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    Edward Snowden

    Demande d’asile d’Edward Snowden: «mon petit doigt me dit que Macron ne le fera pas», selon Antoine Lefébure

    © AFP 2019 Frederick Florin
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    Plusieurs membres de LREM ont publiquement annoncé être favorables à l’accueil du lanceur d’alerte Edward Snowden, qui a dit qu’il «aimerait beaucoup» qu’Emmanuel Macron lui accorde l’asile. Cette demande a-t-elle des chances d’aboutir? Sputnik France a posé la question à Antoine Lefébure, auteur du livre «L’affaire Snowden».

    «Edward Snowden, c’est quelqu’un qui a rendu service à l’humanité, c’est quelqu’un qui nous a montré, preuves à l’appui, qu’il y avait un système de surveillance extraordinairement vaste.»

    Après Nicole Belloubet sur le plateau du Grand jury RTL Le Figaro LCI, dimanche 15 septembre, c’est Nathalie Loiseau qui s’est montrée, ce lundi, favorable à l’accueil en France du lanceur d’alerte Edward Snowden. Ce dernier avait déjà déposé une demande d’asile sous la mandature de François Hollande, en 2013 qui n’avait pas abouti. Si, comme le précise l’eurodéputé, c’est à l’Office de protection des réfugiés (Ofpra), «une agence totalement indépendante», de traiter sa demande, difficile de croire que l’exécutif n’ait pas eu son mot à dire dans un dossier aussi important. 

    ​Celui que beaucoup aux États-Unis considèrent comme un traître pour avoir divulgué dans la presse des secrets d’État, a réaffirmé ce lundi, au micro de France Inter, son souhait de demander l’asile à la France. Une occasion unique d’affirmer l’image de «puissance d’équilibre» du pays, indépendant des États-Unis, comme aime l’affirmer Macron. C’est aussi l’occasion d’être en phase avec les valeurs qui fondent la République, expliquait Nathalie Loiseau dans la matinale de France Inter:

    «Je serais très heureuse qu’il soit en Europe», affirme-t-elle avant d’ajouter qu’«aucun pays européen n’a donné l’asile à Snowden, on est en décalage complet par rapport aux valeurs que l’on porte.»   

    Qu’est-ce qui retient donc la France d’accorder l’asile à Edward Snowden? Et, plus globalement, quelle est la situation des lanceurs d’alerte aujourd’hui en France? Sputnik France a interrogé Antoine Lefébure, essayiste, expert des technologies de la communication, et auteur du livre «L’affaire Snowden: Comment les États-Unis espionnent le monde» paru en 2014 aux éditions La Découverte.

    Sputnik France: Edward Snowden a mentionné qu’il «aimerait beaucoup» obtenir le droit d’asile en France, Nicole Belloubet a souligné qu’elle était «pour», tout comme Nathalie Loiseau, qui voit en lui quelqu’un qui a «rendu service à l’humanité». Pensez-vous que le gouvernement d’Emmanuel Macron serait prêt à accueillir Snowden? Bien qu’en France ce ne soit pas –officiellement– l’exécutif qui gère les demandes d’asile, mais une institution autonome.

    Antoine Lefébure: «C’est possible, mais cela pose pour le gouvernement français un problème de sécurité, qui, d’ailleurs, se pose moins en Russie. La France n’est pas spécialiste de la sécurité, comme on a pu le constater dans le cas de Charlie Hebdo et le Bataclan. Peut-on donc dire qu’il serait en sécurité en France? Je ne pense pas, il serait, au contraire, très menacé.»

    Sputnik France: Sommes-nous toujours dans un cas de figure où notre alliance avec les États-Unis prévaut sur les valeurs défendues par la France?

    Antoine Lefébure: «Ce n’est pas tellement un choix dans la mesure ou la France est tout de même intégrée, aussi bien à l’Otan qu’aux activités de la NSA, avec les mêmes logiciels et dispositifs. Encore une fois, le problème est essentiellement sécuritaire en France: énormément de gens veulent sa peau dans l’appareil d’État militaro-industriel [américain, ndlr], non pas pour se venger, mais pour en faire un exemple. Il a tout de même fait beaucoup de choses qui restent encore impunies, donc il est vraiment en danger.»

    Sputnik France: Pourquoi donc réitérer sa demande d’asile auprès de la France et indiquer dans les médias qu’il souhaite venir en France?

    Antoine Lefébure: «Peut-être qu’il surestime un peu à la fois l’indépendance et la capacité de sécurité qu’il y a en France. Dans les années 1930, il y a beaucoup d’intellectuels juifs qui se sont réfugiés dans le pays des Droits de l’homme pour fuir le nazisme et qui se sont tout de même retrouvés dans les camps de concentration quelques années après. Ce n’est donc pas nouveau, cette surestimation de la France à pouvoir protéger les proscrits.»

    Sputnik France: Et en termes de volonté politique du gouvernement français?

    Antoine Lefébure: «Je pense qu’il doit y avoir deux tendances: une première un peu atlantiste, qui ne voit pas l’intérêt d’héberger quelqu’un qui est considéré par une moitié de la population aux États-Unis comme un traître. L’autre partie du gouvernement, qui le perçoit comme un héros des libertés et pense que ça serait une bonne mesure de l’accueillir.» 

    Sputnik France: N’est-ce pas pourtant une occasion de se présenter en champion du monde libre et en puissance d’équilibre entre la Russie et les États-Unis?

    Antoine Lefébure: «Oui, c’est pour Macron une occasion de faire une opération qui serait médiatisée favorablement pour lui, même si –et ce n’est qu’un pronostic– mon petit doigt me dit qu’il ne le fera pas.»

    Sputnik France: Le gouvernement français a-t-il peur, en accueillant Snowden ou d’autres lanceurs d’alerte, d’encourager ce genre de pratiques? 

    Antoine Lefébure: «Oui, il y a effectivement une peur d’encourager ce genre de pratique et aussi de mécontenter tous ceux, dans le gouvernement américain, qui considèrent Snowden comme un traître. La France est quand même un partenaire de premier plan des États-Unis, notamment dans ces théâtres d’opérations africains.»

    Sputnik France: Quelle est la situation des lanceurs d’alerte en France? Sont-ils plus protégés qu’aux États-Unis par exemple?

    Antoine Lefébure: «Non, ils sont dans un environnement plutôt hostile, plus encore qu’aux États-Unis. En France, la protection des lanceurs d’alertes s’arrête et tombe, dès qu’il s’agit de sécurité de l’État ou du domaine secret défense. Ils ne sont protégés que lorsqu’ils lancent des alertes sur des questions industrielles ou techniques sans conséquence militaires ou d’espionnage.»

    Sputnik France: Il y a d’ailleurs une loi qui stipule qu’ils doivent prévenir leur hiérarchie avant de rendre le lancement d’alerte public…

    Antoine Lefébure: «Absolument, et on imagine la situation quand un tel cas de figure arrive… C’est une loi qui a pour unique but de faire croire qu’ils sont protégés, sans véritablement les protéger.» 

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