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    Jean Guy Talamoni

    Jean-Guy Talamoni: «Nous pensons et agirons pour que la Corse soit indépendante»

    © AFP 2018 PASCAL POCHARD-CASABIANCA
    France
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    Oxana Bobrovitch
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    C’est avec un score historique de 56,46% des voix que les nationalistes remportent les élections territoriales. Fort de cette légitimité, Jean-Guy Talamoni, le nouveau président de l’assemblée de Corse, déroule pour Sputnik sa feuille de route. À l’entendre, c’est un peu «plus d’autonomie aujourd’hui pour plus d’indépendance demain».

    «L'enjeu de la victoire nationaliste, c'est d'amplifier nos avances pour être en position de force dans les négociations face à Paris. […] Le premier objectif maintenant est de négocier le nouveau statut avec Paris, celui des pouvoirs législatifs dans les domaines économiques, sociaux, l'aménagement du territoire. C'est-à-dire, tout, sauf ce qui relève des prérogatives régaliennes.»

    Le nouveau président de l'assemblée territoriale affiche ses ambitions au micro de Sputnik: plus de pouvoirs pour que les Corses gèrent au plus près les problèmes des Corses. Fort des 56,46% des voix qui se sont portées sur la liste autonomiste-indépendantiste, Jean-Guy Talamoni est dans les starting-blocks et il expose un programme visiblement bien rodé:

    «Puis, vient le statut de la langue corse. La co-officialité est nécessaire pour sauver notre langue. Cet objectif a un soutien très majoritaire sur l'île, mais la difficulté des négociations provient du fait que la question linguistique est très sensible à Paris. Ça va être une bataille très rude. Ce qui fait une différence avec d'autres pays européens, par exemple, Madrid n'est pas aussi ferme sur la question linguistique de la Catalogne», expose le leader indépendantiste, avant de poursuivre:

    «La troisième question importante dans la discussion avec Paris est le statut de nos terres. On est contre la dépossession en matière immobilière.»

    Mais l'une des principales pierres d'achoppement avec Paris pourrait bien être sa quatrième priorité:

    «Et la dernière réclamation: comme en 2014, le FLNC a décidé sa sortie de la clandestinité, le conflit sous cette forme a disparu et nous demandons de tourner la page via l'amnistie des recherches et des prisonniers. La France l'a fait à plusieurs reprises au XXe siècle, pour des cas graves — les collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale, après la guerre d'Algérie — on trouve qu'elle peut faire de même pour la Corse.»

    Une déclaration propre à faire taire d'éventuels doutes quant à l'engagement indépendantiste de Jean-Guy Talamoni, qui poursuit d'ailleurs sur sa lancée. Pour lui, l'État nation est clairement en ligne de mire:

    «Comme nous sommes favorables à l'Europe, nous sommes également favorables à ce que les prérogatives régaliennes soient transférées à l'Europe.»

    Mais en attendant que Bruxelles débarrasse Calvi de la tutelle parisienne, le leader indépendantiste souhaite que la France fasse des efforts dans ce sens en remettant en cause la hiérarchie juridique en vigueur. En effet, si l'assemblée de Corse dispose de «départements» (analogues à des ministères au niveau national) pour chaque domaine de responsabilité régionale, les délibérations de l'assemblée ont moins de valeur que la loi française, la Constitution et les traités internationaux:

    «Pour gouverner convenablement les affaires publiques, nous avons besoin d'intervenir au niveau législatif. Pour faire droit à nos demandes dans la matière fiscale, foncière ou linguistique, il faut toucher à la Constitution. C'est la raison pour laquelle l'assemblée de la Corse a demandé d'insérer un dispositif particulier dans la Constitution française.»

    On le voit, le programme est bien rodé, et ce n'est pas par hasard, selon le nouveau président de l'assemblée territoriale: «En place depuis 2015, nous avons d'abord gagné la bataille des idées, ensuite nous avons gagné la bataille électorale. Souvent, les journalistes comparent notre succès à celui de Macron. Rien à voir! Macron a gagné en quelques mois, sans aucun projet, juste avec sa personnalité et la comm'. Nous avons passé 40 années dans l'opposition, ça a laissé le temps de préparer les projets précis et cohérents dans tous les domaines.»

    La question d'indépendance (à long terme) divise néanmoins la coalition Pè a Corsica, dont les deux mouvements se sont entendus sur un programme d'autonomie. Gilles Simeoni représente le mouvement autonomiste et Jean-Guy Talamoni défend l'idée d'indépendance.

    «Nous pensons et agirons pour que la Corse soit indépendante. Mais comme nous sommes indépendantistes et démocrates, nous devons convaincre. Si on votait la question aujourd'hui, on aurait perdu. C'est aux Corses de décider par le vote majoritaire l'indépendance.»

    Et selon le dirigeant indépendantiste, son mouvement a désormais toutes les cartes en main pour faire avancer la cause: «Nous avons les ressources pour le développement nécessaire pour l'indépendance — l'eau (on capte actuellement 1% de nos ressources), le savoir-faire et une identité très forte valorisable économiquement», explique-t-il, avant d'ajouter:

    «Pendant les dix ans à venir, nous allons obtenir un nouveau statut et le mettre en œuvre, enrichir la région pour assurer la stabilité économique aux Corses via les activités dans les branches différentes et maîtrisées par les Corses. Ce sont nos outils pour convaincre les Corses.»

    Il faut dire que l'indépendantisme est une affaire de famille chez les Talamoni. Le président de l'assemblée de Corse dit avoir toujours accompagné ses parents à des meetings politiques, avant même de comprendre le sens profond des slogans des militants des années 1970. À l'âge de 16 ans, en 1976 — année de la création du FLNC — il a rejoint le syndicat lycéen qui soutenait le FLNC, sans jamais abandonner le courant.

    «Je n'ai connu que le nationalisme et je n'ai connu que ce courant. Et j'y suis rentré un peu naturellement, j'écoutais les discours d'Edmond Simeoni, le père de Gilles Simeoni, notre candidat d'aujourd'hui», se souvient Jean-Guy Talamoni.

    Allant souvent dans le village Pietradivede depuis son enfance, Jean-Guy Talamoni a vu le milieu montagnard se dépeupler. Ces villages ont reçu un coup déterminant dans les années 1970. Affaibli par la Première Guerre mondiale — la Corse a eu des pertes importantes, humaines et économiques —, le déclin s'est accentué avec le départ des hommes après la Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Algérie. Un sujet qui lui tient donc à cœur:

    «Les villages de montagne sont aujourd'hui en grande difficulté. Mais on a un grand espoir: avec les nouvelles technologies et le numérique, on peut travailler partout. Il faut tenir le coup et renforcer l'activité existante dans ces villages. Les zones rurales font partie d'une grande orientation de notre majorité. Pour cela, on a créé le Comité des massifs pour financer notamment les infrastructures et maintenir le niveau social — garder les écoles, les points médicaux, les postes.»

    Tout en soulignant l'importance de l'entraide dans le milieu difficile d'arrière-pays montagneux, Jean-Guy Talamoni récuse l'existence de la loi de silence face aux pouvoirs publics.

    «C'est du fantasme! On parle d'omerta. Mais ce n'est même pas le mot corse! Je ne dis pas que les Corses racontent leur vie au premier venu, mais l'"omerta" évoque un système mafieux. Et ce n'est pas notre cas. Le banditisme organisé existe, mais ça existe aussi à Paris ou ailleurs, on n'a pas de leçons à nous donner.»

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    Tags:
    Jean-Guy Talamoni, Corse, France
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