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Après une chute historique, les cours de l’or noir repartent à la hausse depuis plusieurs semaines suite aux baisses de production. La perspective d’un accord entre les pays producteurs afin de prolonger ces efforts drastiques a dopé un marché encore fébrile. Analyse d’une situation volatile avec Francis Perrin, directeur de recherche à l’IRIS.

Les producteurs de pétrole retiennent encore leur souffle: le baril (159 litres) de Brent de la mer du Nord (London Brent Oil) flirtait avec la barre des 40 dollars à Londres, tandis que le WTI (West Texas Intermediate) dépassait les 38 dollars le baril à New York ce 3 juin à la mi-journée. C’est celui-là même qui était tombé à -37,63 dollars le 20 avril dernier, plombé par un effondrement de la demande sur fond de crise sanitaire mondiale.

En léger repli de 0,5% par rapport à la clôture de la veille, les deux cours ont finalement marqué le pas en fin de journée, après plusieurs séances consécutives de hausse. En cause, des rumeurs sur un accord limité de production entre pays producteurs.

Depuis plusieurs semaines, le marché du pétrole reprend des couleurs, dans la foulée de l’accord le 12 avril entre les treize États exportateurs de l’OPEP, réunis autour de l’Arabie saoudite, et les dix pays producteurs alliés non-OPEP, menés quant à eux par Moscou. Un accord qui actait une diminution, à partir du 1er mai, de leur production de 10 millions de barils par jour (Mb/j), soit 10% de la production mondiale de pétrole, afin de tenter d’inverser la tendance –alors fortement baissière– du marché.

Un marché dopé par la chute de l’offre

Un peu plus d’un mois plus tôt, le 9 mars, les cours de l’or noir subissaient un décrochage historique, entraînant dans leur sillage les places boursières, sur fond de désaccord entre Ryad et Moscou. Face aux Russes qui refusaient une nouvelle coupe dans leur production nationale, les Saoudiens avaient ouvert grand les vannes, provoquant un dévissage des cours. Une journée «apocalyptique», avaient alors jugé certains observateurs, qui pointaient du doigt la responsabilité de la seule Russie.

«On a passé le plus difficile, sauf nouvelle vague de confinement à l’automne», confie à Sputnik Francis Perrin.

Chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), il salue l’accord passé entre les membres de l’OPEP+, la chute de l’offre ainsi provoquée ayant «très largement contribué» à ce que le marché de l’or noir soit aujourd’hui «en train de se rééquilibrer». Fin mai, l’annonce que la production pétrolière de l’OPEP avait atteint son plus bas niveau en deux décennies donnait encore un léger coup de fouet aux cours de l’or noir.

L’effort jusqu’à présent consenti par les pays de l’organisation informelle qu’est l’OPEP+ doit durer jusqu’au 1er juillet. Dans ce contexte, les pays du cartel et ses alliés doivent se réunir les 9 et 10 juin pour décider s’ils continuent sur cette lancée. La rumeur a même enflé, en début de semaine, sur la possibilité que cette rencontre soit avancée au 4 et 5 juin et même que l’OPEP et la Russie se «rapprocheraient d’un compromis» pour prolonger les réductions de production pétrolière durant un à deux mois supplémentaires, même si les derniers bruits de couloir relayés par Reuters font état d’un possible accord d’un mois seulement, dans l’immédiat.

Les États-Unis, contributeurs malgré eux

Si aucune de ces rumeurs n’est pour l’heure confirmée, les marchés se montrent encore confiants sur l’issue de cette future rencontre. «Les investisseurs espèrent une prolongation des coupes» de production, soulignent nombre de nos confrères.

Pour Francis Perrin, deux scénarios sont possibles: le premier d’entre eux, est l’application pure et simple de l’accord d’avril, avec des restrictions de production qui passeraient de 9,7 Mb/j à 7,7 Mb/j au 1er juillet. La deuxième issue possible de la rencontre, celle «espérée» par les investisseurs et qui «gagnait du terrain ces derniers jours», souligne Francis Perrin, est la prolongation durant l’été des réductions actuelles de production afin de contribuer à «accélérer le rééquilibrage» du marché pétrolier.

«Comme toujours, il faut être prudent, ce n’est pas parce qu’on évoque des options et qu’elles semblent gagner du terrain que forcément, le jour J […], l’ensemble de ces pays seront d’accord. N’oublions pas qu’on est toujours sur une prise de décision à l’unanimité», insiste le chercheur.

Les derniers échos des marchés, diffusés après cette interview, semblent pour l’instant donner raison à la prudence de Francis Perrin.

En tout état de cause, la baisse actuelle de production des pays producteurs réunis sous l’égide du format «OPEP+» est d’autant plus stimulante pour le marché que d’autres pays absents de la table des négociations ont emboîté le pas, afin d’«accompagner ce rééquilibrage du marché qui est dans l’intérêt de tous les pays producteurs de pétrole», développe Francis Perrin. Le chercheur avance les exemples de la Norvège et du Brésil et évoque un troisième «mouvement» de réduction globale de l’offre, celui des États-Unis.

«Les États-Unis, eux, n’ont rien fait. Ils n’ont rien fait volontairement. Donald Trump n’a pas ordonné une baisse de la production, d’ailleurs il n’en a pas le pouvoir.»

En effet, si le pays de l’Oncle Sam, devenu premier producteur mondial d’or noir, n’a rien entrepris sur le plan politique pour abaisser sa production, notamment parce que ses acteurs du secteur des hydrocarbures sont tous privés, la baisse de la rentabilité a poussé ces mêmes entreprises américaines à réduire d’elles-mêmes la voilure. Mise à l’arrêt des investissements, des forages et de l’exploitation pure et simple de puits à l’heure où les prix s’effondraient et où les capacités de stockage posaient problème, sont les conséquences mécaniques de l’effondrement des cours et des perspectives de recettes.

«Tous les producteurs veulent que les prix remontent»

«La production pétrolière américaine a commencé à baisser et va baisser sur l’ensemble de l’année 2020, c’est une certitude à 200%, sans que cela ait été ordonné par une quelconque autorité politique, soit au niveau fédéral ou au niveau d’un État», souligne Francis Perrin, qui évoque le cas de la Railroad Commission of Texas (RRC), l’organisme de l’État éponyme qui réglemente l’industrie du pétrole et du gaz dans le principal État producteur étasunien. Un levier public qui n’a d’ailleurs pas été actionné: «les trois commissaires qui dirigent la Railroad Commission of Texas ont décidé de ne rien faire», note Francis Perrin.

«Les États-Unis apportent involontairement leur contribution au rééquilibrage progressif du marché pétrolier […] Selon les informations disponibles aujourd’hui, l’estimation réaliste est de moins deux à moins trois Mb/j sur la production américaine en 2020, ce qui est très important», avance-t-il.

Les États-Unis, où les producteurs de pétrole de schiste ont particulièrement souffert. Avec un baril à 40 dollars, la plupart des sociétés américaines de ce secteur ne rentrent pas dans leurs frais. Néanmoins, imaginer que les pays de l’OPEP+ pourraient y voir une occasion d’éliminer cette concurrence occidentale en maintenant un tel niveau sur les marchés «n’est pas très sérieux» aux yeux de Francis Perrin.

«L’OPEP sait très bien qu’elle ne va pas tuer le pétrole de schiste aux États-Unis», souligne le chercheur de l’IRIS, qui rappelle le regain dont avait fait preuve le secteur pétrolier américain après la baisse des cours en 2016. «On sait très bien que les producteurs vont souffrir, puis qu’ils vont rebondir», insiste-t-il, d’autant plus que «tous les producteurs veulent que les prix remontent», États compris…

«Aucun pays producteur n’a envie qu’une situation comme celle d’avril continue encore longtemps, avec l’espoir éventuel de tuer le pétrole de schiste aux États-Unis, car ces pays risquent d’être morts d’ici là.»

«Les pays de l’OPEP+ souhaitent que le marché pétrolier continue à se redresser et si les prix atteignent 50 dollars par baril, eh bien cela sera une belle victoire pour l’OPEP+», souligne Francis Perrin, qui rappelle par ailleurs que les pays de l’OPEP ne cherchent pas à faire exploser les prix: «le risque est que l’on cherche des substituts au pétrole», doublé d’une baisse de la consommation, développe-t-il.

Car si certaines entreprises peuvent couler, voire être rachetées avec leurs moyens de production par des firmes plus grosses et plus solides, des États peuvent également sombrer face à l’absence de recettes ou simplement la disparition chez leur population des perspectives de redistribution des richesses générées par les exportations d’hydrocarbures. «Dans certains pays, la rente pétrolière est un moyen de gouverner», tranche Francis Perrin.

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pétrole, OPEP
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