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    Anna Starobinets

    Anna Starobinets: l’écrivain, «comme un canari dans une mine», est un lanceur d’alerte

    © Sputnik . Alexey Danichev
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    Oxana Bobrovitch
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    Anna Starobinets, jeune auteur russe surnommée la Reine de l’angoisse, est désormais entrée dans le «panthéon de la science-fiction européenne». Dans une interview exclusive à Sputnik France, elle partage sa vision de sa littérature fantasy et évoque sa perception du monde moderne.

    L'écrivaine russe Anna Starobinets est consacrée meilleur écrivain de science-fiction en Europe. C'est lors du festival Eurocon, qui s'est tenu à Amiens en juillet dernier, qu'elle a été nommée lauréate du Prix européen de science-fiction (ESFS) dans la catégorie «Meilleur écrivain».

    Anna Starobinets ne cache pas sa «surprise totale», puis qu'elle ne savait même pas que sa candidature était examinée. L'information s'est propagée pourtant comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux et l'entrée d'Anna Starobinets dans le «panthéon des auteurs de la science-fiction européenne» lui a value une avalanche d'interview et de sollicitations.

    «J'ai eu comme une légère impression de me retrouver dans la peau de Madoff, confie-t-elle à Sputnik France, non que j'ai trompé quelqu'un, ou que je me faisais passer pour quelqu'un d'autre, mais quand je vois la vague d'intérêt pour moi, je tiens à rappeler que je ne suis pas le premier écrivain russe de science-fiction à avoir été nominé et a décrocher ce prix.»

    «Je pense que c'est lié également à la situation politique: on a l'impression que la Russie vit entourée d'ennemis. Mais si on observe l'attention qu'on porte aux succès du foot ou de la littérature, on s'aperçoit que ce "collet d'ennemis" autour de la Russie n'est pas si serré.»

    D'une manière générale, Anna Starobinets croit que la littérature russe a du mal à percer auprès du lecteur occidental, elle estime que «le marché du livre européen est assez fermé». Elle a ainsi l'impression que des prix «sérieux» ne vont pas souvent aux auteurs non-européens. Mais ce prix, même s'«il redore l'image de la science-fiction russe en général», a également une importance toute personnelle:

    «Pour moi, c'est un évènement charnière, parce que pour un écrivain qui écrit en russe, il est très important d'entendre l'écho que son œuvre produit auprès du lecteur qui ne comprend pas le russe. Pour qu'un livre rentre dans la conscience d'un lecteur étranger, on a non seulement besoin qu'il soit traduit et édité, il, mais faut qu'on le remarque et que les critiques le jugent.», explique-t-elle, avant d'ajouter:

    «Un prix signifie que tu n'es pas tout seul, dans ta tour d'ivoire, mais que tes lecteurs sont bien des personnes réelles qui existent. Tu sors de l'ombre.»

    «Ce qu'il y a d'admirable dans le fantastique, c'est qu'il n'y a plus de fantastique: il n'y a que le réel,» disait André Breton. Une opinion totalement partagée par l'écrivain russe, qui ne voit pas dans la science-fiction des années 70 une fuite de la réalité.

    «Pour moi, la fantasy et la science-fiction sont une tentative de l'auteur de visionner et de construire des scénarios du futur. Il est évident qu'aujourd'hui, les visions futuristes qui se construisaient autour de l'odyssée cosmique ne se réaliseront jamais, parce que le "vecteur" de nos espérances a changé.», en somme, pour Anna Starobinets,

    «La science-fiction n'est qu'une prolongation du quotidien. Et notre quotidien est plongé dans le virtuel. L'homme du futur quittera le matériel pour plonger dans le monde virtuel, computérisé, crée par les gadgets électroniques.»

    Les récits dystopiques comme Fahrenheit 451 se placent à un niveau philosophique, non seulement en tant qu'utopie qui vire au cauchemar et conduit à une contre-utopie, non seulement comme tentative d'anticipation, mais surtout comme parabole. «Son but était non seulement de prédire l'avenir, mais expliquer ses dangers, d'expliquer à l'Humanité comment les éviter», d'après l'auteur russe.

    «Ce n'est pas pour rien que l'on donne aux auteurs d'anti-utopies le nom de "canaris dans les mines de charbon"*. Leur destin est de lancer l'alerte aux hommes moins sensibles aux dangers proches, et Anna Starobinets conclut: je tente d'être un canari.»

    Un de ses romans qui l'a fait connaître auprès des lecteurs français, la dystopie «Le Vivant», un récit captivant où l'humanité vit plongée dans un monde virtuel, où leurs esprits s'associent tous en un seul organisme, est l'un de ces avertissements. Toute la vie des personnages, tous les évènements, se déroulent désormais dans le virtuel, il n'y a plus de frontières réelles entre les pays… Mais contrairement au sentiment de liberté et de délivrance que cela aurait pu procurer, l'histoire nous flanque une sacrée trouille.

    «Pour moi c'est une dure réalité et ça fait peur, confirme Anna Starobinets, mais "praemonitus, praemunitus" [un homme averti en vaut deux, nldr]. Bien entendu, aucun auteur qui décrit un monde futur ne suppose que ses écrits vont se réaliser à l'identique dans le monde réel, il choisit juste une image qui choque les consciences.»

    Il faut admettre qu'une grande partie de prophéties de la science-fiction d'il y a trente ans a trouvé son incarnation dans la vie courante, aussi bien dans les bonnes choses que des plus sordides. Et bien qu'on ne brûle pas les livres, comme dans Fahrenheit 451, ou les morbides autodafés nazis, la littérature subit de plein fouet la compétition avec les arts visuels.

    «La littérature cède le pas face aux séries, confirme Anna Starobinets, Les récepteurs qui captent l'information, la trame d'un récit, l'histoire racontée ont muté. La réflexion est devenue "clippée", saccadée, mosaïque. On a pris l'habitude de recevoir l'information disséquée, visuelle, faite à l'esbroufe, envahissante. On ne supporte plus l'information qui vient à nous lentement.»

    Ce qui n'empêche pour elle de garder la foi en la force de l'écrit:

    «Les romans-fleuve ne sont pas toute la littérature, il y existe encore des formats qui resteront encore très longtemps dans notre vie. La littérature occupe une place si constante dans notre vie qu'il est trop tôt pour s'alarmer de sa disparition.»

    Il est évident que pour Anna Starobinets, la conquête du lecteur français ne fait que démarrer: «Je trouve très bien que la littérature soit traduite dans d'autres langues. C'est la seule façon de rendre le monde plus ouvert culturellement et socialement, cela permet de créer des codes culturels communs. En Russie, nous avons les clés de ces codes grâce aux traductions de la littérature européenne: nous avons lu tous les grands romans…»

    Et, bien entendu, on peut s'attendre à lire de nouvelles œuvres de la jeune écrivaine russe:

    «En septembre, on verra paraître la traduction en anglais des quatre romans policiers pour enfants —"Détectives des bêtes" j'espère que la traduction en français suivra,» précise-t-elle, et j'ai commencé à écrire un roman d'aventures, deux chapitres sont déjà prêts»

    * Très sensible aux émanations de gaz toxiques, impossibles à détecter pour les hommes ne bénéficiant pas d'équipements modernes, le canari servait d'outil de mesure au fond des mines de charbon en XIX siècle. Lorsque l'oiseau mourait ou s'évanouissait, les mineurs se dépêchaient de sortir à la surface afin d'éviter une explosion ou une intoxication imminentes.

    Anna Starobinets, journaliste et scénariste, vit à Moscou. Son tout premier ouvrage, Je suis la Reine (2005), sélectionné pour le Prix national du best-seller, l'a imposée comme la reine russe de l'horreur. Les critiques littéraires la placent dans la lignée d'auteurs tels que Kafka, Stephen King ou encore Gogol. Ses livres sont traduits en plusieurs langues européennes.

    Éditions françaises:

    Je suis la reine, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Mirobole, 216 p., 19 € (et en poche chez Folio).
    Refuge 3/9, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Agullo, 480 p., 22,50 € (et en poche chez Pocket). Ce roman a reçu le prix Imaginales du meilleur roman étranger.
    Le Vivant, de Anna Starobinets, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Mirobole, 481 p., 22 € (et en poche chez Pocket). Finaliste du prix Une Autre Terre 2016, Prix européen Utopiales 2016

    Les ESFS Awards 2018, qui récompensent les meilleures œuvres et publications autour de la science-fiction, ont été décernés à l'occasion de l'Eurocon qui a eu lieu du 19 au 22 juillet 2018 à Amiens. Le roman L'Ascension de la maison Aubépine d'Aliette de Bodard a remporté le prix de la meilleure œuvre de fiction.

    Le prix a été créé en même temps que la fondation de l'ESFS — lors de la première convention européenne de science-fiction (EuroCon) en 1972. Les prix sont décernés dans les nominations suivantes: Hall of Fame (Galerie de la gloire ou Meilleur écrivain.), Meilleur début et Grand Maître. Écrivains russes qui ont eu des prix ESFS dans les différentes catégories: Eremei Parnov (1976), Alexandre Zinoviev (1978), Alexandre Sergueïevitch Chtcherbakov (1983), Vitali Babenko (1987), Arcadi et Boris Strougatski (à plusieurs reprises), Nick Perumov (2004), Aleksandr Gromov (2008), Evguéni Loukine (2015)

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