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    Le théâtre franchit les barrières de la langue
    Photo : Marina Pavlova

    Le théâtre franchit les barrières de la langue

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    Le spectacle « Ils se marièrent et eurent beaucoup…. » est créé par la compagnie Pour Ainsi Dire il y a dix ans. Les auteurs précisent : « théâtre tout public à partir de 7 ans » Ne vous étonnez pas - c’est une véritable ode à l'amour. Le sujet est simple : un amoureux transi pleure sa fiancée partie à l'autre bout du monde. Affaibli par le désarroi, il se laisse dérober un baiser par une inconnue. Furieux, il exige alors de celle-ci qu'elle le remette à sa bien-aimée, de l'autre côté de la planète. Un grand voyage de la vie humaine commence…

    La pièce de Philippe Dorin, mise en scène par Sylviane Fortuny, crée en France, a beaucoup voyagé à son tour. Une station moscovite, dans le Theatrium à la Serpoukhovka, dirigé par Thérèse Dourova, a été plus longue que prévue. Non seulement le spectacle désormais est joué par des comédiens russes en langue russe, mais récemment, deux comédiens français se sont joints à l’aventure russophone.

    Dans les projets comme celui-là, la question de compréhension parait la plus importante. Mais, en même temps, il suffit de se rappeler les paroles d’Antoine de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux » Dans le spectacle « Ils se marièrent et eurent beaucoup…. » le thème choisi rend les adultes enfantins et nous fait sauter par-dessus la barrière de la langue. Nous avons posé cette question de compréhension au metteur-en-scène Sylviane Fortuny : qu’est-ce que détermine la relation humaine ?

    Sylviane Fortuny. C’est bien de citer Saint-Exupéry et de poser la question de la compréhension. Comprendre – ça passe aussi par l’expérience sensible. On a trop tendance à croire qu’il n’y a que du raisonnement, de la logique et que tout peut se dire. Or, dans la vie, dans l’art vous avez des grands peintres... Ce qui nous frappe – ce n’est pas seulement le récit, l’histoire. Bien sûr, on la sent, elle est là. Mais le sens arrive aussi par quelque chose de l’ordre du sensible. Ce qui nous intéresse avec Philippe Doran, l’auteur de la compagnie avec laquelle je travaille, c’est « où est l’intelligible ? » Est-ce que la compréhension se déroule juste dans une chronologie, dans l’histoire ? Ou, peut-être, on développe un autre terrain, dans le registre de la sensation qui va, à son tour, développer une histoire? A partir du moment que ça parle, évidemment, la barrière de la langue disparait. Même si, avec Philippe Doran les mots – c’est important. Les mots disent beaucoup, en peu de mots - il a une ouverture. C’est ça qui est complexe. Mais c’est ça qui est intéressant.

    LVDLR. Vous êtes totalement dans le milieu de l’enfant, de l’enfance, de l’adolescence. Là, ou les émotions comptent beaucoup, plus que le raisonnement. Pour un adulte – comment il fait faire pour retrouver cet état d’enfance et de se débarrasser peut-être même du raisonnement ?

    Sylviane Fortuny. Je pense que dans la question vous avez la réponse. Franchement, il faut « se débarrasser » Etre un spectateur aujourd’hui, ou un individu dans une société, c’est d’arrêter d’avoir des idées sûres, évidentes sur toutes les questions. Il faut se laisser désarçonner. Il faut s’ouvrir, il faut se laisser porter. Du coup, on peut saisir.

    Mais à condition de « se débarrasser » Pour nous, adultes, c’est un plus gros travail que pour un enfant. Parce qu’il y a des années, toute cette culture qu’on a partout. Il faut arriver à bien comprendre ce qui se passe autour de nous, tout maîtriser. On a envie d’être comme ça. Et, puis, c’est bien. Ce n’est pas du tout péjoratif. Parfois, on arrive à limiter son jugement, son intelligence, parce que la vie – c’est nous laisser surprendre. Si on ne se laisse pas surprendre, on ne fait que répéter les choses qu’on connait déjà. Ca deviendrait terrible.

    Les enfants savent le faire, peut-être ils n’ont pas encore ce poids. Ils ont un système de pensées qui est beaucoup plus libre, ils passent d’une situation à une autre sans se préoccuper si cela a un lien logique. C’est quelque chose d’assez puissant, parce que, au fond, parfois nous-mêmes ne comprenons rien à notre vie. Les choses qu’on a pu vivre, nous paraissent tellement différentes.

    Par exemple, comment est-ce possible que la même personne ait vécu ça et ça, quel est le lien entre toutes ces facettes de la même personnalité? Pourquoi, alors qu’on a un tel idéal de l’amour, on soit capable d’avoir une petite chose dont on n’est pas très fier ? Au fond, tout ça se questionne. C’est intéressant de dire que cela peut fabriquer une même personne si on prend le temps de conserver ses ruptures et ses différences de personnalité. Au fond, on arrive à avoir une cohérence. Il ne faut pas se poser cet objectif d’une manière nostalgique, il faut se questionner d’une manière sincère.

    LVDLR. Ca fait plusieurs années que vous jouez ce spectacle en France. Comment vous vivez ce thème si pur, présenté tel qu’on l’a vu, dans une France actuelle qui se pose beaucoup de questions sur l’enfance, sur la relation entre les hommes et les femmes? Est-ce que cela vous affecte ?

    Sylviane Fortuny. Je crois qu’il y a un problème aujourd’hui en France, comme dans beaucoup d’autres pays. On a joué ce spectacle il y a dix ans maintenant. Les questions qui portaient autour de ce spectacle étaient plus des questions de forme : pourquoi on passe d’une histoire à une autre ? Cela ne touchait absolument pas ce qu’il faut dire aux enfants.

    Mais là, on s’aperçoit qu’il y a une forme de régression et une espèce de morale qui vient s’abattre sur la France, et ailleurs : faut-il parler de ces questions-là aux enfants? Faut-il parler d’amour ? Avec une espèce d’amalgame entre l’amour est la sexualité, l’érotisme…. Ce sont les notions absolument pas claires chez les adultes. Comme ils sont très mal à l’aise avec ça, comme par-derrière il y a des objectifs politiques, démagogiques, ils prennent les décisions très autoritaires. Et la morale commence à s’abattre sur nous. C’est très récent, ça date de cette année. On sent qu’il y a quelque chose qui vient se glisser. C’est inquiétant !

    La liberté de l’expression, la poétique ne peuvent pas supporter cette censure. C’est simple : quand un parti politique décide « il ne faut pas parler comme ça aux enfants », ce parti ne s’adresse qu’a une partie de la population. C’est électoral. C’est un électorat qu’il veut toucher. En même temps, il a une manière très insidieuse des pensées, une idéologie. Et personne ne se rend pas compte ! Ça devient inquiétant.

    Je suis très étonnée. En France, il y a dix ans, c’était impossible – de penser des choses comme ça. On voit, avec des histoires du mariage pour tous, aussi des questions religieuses venantes d’une façon de plus en plus fortes… Là, où le théâtre est beau, c’est ce que j’aime (en lui): notre théâtre n’est pas social, politique, engagé. Mais, en même temps, ça va déranger. C’est bien !

    La poésie dérange – c’est bien !

    LVDLR. Nous avons dans le spectacle « Ils se marièrent et eurent beaucoup…. » quatre histoires d'amour en une seule. La première est la dernière.

    La seconde commence par la fin. La troisième traverse la nuit. La quatrième tient en trois mots. C'est toujours le temps qui manque.

    Et notre vie, n’est-ce comme ça qu’elle défile ?

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