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À la demande de Bercy, Engie aurait retardé la signature d’un contrat de 7 milliards de dollars d’achat de gaz aux États-Unis. Une décision qui empêche le lancement du terminal d’exportation de gaz de schiste de Rio Grande, au Texas. Si les considérations écologiques sont particulièrement mises en avant, celles-ci sont loin d’être les seules.

Engie achètera-t-il pour 7 milliards de dollars de gaz naturel liquéfié (GNL) au Texan Nextdecade? Le 23 octobre, la presse anglo-saxonne revenait sur le projet «Rio Grande LNG», censé être lancé l’année prochaine et dont Engie pourrait finalement ne pas être le client «clef». À l’origine de ce potentiel faux bond, Bercy. Le ministère français de l’Économie et des Finances aurait en effet demandé à l’énergéticien de retarder sa signature dans ce méga-contrat gazier censé approvisionner les foyers français en gaz de schiste américain jusqu’à l’horizon 2045.

Bien que du côté du ministère, on ne confirme pas, celui-ci semble étonnamment moins impuissant qu’il ne l’a semblé dans le dossier Suez. D’ailleurs, les révélations de la Lettre A concernant cette injonction de Bercy sont justement sorties en plein contexte de cession des parts de Suez à Veolia. Nous sommes alors trois jours avant le controversé conseil d’administration du 5 octobre où, nous dit-on, l’État aurait été désavoué par le président du conseil d’administration d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu. Un article de Mediapart, publié dès le lendemain de cette réunion qui a scellé le destin d’un fleuron industriel français, laisse quant à lui entendre que l’Élysée aurait simplement savonné la planche aux opposants du projet de cession.

«L’écologie a bon dos»

Principales explications avancées dans la presse quant aux motivations de l’exécutif pour dissuader Engie: les tensions commerciales entre les deux rives de l’Atlantique, ainsi que l’écologie. En effet, l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste entraîne d’importantes émanations de méthane. Des émanations considérées bien plus nocives que celle du CO2 au regard de sa contribution à l’effet de serre.

Le recours à la controversée fracturation hydraulique (ou «fracking») pour extraire ce gaz de schiste devant être expédié par le terminal GNL de Rio Grande est également un facteur aggravant aux yeux des associations de défense de l’environnement. «L’État étant actionnaire à plus de 23% d’Engie, cela ne va pas dans le sens du green deal annoncé par le gouvernement» réagit auprès de Sputnik Philippe Sébille-Lopez, spécialiste des enjeux énergétiques. Pour autant, aux yeux de ce dernier, «l’écologie pourrait aussi avoir bon dos» dans ce dossier.

«Au sein des pays de l’UE en 2019, la France se plaçait quasiment au deuxième rang, presque ex aequo avec la Grande-Bretagne et derrière l’Espagne, leader concernant les importations de GNL américain», souligne ainsi le directeur fondateur du cabinet Géopolia. 
«Nous sommes face à nos propres incohérences franco-françaises. D’un côté, en février 2019 à Bruxelles, lors de l’adoption de la directive gaz, le Président Macron torpille le gazoduc Nordstream 2, qui implique pourtant directement Engie, mais de l’autre, la France a reçu en 2019 plus de GNL américain que jamais», renchérit-il.

Autre hypothèse probable, aux yeux de Philippe Sébille-Lopez: le fait qu’Engie «joue la montre», à deux semaines de la Présidentielle américaine, qui plus dans un secteur énergétique fortement impacté par la crise du Covid et toujours chargé d’incertitudes. «Il y a beaucoup de monde en train de compter les jours jusqu’au 3 novembre», confirme Francis Perrin, chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ce dernier évoque notamment l’engagement du candidat Démocrate de réintégrer l’accord de Paris sur le climat.

Avant Engie, Paris avait forcé la main à LVMH

Toutefois, ce spécialiste des énergies met les points sur les «i» concernant l’hypothèse que Joe Biden pourrait mettre un frein à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels aux États-Unis s’il était élu le 3 novembre prochain. Francis Perrin rappelle ainsi qu’avant de connaître son apogée sous la présidence de Donald Trump, l’essor de cette «aventure industrielle» a débuté aux États-Unis sous l’ère de Georges W. Bush. Elle s’est poursuivie sous les deux mandats de Barack Obama, dont Joe-Biden était le Vice-Président.

«Ces trois Présidents ont estimé que la montée en puissance du pétrole et du gaz non conventionnel aux États-Unis était un évènement globalement positif pour l’économie américaine et géopolitiquement pour la puissance américaine. Aucun de ces Présidents n’a pris des mesures pour casser ce que certains considéreraient comme une poule aux œufs d’or», souligne le chercheur de l’IRIS.

Bien que l’intervention par le gouvernement français n’ait pas non plus été officiellement confirmée par l’énergéticien, Francis Perrin note toutefois une «certaine continuité» dans l’action de l’exécutif français dans ce type de dossiers. Il rappelle ainsi l’opposition de Ségolène Royal, lorsqu’elle était ministre de l’Écologie, à des contrats d’importation de GNL américain signé par Engie et EDF.

Autre affaire mise en avant par le chercheur de l’IRIS: celle de la pression exercée par le Quai d’Orsay sur LVMH afin que le groupe de luxe reporte son rachat du joaillier américain Tiffany au-delà du 6 janvier 2021, soit la date de l’annonce solennelle par le Congrès du nom du futur Président des États-Unis. Au-delà du renoncement à un deal à 14,7 milliards d’euros, l’affaire pourrait couter très cher au groupe de luxe français, Tiffany & Co ayant engagé des poursuites devant la justice américaine. Une instruction de Paris adressé à un groupe privé afin qu’il mette entre parenthèses ses projets d’acquisitions «en réaction à la menace de taxes sur les produits français formulée par les États-Unis.»

Quel retour de bâton pour Engie?

Reste à savoir quels pourraient justement être les risques judiciaires pour Engie. Non pas ceux liés à une éventuelle renonciation à sa commande de GNL, mais dans le fait de signer d’importants contrats aux États-Unis, alors même que le groupe français est engagé dans le cofinancement d’un projet sous sanctions américaines: le projet de gazoduc Nord Stream 2, qui doit entrer sous peu en activité. Un risque auquel ne croit pas Sébille-Lopez, qui plus est dans le climat de tensions commerciales entre Washington et Pékin, privant les entreprises américaines des débouchés du marché chinois.

«Dans l’absolu, tout le monde est déjà sous le coup de sanctions potentielles», estime-t-il. Celui-ci rappelle que les entreprises concernées par les sanctions du Congrès ne sont «pas nommément ciblées». «S’ils mettent des sanctions sur Engie, il faut les mettre sur Shell», ajoute-t-il sans oublier de mentionner le groupe BP particulièrement présent sur le marché américain. Pour lui, prendre un otage les investisseurs étrangers dans des projets industriels aux États-Unis serait un coup dur porté à l’attractivité du pays.

Mêmes réserves du côté de Francis Perrin, qui souligne le statut «d’acheteur», et non d’investisseur, d’Engie dans Rio Grande LNG. «Bien qu’il soit possible d’établir un lien» entre les deux projets d’exportations de gaz, dans la mesure où les autorités françaises pourraient à leur tour «envoyer un signal» aux autorités américaines, estime-t-il toutefois.

Du côté de l’américain Nextdecade, les exportations de GNL via méthaniers étant par définition plus souples que celles effectuées via gazoduc, les promoteurs du projet assurent être en discussion avec un «certain nombre de partenaires potentiels» pour reprendre au besoin la place d’Engie.

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Tags:
présidentielle américaine 2020, Nord Stream 2, gaz de schiste
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