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    La Bretagne voit rouge. Analyse de Yannick Urrien

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    La Bretagne voit rouge et cette fois le registre figuré s’associe au littéral grâce à l’image des fameux bonnets rouges qui semblent droit sortis de l’Histoire. Foin des taxes discriminatoires, de l’hégémonie étouffante d’un Paris incapable de s’autogérer, du peu de cas que la centralisation suprême fait des provinces livrées à ses caprices ! Comme la France, dieu merci, ne manque pas de gens de conviction et que la Bretagne, particulièrement belliciste, en regorge, c’est avec satisfaction que nous pûmes recenser près de 30.000 manifestants réunis le 2 novembre à Quimper, tous contre les fameuses écotaxes et pour l’emploi dans une région qui en manque cruellement.

    Ces 30.000 personnes qui ont redonné un peu de vie à un jour où l’on se souvient de ses chers trépassés, sauront-ils s’organiser en un mouvement bien solide ou seraient-ils condamnés à se taire comme se taisent les plus grandes tempêtes au petit matin ? M. Yannick Urrien, breton de fait et de cœur, journaliste de talent et responsable de la radio Kernews, nous a fait part de ses considérations en la matière.

    LVdlR. « 30.000 manifestants se sont rassemblés le 2 novembre coiffés de leur bonnet rouge, cela notamment pour protester contre l’introduction discriminatoire des écotaxes. Le mouvement semble prendre de l’ampleur. Or, selon Romain Pasquier, professeur à Sciences Po Rennes, « il y a un fort risque que le mouvement fasse pschitt. Il y a ce bon vieux principe de l’Etat de diviser pour régner. Il y a tant de revendications diverses. L’Etat pourra faire procéder à un saupoudrage qui permettra de passer la crise et les municipales, mais ne remettra pas les filières sur leurs pieds ». Que pensez-vous de cette hypothèse ? Le mouvement des bonnets rouges, sera-t-il réellement avorté en l’absence de force politique à même de le prendre en charge ?

    Yannick Urrien. Personne ne peut être en mesure de dire ce que ce mouvement va devenir. C’est comme une étincelle. Cette étincelle est en train de produire une petite flamme. Et maintenant, en fonction du vent qui va souffler au cours du prochain mois, des conditions climatiques – va-t-il pleuvoir ou non – il faudra se demander si ces flammes vont se transformer en brasier, se demander dans quelles directions elles vont aller. Il y a évidemment une énorme incertitude quant à cela. Chacun d’entre nous peut, partant des connaissances du terrain qu’il possède, essayer en toute subjectivité de dire ce que l’on en pense. Voici ce que j’en pense pour ma part. J’ai eu une longue conversation avec Thierry Merret qui est quand même l’organisateur de ce mouvement [les bonnets rouges, VdlR] puisque c’est le patron du principal syndicat agricole de Bretagne, la FDSEA du Finistère. Lors de ce long entretien que j’ai eu avec lui, j’ai essayé de savoir plusieurs choses. D’abord, s’agit-il d’un mouvement catégoriel, est-ce qu’il avait conscience d’avoir agrégé autour de lui différents mécontentements : un mécontentement des paysans, un mécontentement des travailleurs, des patrons de petites entreprises et des commerçants ? Oui, il en a conscience. Est-il content de cette agrégation ou est-ce que, finalement, il aurait pu tenir un discours corporatif en se contentant de dire que « nous sommes les transporteurs et les agriculteurs, nous sommes contre l’écotaxe et puis même si le gouvernement recule tout ira très bien, pour ce qui est des autres, ce n’est pas notre problème » ? Et bien non, la question n’aurait pas dû se poser ainsi. Oui, il est content, il a envie que ce mouvement des bonnets rouges se développe et il revendique même le tentacule des bonnets rouges, la pieuvre de ces derniers qui doit concerner tout le monde, tous ceux qui sont prêts à exprimer un ras-le-bol fiscal. Alors évidemment, en France, il est de bon ton de critiquer ceux qui démontent les radars, ceux qui démontent les portiques. On a entendu un ancien ministre de l’agriculture, de l’opposition UMP, Brunot Le Maire, dire que ces démarches étaient honteuses, scandaleuses parce qu’on s’attaquait aux biens de l’Etat. Mais par rapport aux biens de l’Etat, il faudrait aussi comprendre qu’aussi bien pour ces gens-là, que pour les travailleurs, que pour les patrons de petites entreprises, ces portiques de l’écotaxe s’apparentent à une guillotine fiscale. Donc, quand la guillotine coupe la tête de chaque camion qui lui est soumis, évidemment, au moment de cette révolution, on a envie de cacher cette arme sinistre.

    LVdlR. Cinq portiques de l’écotaxe ont été abattus. Les Bretons sont vraiment passés à l’action, s’agit-il d’un galop d’essai ou simplement d’un soubresaut dont on n’entendra plus parler dès lors que des sanctions draconiennes seront appliquées ?

    Yannick Urrien. Je ne crois pas que l’on aille vers une révolution comme on l’a entendu à Quimper, c’est-à-dire des routes bloquées, des radars systématiquement détruits, il ne faut pas exagérer. On sait très bien en France que pour qu’il y ait une révolution, il faudrait déjà que les personnes n’aient plus à manger pendant cinq ou six repas. Mais comme les grandes surfaces sont encore pleines, que les frigos sont bien garnis et que jusqu’à présent personne ne meurt de faim du moins dans des conditions dramatiques comme on peut le pouvoir dans certains autres pays, on n’en est pas encore au stade d’une révolution. En revanche, la première victoire à célébrer, c’est la contagion intellectuelle, la sympathie politique qui s’est développée à travers ces bonnets rouges qui ont été crée par une entreprise bretonne qui s’appelle Armor-Lux. Il faut savoir que les magasins Armor-Lux sont actuellement submergés de demandes de clients qui viennent acheter dans les boutiques les fameux bonnets rouges dont sont coiffés les manifestants. C’est déjà quelque chose de très symbolique mais aussi de très politique. Même les gens qui ne descendent pas dans les rues, qui ne manifestent pas, les petits commerçants par exemple, vont porter ces bonnets à travers la Bretagne. Personnellement, j’ai fait le test en mettant un bonnet rouge et en conduisant. Il y avait des gens qui klaxonnaient en guise d’encouragement, de « bravo » qui se lit dans leur regard, leurs gestes.

    LVdlR. Sous l’Ancien Régime, le Parlement de Bretagne a bel et bien existé. Il a été crée sous sa forme finale en mars 1554 par un édit d’Henri II puis dissout par la Révolution française en 1790. Maintenant, sur Facebook par exemple, on trouve des appels au rétablissement de ce Parlement. Croyez-vous que cette initiative soit vraiment réalisable ? Si oui, dans quelles circonstances particulières ?

    Yannick Urrien. D’abord, en matière d’Histoire, vous savez aussi bien que moi que dans l’Histoire des peuples et des nations tout est réalisable. Ce que l’on pensait être irréalisable quelques mois plus tôt, s’est finalement fait. Ce fut le cas pour le retour du général de Gaulle au pouvoir en France. Ce retour était jugé totalement irréalisable, ceux qui prônaient le retour du Général passaient pour des farfelus, des fantaisistes ! En l’occurrence, nous sommes dans le même cas de figure. Je serais tenté de vous dire avec prudence que pour l’instant ce projet est irréalisable parce que les gens ont bien d’autres préoccupations, qu’ils n’ont pas toujours la culture historique et culturelle requise et qu’ils croulent sous le poids des médias. Donc, la question est à traiter avec certaines précautions. Après, disons-nous bien que tout est possible et, ce qui est très important, c’est que ce ras-le-bol fiscal tournant autour de l’écotaxe déborde de son contexte initial. La destruction des radars automatiques montre bien que le mouvement de protestation lancé n’est pas seulement catégoriel mais reflète un ras-le-bol multiforme dirigé contre la mainmise de tout cet Etat qui nous empêche de travailler, de produire de la richesse et qui se décarcasse en permanence pour nous prendre quelques euros supplémentaires. Après, pour que les revendications formulées aillent bien plus loin, je pense qu’il faut laisser passer un peu de temps mais il est vrai que les prémisses y sont …

    LVdlR. Il faut donner du temps au temps, selon la formule mitterrandienne.

    Yannick Urrien. François Mitterrand disait aussi qu’on peut prendre la France avec une vingtaine de personnes qui sont bien déterminées à agir. On peut par conséquent déstabiliser la France avec quelques milliers de personnes qui elles aussi ont cette détermination ».

     

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