Analyse
URL courte
0 4113
S'abonner

Qui parle du deux poids deux mesures propre au mainstream médiatique atlantiste sous-entend également cette indignation à géométrie variable qui le caractérise avec tant d'éloquence. Analyse de Françoise Compoint.

Nous venons d'en faire l'expérience d'abord à travers les nouvelles perles de Charlie Hebdo, infatigable et inénarrable, ensuite à travers les pleurnicheries de Libé de Le Point autour de la garde à vue de M. Alexeï Gontcharenko, enfin, à travers la conclusion très originale d'Olivier Ravanello selon lequel la vie humaine ne vaut rien en Russie au vu du meurtre de Nemtsov

Des gens apportent des fleurs en mémoire de Boris Nemtsov à Saint-Pétersbourg
© AP Photo / Dmitry Lovetsky
Comme d'habitude, on ne cherche même pas à comprendre qui a tué. Qui a commandité. Quels étaient ses motifs. C'était déjà le cas après le crash du MH-17, pas la peine de radoter. Ce qui est plus intéressant, c'est de voir à quel point la perversion du réel se nourrit de la perversion des principes d'éthique les plus élémentaires. La Russie, il m'en souvient, a beaucoup compati à la tragédie de Charlie, une Marche avait été organisée à Moscou avec le soutien de l'ambassade française. Je ne suis pas sûre que les Français en auraient fait autant si des caricaturistes russes avaient été massacrés en Russie par des fous furieux. Pourtant, la Russie l'a fait. Et c'est tout à son honneur. Or, à peine remis du traumatisme infligé, voici que le journal fait de l'humour avec ce qui normalement, si je ne m'abuse, ne prête pas à rire. 

En voici un bref descriptif: Donetsk est en ruines. En plein centre de ce désastre, des petits bonhommes s'entretiennent sur la façon dont il faudrait remédier à l'ennui marécageux qui s'est abattu sur la ville suite à la signature de Minsk-2: "Et si on organisait quelque chose avec des caricaturistes", disent-ils? On notera au passage l'ambiguïté de la formule. Certains parleront d'humour gras. Sincèrement, j'appellerais ça du cynisme consommé mais pas assumé. Les satiristes qui ont produit cette perle, la reproduiraient-ils s'ils voyaient, sur place ou du moins sur des photos, des corps d'enfants déchiquetés par les bombes? Les enfants de ceux qui sont représentés sur leur gribouillis. Gommeraient-ils leur énième chef-d'oeuvre s'ils voyaient "en vrai" des maisons éventrées? Les maisons de ceux qui selon l'équipe Charlie devraient s'ennuyer de ne plus entendre tirer. Qu'aurait-on dit à Paris si des satiristes russes avaient publié une caricature deux jours après le carnage à Charlie en inscrivant en guise de légende: "Deux jours après le massacre. Qu'est-ce qu'on doit s'ennuyer dans les locaux de Charlie"! Ce qui est permis à Jupiter ne l'est pas aux vaches, a-t-on voulu faire croire aux Russes durant les heures noires de la pseudo-démocratie russe genre "années 90".

L'Arc-de-Triomphe illuminé pour Charlie Hebdo
© REUTERS / Youssef Boudlal
L'humour pétillant d'une équipe qui n'a tiré aucune leçon de se propre tragédie pourrait être rapproché du sentiment de compassion qui accompagne la quasi-totalité des articles de la presse gauchiste consacrés à l'arrestation du député ukrainien Alexeï Gontcharenko. Libé et Le Point rapportent les propos de cette personne qui veut faire croire qu'elle a été arrêtée parce qu'elle portait un t-shirt sur lequel il y avait écrit "Le héros ne meurt pas", slogan qui avait pignon sur rue durant les mois du Maïdan.

En réalité, le Comité d'enquête avait un mandat d'arrêt contre ce monsieur du fait de sa participation avérée au massacre odieux du 2 mai à Odessa. Vous pouvez taper son nom sur youtube et mettre "Odessa" à côté et vous le verrez en train de filmer les cadavres calcinés des victimes en rigolant. Toutes les fois que les journalistes lui demandent de confirmer ou de nier son implication dans cette tuerie digne des horreurs du III Reich, M. Gontcharenko se montre évasif ou se ferme comme une huître. Intéressant comme réaction!

S'il est vrai que les journaux français reprennent cette explication en s'en démarquant notablement puisque c'est celle du Comité d'enquête russe, il est non moins intéressant de relever qu'ils établissent un lien entre la brève arrestation du député et la garde à vue de Nadejda Savtchenko, pilote ukrainienne, membre du sulfureux "Aïdar" que l'on accuse d'être impliquée dans l'assassinat, en juin dernier, d'un journaliste russe, Igor Korneliouk et de son caméraman, Anton Voloshin. Elle aurait communiqué à ses subordonnées leur localisation exacte. Des coups de mortier s'en sont immédiatement suivis. Sachant que l'enquête n'a pas été encore menée à son terme, il est normal que Mme Savtchenko, soupçonnée d'homicide, ne soit pas relâchée. Ainsi, quand il s'agit du meurtre dans tous les cas odieux et surtout tout à fait mystérieux d'un opposant oublié depuis belle lurette, les journaux occidentaux s'offusquent, écument, accusent arbitrairement. Quand il s'agit d'un député ukrainien certainement impliqué dans l'horreur d'Odessa et qui, hurlant à tout bout de champ que Poutine et Hitler se valent, débarque en plein centre de Moscou pour le répéter à quelques mètres du Kremlin, ces mêmes journaux font preuve d'une neutralité frôlant la complaisance. Il en va de même pour Savtchenko. Qu'en serait-il si cette jeune femme avait était soupçonnée d'avoir collaboré avec les Kouachi? L'aurait-on relâché?

Alors sauf mon respect pour M. Ravanello, sauf mon respect et mes condoléances réitérées à l'égard de Charlie, je crois que s'il y a une perception de la vie à géométrie fortement variable, ce n'est pas en Russie qu'il faudrait en chercher les traces.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

Lire aussi:

"Valeurs": Kiev devrait s'abstenir de donner des leçons (député russe)
Adieu aux valeurs européennes
Qui a tué Nemtsov? Analyse a contrario
Réflexions sur l’assassinat de Boris Nemtsov
Tags:
valeurs humaines, Charlie Hebdo, Nadejda Savtchenko, Olivier Ravanello, Alexeï Gontcharenko, Boris Nemtsov, Odessa, Ukraine, Russie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook