connait. Parce que l’élève, quand il arrive… il y des conceptions différentes de la pédagogie... Il y a la conception – « c’est un vase vide qu’on va remplir. » Alors que l’élève arrive, et il n’est pas vide, il a des connaissances. S’appuyer sur ce qu’il connait pour enrichir le lien, je crois que c’est une autre façon de procéder. Il en a ceux qui disent « la pédagogie c’est un vase qu’on remplit », et Piaget, je pense, a dit « c’est un feu qu’on allume » (En fait c’est un concept des humanistes : « L’enfant n’est pas un vase qu’on remplit mais un feu qu’on allume. » La citation est attribuée, entre autres, à Michel Eyquem de Montaigne N.de LVDLR) C’est-à-dire, c’est une étincelle pour créer quelque chose qui avance.

    LVDLR. Très belle phrase. On peut mettre ça comme un titre de notre entretien même !! « Un feu qu’on allume »

    Erwan Le Brenn. Tout est intéressant ! Quand on dit ça, on ne se place pas de la même manière. Il y a un moment quand il y a : un prof qui sait tout et l’élève qui ne sait rien. Il a beaucoup d’attitudes qui sont comme ça : « tu ne sais pas, tais-toi, je vais t’expliquer ! » Je voulais dire aussi que, peut-être, pour se décentrer, c’est aussi une façon de sortir de soi-même, de prendre du recul.

    En fait, le monolinguisme… Ce sont les monolingues francophones qui perdent leur monopole. Si on regarde le monde, le monolinguisme est une situation minoritaire. La majorité des gens qui vivent dans le monde, sont amenés à pratiquer plusieurs langues. En Russie, après l’effondrement de l’URSS vous avez vécu le changement de la société. En Bretagne, j’ai vécu aussi la perte de la société. Le breton c’était la langue de la société rurale, des pêcheurs. J’ai vécu cette perte-là. Je pense que je suis prêt. Je n’ai pas peur.

    LVDLR. Si tout le monde en parle, et j’ai fait beaucoup d’interview avec les pédagogues de Diwan, des écoles d’Ikastola et d’autres… Tout le monde dit que dès qu’on prend l’enfant et on l’enseigne deux langues simultanément, ça l’éveille. Il se réveille plus à l’apprentissage d’autres langues par la suite, ça fait travailler le cerveau d’une manière extraordinaire. Ça ne fait que stimuler toutes ses capacités.

    Erwan Le Brenn. Ca développe l’intuition également. J’étais professeur des maths, le bilinguisme favorise l’intuition. Par exemple, les concepts mathématiques en soi sont moins attachés à une langue, ils sont plus indépendants. Donc, ils peuvent s’adapter plus facilement. Je dis ça schématiquement. Je suis très intuitif, les histoires des systèmes qu’on nous a amené à un moment donné en mathématiques, je ne les acceptais pas facilement. En mathématiques, ce que j’aime bien aussi – c’est que chacun est libre. Pour « accepter » le théorème, il faut le démontrer. Il faut que chacun dans son esprit l’accepte ou ne l’accepte pas.

    LVDLR. Vous jouez aux échecs, Monsieur Le Brenn ?

    Erwan Le Brenn. Malheureusement pas !

    LVDLR. Je voulais vous défier…

    Certains peuvent gratifier l’enseignement de l’arabe du titre de « mesure cosmétique », d’autres – ressortir le terme de « communautarisme »… Mais l’apprentissage d’une autre langue, l’apprentissage de la langue de l’autre – c’est un pas vers l’autre, vers la compréhension de l’autre.

    Il me semble que l’« altérité » est un concept plus vivant, plus riche, il est plus dans la nature humaine que juste la « tolérance ».

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