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    Gilets jaunes le 1er décembre 2018 à Paris

    France Police-Policiers en colère: «On ne peut pas envoyer l’armée contre le peuple»

    © Sputnik . Ирина Калашникова
    France
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    Fabien Buzzanca
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    Après les terribles violences qui ont secoué la capitale, Michel Thooris, du syndicat France Police– Policiers en colère, s’est longuement entretenu avec Sputnik France. Alors que de nouveaux appels à manifester à Paris ont été lancés sur les réseaux sociaux, il nous décrit une police exténuée et craint des morts. Il en appelle aux autorités.

    Des colonnes de fumée qui noircissent le ciel parisien. Des incendies un peu partout. Des magasins pillés, l'Arc de Triomphe saccagé, les grilles du jardin des Tuileries qui tombent sous les coups des manifestants. Les violences urbaines qui ont émaillé le rassemblement des Gilets jaunes à Paris le 1er décembre ont fait le tour du monde. 133 blessés, dont 23 policiers, sont à déplorer.

    Dans d'autres villes, comme à Toulouse ou au Puy-en-Velay, la situation a fortement dérapé. Le 4 décembre, des dépôts pétroliers et de nombreuses routes étaient encore bloqués dans toute la France. De même que des dizaines de lycées. Et le geste annoncé par l'exécutif, qui comprend notamment un moratoire sur la hausse de la taxe sur les carburants, a été qualifié d'«insuffisant» par des figures des Gilets jaunes, qui appellent à continuer le mouvement. 

     

    La police doit donc composer avec une France qui enrage depuis trois semaines. Et cela risque fort de continuer. Michel Thooris, secrétaire général du syndicat France Police —Policiers en colère, s'inquiète. Il s'est longuement confié à Sputnik France sur l'épuisement des forces de l'ordre, la violence à laquelle elles sont confrontées, le risque de compter les morts ou encore la possibilité d'envoyer l'armée comme le demandent certains de ses collègues. Entretien.

    Sputnik France: Plusieurs de vos collègues décrivent un niveau de violence jamais vu durant leur carrière pour qualifier les scènes de guérilla urbaine qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre. Vous confirmez?

    Michel Thooris: La nature des armes qui ont été utilisées contre nos collègues est véritablement inquiétante. Nous parlons d'individus armés de haches, d'engins incendiaires et d'armes blanches potentiellement létales. Nous avons atteint un niveau de violence qui, je pense, dépasse celui de Mai 68. De plus, à cette époque, les événements étaient localisés. Aujourd'hui, c'est national.

    Sputnik France: Que s'est-il passé?

    Michel Thooris: Les émeutes que l'on a pu voir à Paris le 1er décembre, que l'on peut aussi qualifier d'insurrection ou même de guerre civile, ont un caractère spécial. Vous avez plusieurs forces qui ont été à l'œuvre conjointement sur un même événement. D'une part, étaient présents les différents groupuscules de l'ultra gauche, qu'il s'agisse de groupes autonomes ou des Blacks blocs; un terme qui désigne d'ailleurs des individus qui pratiquent les mêmes techniques de guérilla urbaine plus qu'un mouvement en soi. Ensuite se sont joints à ces casseurs d'ultra gauche des délinquants et criminels issus des cités sensibles de la région parisienne. En plus de ces groupes-là, nous avons également noté la présence de Gilets jaunes qui ne sont pas connus de nos services, mais qui se sont laissés entraîner et ont pris part aux violences. Et, pour finir, quelques individus issus de l'ultra droite qui n'agissaient pas en tant que groupe, mais plutôt à titre individuel ou en petits groupes. Les pillages de commerces et de voitures ont été majoritairement le fait des éléments venus de banlieue parisienne, alors que les autres éléments ont davantage commis des dégradations et s'en sont pris aux forces de l'ordre.

    Sputnik France: Nous sommes le 5 décembre, quatre jours après le chaos parisien. La situation est encore tendue sur plusieurs points un petit partout en France. De nombreux lycées sont maintenant bloqués. Cela fait trois semaines que le mouvement dure. Yves Lefebvre, secrétaire général du syndicat Unité SGP Police FO, parle de forces de l'ordre «au bout du rouleau». Quel est l'état physique et psychologique de vos collègues?

    Michel Thooris: Il y a une très grande fatigue. Les effectifs de police ne sont pas extensibles. Nous sommes plus ou moins obligés d'avoir recours aux mêmes personnes. Il faut savoir que les maintiens de l'ordre très compliqués sont en général au nombre de trois par an: à la Saint-Sylvestre, le 1er mai et souvent un autre événement qui dérape au cours de l'année. La contestation sociale actuelle est un phénomène national avec toute une série de points à gérer. Les policiers sont exténués. Notre organisation met en garde le gouvernement depuis des semaines. L'état de fatigue des effectifs et le niveau de violence auquel ils sont confrontés composent un cocktail dangereux. Ils risquent de moins en moins bien maîtriser leurs interventions.

    Sputnik France: Que ce soit du côté des forces de l'ordre ou des manifestants et des casseurs, on est proche du drame. Le 1er décembre, un CRS a échappé de peu au lynchage à proximité de l'Arc de Triomphe. Des cordons de policiers ont été obligés de reculer face aux assauts des protestataires.
    Vous avez déclaré: «Dans n'importe quel autre pays, dans des circonstances similaires, les forces de maintien de l'ordre locales auraient fait des dizaines de morts. Mais pas en France.» Quelle est la prochaine étape? L'usage d'armes à feu?

    Michel Thooris: Bien sûr. Vous prenez l'exemple de notre collègue qui a failli se faire lyncher. Il était clairement en état de légitime défense et je peux vous assurer que dans d'autres pays, nos homologues auraient fait le choix de sortir leurs armes et d'ouvrir le feu. Nous soulignons l'extrême professionnalisme et le grand sens de l'humanisme de notre collègue, qui a préféré mettre sa vie en péril plutôt que de neutraliser ses agresseurs. Mais il faut comprendre que cette situation répétée semaine après semaine va conduire à des morts. Est-ce que le gouvernement va aller au bout de sa logique? Ira-t-il jusqu'à faire ouvrir le feu de manière déguisée? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il n'y aura pas d'ordre direct de tirer sur les manifestants, mais on va se retrouver dans des situations insurrectionnelles où des collègues devront fait usage de leurs armes pour sauver leur vie. Dieu merci, cela n'a pas été le cas le 1er décembre, mais on aurait très bien pu y assister.

    Sputnik France: Avec quelles conséquences?

    Michel Thooris: Dans une telle situation et même s'il s'agit du pire des casseurs, cela laissera des traces extrêmement importantes dans l'opinion publique. Il existe clairement un risque de déstabilisation de notre société démocratique. Notre organisation n'arrête pas d'interpeller les autorités depuis que nous constatons le durcissement de ce mouvement et la réalité du terrain. Nous les encourageons à discuter, à apaiser les choses et surtout à prendre des mesures qui seraient de nature à casser la dynamique contestataire.

    Sputnik France: Le gouvernement souhaite pourtant «tenir le cap» malgré les annonces faites ce 4 décembre…

    Michel Thooris: La logique du gouvernement est de ne rien céder et de minorer le mouvement en avançant des chiffres truqués. C'est d'ailleurs l'un des points qui énerve le plus les Gilets jaunes quand vous allez sur les différents points de blocage. Le pouvoir explique que ce qui se passe est le fait d'une petite minorité de quelques milliers de personnes, qui ne seraient absolument pas représentatives du sentiment global qui prévaut en France. Ce n'est pas la réalité. Et la stratégie de communication adoptée par le gouvernement ne fait qu'aggraver la situation et jeter de l'huile sur le feu. On risque de se retrouver dans une situation immaîtrisable. Quand on arrivera plus à repousser les hordes de manifestants des bâtiments publics, que fera-t-on?

    Sputnik France: Certains de vos collègues dénoncent le fait que plusieurs brigades mobiles d'intervention ont la tâche de garder les lieux institutionnels tels que l'Élysée ou l'Assemblée nationale. Une situation qui fait que moins d'effectifs sont disponibles pour gérer les casseurs. Le syndicat Alliance demande «le renfort de l'armée pour garder les lieux institutionnels». Est-ce une solution? Que cela signifierait-il au niveau symbolique?

    Michel Thooris: Mais nous ne sommes pas dans un État militaire! Si Macron fait cela, il faudra qu'il dise les choses clairement. À savoir que nous tombons dans une dictature à la Pinochet. Nous ne pouvons pas envoyer l'armée contre le peuple à l'intérieur du territoire national. C'est juste impensable. Et cela même pour garder des bâtiments. Faire appel à l'armée, c'est admettre que nous sommes en situation de guerre civile. L'armée française est impliquée dans l'opération Sentinelle de lutte contre la menace terroriste et cela la conduit à agir sur le territoire national. Mais tout cela s'inscrit dans un texte très précis qui vise à lutter contre une menace qui vient de l'extérieur et qui nous touche de l'intérieur. En dehors de cela, il n'y a pas de cadre légal pour envoyer l'armée. Et l'envoyer contre qui? À côté de la minorité des casseurs, il y a des Gilets jaunes qui se retrouvent au milieu des violences et qui, quelque part, assistent au spectacle.

    Sputnik France: le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner évoque la possibilité de l'instauration de l'état d'urgence. Quelles conséquences cela aurait-il pour les forces de l'ordre?

    Michel Thooris: Cela ne sert à rien du tout. L'intérêt aurait été d'agir dès la manifestation du 24 novembre à Paris. Il fallait assigner à résidence et de manière temporaire les casseurs connus des services de renseignement et de police. Nous parlons ici d'environ 200 individus de l'ultra gauche. Cette décision aurait permis à mes collègues d'avoir un cadre légal pour appréhender en amont ces individus s'ils s'étaient rendus dans le périmètre des manifestations. Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans cette situation. Les individus qui participent à ces actions d'exactions et d'émeutes sont trop nombreux. Comment les assigner à résidence et comment faire respecter ces assignations? En l'état, l'état d'urgence ne sert plus à rien, c'est le cas de le dire.

    Sputnik France: Les dispositifs de maintien de l'ordre mis en place le 24 novembre et le 1er décembre à Paris ont été vivement critiqués. Qu'en pensez-vous?

    Michel Thooris: Je ne sais pas à quel jeu joue le gouvernement. Ils savaient très bien, dès le 24 novembre, que les Gilets jaunes voulaient se rendre sur les Champs-Élysées et que certains éléments voulaient profiter de l'aubaine pour casser. Les autorités ont des remontées du terrain de la part de la police et des services de renseignement. Pourquoi les dispositifs de sécurité ont été aussi mal faits? Pourquoi était-ce si mal organisé? C'est un mystère. Je ne peux rien affirmer. Je m'interroge. Y a-t-il eu volonté dans un premier temps de laisser la casse s'opérer pour décrédibiliser les Gilets jaunes? S'ils ont effectivement joué cette carte-là, c'est raté. Les Français soutiennent toujours très majoritairement le mouvement.

    Sputnik France: On a vu beaucoup de casseurs issus des banlieues sévir le 1er décembre. Le 3 décembre, la situation était très tendue à Aubervilliers et à Trappes. Pourrait-on imaginer un embrasement des banlieues tel qu'on l'a vu en 2005? Un soulèvement qui viendrait s'ajouter au mouvement des Gilets jaunes qui, je le rappelle, est principalement provincial. Est-ce que l'État aurait les moyens de gérer à la fois le chaos à Paris, une révolte des banlieues et le mouvement des Gilets jaunes en province?

    Michel Thooris: Très clairement cela serait totalement impossible sans le concours de l'armée. Si une telle situation devait se produire, nous serions de fait en guerre civile. L'armée pourrait se voir donner le pouvoir pour rétablir l'ordre public. La date qui nous inquiète le plus du côté de notre syndicat est le 31 décembre. À chaque fois, la police a beaucoup de mal à maintenir l'ordre lors de la Saint-Sylvestre. Je m'étonnerais fortement que les Gilets jaunes n'appellent pas à une action pour cette date symbolique, d'autant plus que le lendemain est un jour férié.

    Sputnik France: Va-t-on inéluctablement vers la guerre civile?

    Michel Thooris: Je ne dirais pas avec certitude que c'est vers ce quoi l'on se dirige. Ce mouvement de très grande ampleur pourrait très rapidement s'éteindre si le gouvernement répondait sérieusement à un certain nombre de revendications des Gilets jaunes.

    Sputnik France: De nouveaux appels à manifester dans la capitale le 8 décembre ont été lancés. Que doit- on annoncer du côté du gouvernement pour éviter de voir à nouveau des scènes d'émeutes urbaines à Paris?

    Michel Thooris: Je ne veux pas avoir de discours trop politique et je ne demande pas la démission de Macron. Mais je pense qu'il doit, à minima, organiser un référendum sur sa politique comme a pu le faire le général de Gaulle à la suite de Mai 68. Et avec tout le respect que j'ai pour Emmanuel Macron, qui a été élu démocratiquement et qui est légitime, ce n'est pas Charles de Gaulle. Cela serait d'autant plus normal que Macron s'inspire de son illustre prédécesseur sachant que le pays était moins démocratique à l'époque. Le pluralisme politique n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. La soif de démocratie du peuple non plus. C'est dans ce cadre que Charles de Gaulle a accepté de remettre en jeu sa légitimité. Je ne vois pas comment Emmanuel Macron pourrait s'y soustraire.

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    gilets jaunes, armes, arme à feu, armée de terre, police militaire, morts, guerre civile, blessés, état d'urgence, émeutes, manifestation, violences, armée, guerre, Édouard Philippe, Christophe Castaner, Emmanuel Macron, Paris, France
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