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    Dmitri Koulikov

    A qui la faute?

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    Dmitri Koulikov, producteur et membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya, analyse les métamorphoses de la conscience libérale et la realpolitik.

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    La chute du rouble a questionné la gestion du pays — et son efficacité. A la manière qui leur est propre, les activistes et les journalistes libéraux ont désigné le coupable: Vladimir Poutine, bien évidemment, et le "système qu'il a créé". De mon point de vue, la responsabilité de Poutine ne peut être discutée qu'à un seul et unique sujet: pouvait-il et devait-il, ces dernières années de gouvernance, réorganiser radicalement le système de capitalisme oligarchique compradore créé dans le pays dans les années 1990 par le duo Gaïdar-Tchoubaïs avec une suprastructure politique contrôlée par la démocratie imitative de Berezovski-Goussinski-Khodorkovski?

    Mais commençons par la chute du rouble. Le camp conservateur estime que la faute de la Banque centrale est évidente, et personnellement de sa directrice Elvira Nabioullina. Les conservateurs de droite considèrent donc que Poutine est également responsable, parce que c'est lui qui a nommé Nabioullina à ce poste. Il convient de rappeler qu'une grande intrigue avait entouré cette nomination, parce que Sergueï Glaziev était une candidature alternative. Un véritable scandale médiatique avait éclaté autour de son éventuelle nomination, qui impliquait d'une part un scénario du crash immédiat du système financier et, d'autre part, le risque du départ de toute l'équipe libérale de ses postes (et le crash aurait alors été inévitable). Contrairement à Glaziev, Nabioullina était présentée par le camp libéral comme une figure capable d'assurer la stabilité et un scénario sans crises pour le système financier russe. Les libéraux ont littéralement fait pression pour faire nommer Nabioullina, rendant ainsi tout le camp libéral responsable de l'effondrement actuel du rouble. L'ex-ministre russe des Finances Alexeï Koudrine, libéral éminent, a récemment déclaré que dans l'ensemble la politique de la Banque centrale était correcte, à l'exception de certaines imprécisions insignifiantes, mais que c'était la "dépendance du pays envers les hydrocarbures" qui était "responsable de tout", et qu'il était impossible de faire quoi que ce soit d'autre vu cette dépendance et la chute du cours pétrolier. Peut-être qu'il n'a pas vraiment tort dans le système de notre capitalisme. Mais alors Poutine a eu raison de ne pas nommer Glaziev. Il aurait fallu le nommer uniquement si le véritable objectif était de changer le système. Sinon, il n'aurait pas tenu le coup.

    Maintenant, parlons de la dépendance envers les hydrocarbures, si souvent utilisée par les libéraux pour justifier nos problèmes: encore un mensonge et de l'hypocrisie. Egor Gaïdar et ses économistes-réformateurs libéraux sont les pères de la dépendance envers les hydrocarbures. Dans leur concept, les dépenses de l'État pour la défense, le secteur social et la culture ne sont pas productives. Il faut les réduire (de préférence avec la population) et les recettes de la vente des matières premières suffiraient alors pour un processus continu d'exploitation et de transport des ressources. C'est pourtant clair: comment peut-on s'intégrer dans le système mondial de gestion et de répartition du travail? Il n'y a qu'un seul moyen — en tant que fournisseur d'hydrocarbures. C'est notre processus économique de base. Par conséquent, il faut le rendre rentable ou, encore mieux, supra-rentable. Adieu toutes les dépenses improductives. En arrivant à un tel état, il est possible de vendre tous ces actifs à l'Occident pour obtenir "du cash". Ce concept demeure fondamental aujourd'hui. Pas étonnant, donc, que ces vingt dernières années le camp libéral n'ait proposé aucun projet de développement des secteurs de matières premières, mais éliminait également toute tentative de réaliser et même d'élaborer de tels projets. Koudrine, ministre des Finances pendant 11 ans, n'a rien fait dans ce sens. Le ministère du Développement économique a été dirigé par Guerman Gref, Elvira Nabioullina et aujourd'hui Alexeï Oulioukaef: tous des libéraux qui maudissent en paroles notre dépendance pétrolière et gazière. Mais en douze ans, quels ont été les projets ou les concepts du ministère du Développement économique pour pallier le principal problème de notre économie — la dépendance pétrolière et gazière? Après tout, le développement économique dont le ministère est chargé implique de surmonter cette dépendance. Nos libéraux n'ont aucune intention de lutter contre ce phénomène. Plus encore, s'ils commençaient à le faire, cela irait à l'encontre de leur véritable objectif.

    Le capitalisme mondialiste actuel n'a besoin de la Russie que comme source d'hydrocarbures, et nos libéraux font déjà depuis longtemps partie de ce capitalisme. C'est pourquoi il faut se tenir à carreau. Le maître mondialiste veut que nous transférions sans broncher les ressources sans nous mêler du reste, au risque d'être sanctionnés, voire même privés du business du transfert des ressources. Tous les mantras libéraux concernant notre dépendance énergétique doivent être interprétés comme un rappel: il faut connaître notre place dans le système mondial. Nous ne sommes qu'un pays retardé presque désindustrialisé, nos capacités sont très limitées, alors n'inventons pas d'idées virales mais "éteignons-nous en paix". D'ailleurs, les pays producteurs de matières premières retardés ne peuvent pas être aussi grands. A terme, il devra rester 5 à 10 nouveaux pays. Cela augmentera la rentabilité de l'exploitation des ressources et réduira au minimum les chances de changer de statut dans le système mondial. Les libéraux sont, on peut dire, des combattants "pour la réalité", parce qu'un pays producteur de matières premières en retard ne doit pas avoir d'ambitions: cela permettra qu'accélérer la prise de la décision par l'hégémonie mondiale de la nécessité de fragmenter le pays. Aucun membre du camp libéral n'a jamais eu l'intention de lutter contre l'économie basée sur les hydrocarbures, parce c'est précisément leur objectif et une manière de s'intégrer au "monde civilisé". C'est pourquoi la question de savoir qui est responsable de la chute du rouble a une réponse très simple dans le camp des libéraux: le pétrole, parce que nous sommes un pays producteur de matières premières en retard et telle est notre place dans le monde. Et Poutine, qui a perdu le sens du réel ("oublié" que nous sommes un pays producteur de matières premières en retard), a provoqué la colère (les sanctions) du système mondial de répartition du travail et de son maître — les USA.

    Un autre libéral éminent, Mikhaïl Khodorkovski, est le principal "combattant contre le système poutinien d'autoritarisme". Je voudrais rappeler que ce n'est pas du tout le président actuel qui a créé ce système. Ce sont bien les libéraux russes qui ont anéanti le parlementarisme en Russie, en tirant en 1993 sur le parlement. La Constitution actuelle, donnant des pouvoirs monarchiques au président, a été créée par nos libéraux et oligarques dans les années 1990. Ils avaient l'intention de profiter de ces pouvoirs en manipulant tout individu occupant le poste suprême. La Constitution a été adoptée en 1994 et manipulée lors de l'élection qui a suivi.

    Vladimir Poutine
    © Sputnik . Mikhail Klimentiev
    Khodorkovski, comme d'autres oligarques, a constitué son capital grâce à la corruption politique et le chantage du pouvoir. Je veux parler des ventes aux enchères hypothécaires organisées par Boris Eltsine pour remercier les oligarques de sa réélection. Cette situation n'a rien à voir avec le droit. Eltsine a payé pour le soutien et la loyauté. D'ailleurs, la nature "légale" de l'acquisition des actifs par Khodorkovski, Berezovski et Goussinski est exactement la même que celle de leur perte. Vous avez obtenu des actifs presque gratuitement pour votre loyauté et soutien du pouvoir, ils ont été repris pour absence de loyauté et les tentatives de lutter contre le pouvoir au lieu de le soutenir. C'est pourquoi tous les cris des oligarques touchés par la "répression poutinienne" sont ridicules du point de vue juridique.

    Le système de démocratie imitée contrôlée en place n'est pas non plus une invention de Poutine. Les manifestations de Bolotnaïa protestaient contre des élections prétendument malhonnêtes. Mais le fait est que l'élection la plus malhonnête de notre histoire a été celle d'Eltsine en 1996. Et personne n'avait alors élevé la voix. Pourquoi protester si le maître mondial — les USA — a approuvé les résultats? Ce genre de mouvements contre le pouvoir en place, à notre époque, ne peuvent aboutir que s'ils sont validés et soutenus par les Américains. Ces élections étaient pour le système politique russe un exemple de manipulation des masses par les médias, un exemple de financement malhonnête et opaque et de falsifications lors du vote et du dépouillement des bulletins. Sous Poutine, tous ces indices se sont réduits, mais n'ont certainement pas dépassé le record de 1996.

    C'est ce même Khodorkovski qui avait créé aux élections de 2003 un parlement docile et contrôlé en achetant tout le monde, du parti communiste à Iabloko. Par conséquent, dans sa genèse, notre système économique et politique n'est pas du tout poutinien mais on ne peut plus libéral, et formé dans les années 1990. C'est pourquoi en réalité nos libéraux ne se battent pas contre le système, mais contre Poutine. Selon eux, le système est correct — tel qu'il a été ordonné par le leader mondial — sauf qu'il est tombé entre les mains du mauvais homme.

    Poutine n'a pas changé ce système. Il n'a fait qu'en prendre le contrôle, l'a accru dans la mesure du possible sans provoquer de conflits globaux et l'a exploité au maximum pour régler les tâches prioritaires et fondamentales: 1) écarter les oligarques du pouvoir et empêcher leur participation directe à son exercice; 2) éliminer la menace directe d'éclatement en domptant les gouverneurs régionaux; 3) rétablir la capacité de défense du pays et régénérer le bouclier stratégique nucléaire; 4) arrêter ou ralentir la dégradation des structures socio-communales (éducation, médecine, culture, service public).

    A la fin des années 1990, l'oligarchie comprenait que le pouvoir pouvait lui échapper. Qu'il pouvait être renversé. Il fallait un nouveau président pour remplacer Eltsine l'alcoolique, qui serait jeune, énergique et suffisamment complaisant avec les attentes du peuple. Poutine était pensé comme une sorte de projet de communication contrôlable et nécessaire pour le maintien du pouvoir par l'oligarchie. Étrangement, Poutine est aux oligarques ce que Gorbatchev est au PCUS: Gorbatchev était également pensé comme un projet de communication de la nomenklatura du PCUS. Personne n'avait imaginé qu'il serait stupide au point de vraiment détruire le pays. Aucun oligarque et personne de l'élite libérale dirigeante, à la fin des années 1990, ne pensait que Poutine serait aussi intelligent pour les mener tous en bateau et stopper l'effondrement et la destruction du pays. Poutine est un agent professionnel, et non un Don Quichotte, c'est pourquoi durant toutes ces années il a agi de manière très pesée et prudente. Il évitait toute action radicale pouvant réellement faire éclater le pays dans un conflit civil ou donner une opportunité d'orchestrer un coup d'État soutenu de l'extérieur. Il prenait des décisions quand il était impossible de ne rien entreprendre, parce qu'une décision prématurée n'est pas meilleure qu'une décision tardive — bien souvent c'est pire. Il comprenait qu'avant de réorganiser le système il fallait se poser la question de savoir quelles étaient les chances de réussite dans les conditions existantes? Et si les chances n'étaient pas élevées, alors il fallait changer les conditions. Il me semble que durant toutes ces années Poutine s'est justement chargé de créer des conditions dans lesquelles un tel changement du système politico-économique établi dans les années 1990 par le projet libéralo-occidental serait possible, qui augmenterait les chances de la Russie de survivre historiquement, au lieu de les réduire. C'est précisément l'enjeu — la survie et la préservation du pays. Durant toutes ces années Poutine a agi en adéquation avec les conditions de la situation historique.

    Mais aujourd'hui, les capacités du système du capitalisme compradore russe et de démocratie contrôlée sont pratiquement épuisées pour remplir ces missions. Il ne peut plus être exploité, on ne peut plus en extraire de ressources pour des changements positifs. Il faut changer le système en soi pour s'adapter à la situation qui évolue rapidement. Les décisions prises par Poutine concernant la Crimée et le Donbass insurgé dépassent (selon le maître du monde) le cadre des décisions acceptables pour un "pays producteur de matières premières en retard". La Russie a exprimé par les actes son désaccord avec un tel rôle. Le discours de Valdaï établi le cadre politique de cette action, et cela signifie que nous devons désormais correspondre aux ambitions déclarées et avons l'obligation de réorganiser notre système politico-économique.

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