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    Des agriculteurs français allument des «feux de la colère»

    Paysans en colère contre «le CETA et Emmanuel Macron»: bientôt une «véritable révolte des agriculteurs»?

    © AFP 2019 FRANCOIS NASCIMBENI
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    Les agriculteurs français sont massivement mobilisés en ce 8 octobre. Ils ont décidé de bloquer les axes routiers «majeurs» du pays. «Agribashing», accords de libre-échange ou concurrence déloyale selon eux, les motifs de colère sont nombreux. Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, s’est confié à Sputnik France.

    «Le mot d’ordre est simple: blocage des axes routiers majeurs dans les territoires entre 11 h et 14 h»

    La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et les Jeunes agriculteurs sont à l’initiative d’un mouvement social d’ampleur en ce 8 octobre. Bien décidé à se faire entendre du gouvernement, les acteurs du monde agricole ont souhaité bloquer les axes routiers «majeurs» du pays. Certains ont même pris de l’avance en débutant leurs actions le 7 octobre comme à Limoges, où une centaine d’agriculteurs en colère et plusieurs tracteurs ont défilé à l’appel de la Coordination rurale. Ils ont déversé du fumier, ainsi que plusieurs tonnes de déchets agricoles, devant la mutualité sociale agricole, l’agence de service des paiements et les grilles de la préfecture de la Haute-Vienne, où du foin a également été incendié.

    ​D’après les organisateurs, «l’agribashing, qui nuit à l’image de [notre] métier au quotidien, les accords commerciaux qui visent à importer l’alimentation [dont nous] ne voulons pas, les distorsions de concurrence qui tuent à petit feu l’agriculture française», sont les trois raisons principales qui poussent les agriculteurs à crier leur colère.

    «Il y a un vrai malaise dans le monde agricole et dans le monde rural», a notamment lancé à la veille du mouvement Pascal Cormery, président de la MSA (sécurité sociale agricole), avant d’ajouter: «C’est quand même très difficile de rester calme lorsqu’on voit en permanence les attaques tous les jours, quels que soient les sujets.»

    Les actions coup de poing menées régulièrement par des organisations écologistes et antispécistes agacent particulièrement les agriculteurs, qui demandent à être protégés. D’après le président de la MSA, «beaucoup d’exploitants, même jeunes» se demandent s’ils vont poursuivre dans la voie agricole. «Quand on demande les mêmes exigences à des petites structures qu’on demande à des grosses, on voit là toute la difficulté qu’engendre l’imposition de ces différentes normes», a-t-il poursuivi.

    La profession est touchée par un profond malaise. Le nombre d’appels au secours reçus par le service d’écoute téléphonique de la MSA, Agri'écoute, a été de 6.352 entre mars 2018 et juin 2019, soit… 400 appels par mois.

    ​Bernard Lannes, président de la Coordination rurale s’est exprimé au micro de Sputnik France sur une profession qu’il juge plus que jamais en péril. Entretien.

    Sputnik France: Où étiez-vous en cette journée de mobilisation?

    Bernard Lannes: «J’étais dans le Lot-et-Garonne. Nous avions une grosse journée de mobilisation à Agen, comme un peu partout en France. Le 7 octobre, j’étais à Nantes. Nous participons activement à ces actions pour dénoncer l’“agribashing”, les zones non traitées (ZNT) ou encore le CETA, l’accord de libre-échange signé avec le Canada. Ce contexte nous fait dire que les agriculteurs sont totalement lâchés par le gouvernement.»

    Sputnik France: Quel message voulez-vous faire passer aux autorités?

    Bernard Lannes: «Nous entendons parler des populations qui souffrent dans ce pays. Nous sommes l’une de ces catégories et cela fait des années que l’on souffre. Nous vivons des crises successives, deux agriculteurs se suicident par jour. Nos revenus sont continuellement en baisse, car rien n’est organisé et encore moins réglé par rapport à ce qu’avait dit Emmanuel Macron concernant les États généraux de l’alimentation. Les choses se sont améliorées par rapport à ce qui touche au haut de gamme. Mais cela ne concerne qu’une minorité de professionnels. La majorité de la production française provient de ce que l’on appelle l’agriculture de masse. Et là, les prix n’y sont pas. Si l’on ajoute à cela la pression provoquée par les ZNT, l’“agribashing” et le fait que l’on passe pour des empoisonneurs, cela fait beaucoup…»

    Emmanuel Macron
    © Sputnik . Ирина Калашникова

    Sputnik France: Vous parlez d’«agribashing», que mettez-vous derrière ce terme?

    Bernard Lannes: «C’est très simple. Nous sommes les premiers écologistes de France. Si nous habitons dans le pays le plus visité au monde, c’est en grande partie, car nous avons une agriculture diverse, variée, tracée et de qualité, que tous les pays nous envient. Face à cela, nous assistons à une rupture entre la campagne et les villes, organisée par une ultra-minorité d’écologistes intégristes. Aujourd’hui, ils veulent interdire ce qu’ils appellent des pesticides et nous des produits phytosanitaires. De plus, ils nous parlent de bien-être animal alors que cela fait partie des règles internationales qui nous permettent d’élever des animaux dans de bonnes conditions. En face, vous avez affaire à des extrémistes qui s’attaquent à des boucheries et veulent supprimer totalement l’élevage. On ne comprend plus. À chaque recul de l’agriculture en France, c’est de l’alimentation en provenance de l’autre bout de la planète qui fait son entrée dans le pays. Et elle est souvent chargée de molécules que l’on n’utilise même plus.»

    Sputnik France: Vous mettez notamment en cause le CETA…

    Bernard Lannes: «Oui et Emmanuel Macron. Rappelez-vous quand tout le monde, dont le Président, se focalisait sur la forêt amazonienne qui brûlait. C’était le cas, car les Brésiliens produisent du soja pour l’exporter au niveau international. Pour cette raison, ils mènent une politique de brûlis. Ils ont “déforesté” des quantités phénoménales de forêt amazonienne. Ils cultivent des carrés de 1.000 ou 2.000 hectares avec deux récoltes par an en monoculture avec du soja transgénique traité avec du Glyphosate directement sur la plante. Il faut savoir que nos élevages dits industriels sont nourris avec ce soja-là. Nous l’avons dénoncé il y a plusieurs années en allant dans les ports. Il rentre en France du soja transgénique en toute légalité, car ce dernier ne dépasse pas la dose de Glyphosate autorisé. La cerise sur le gâteau étant que pendant ce temps-là, on veut nous interdire d’utiliser ce même Glyphosate en interculture [période comprise entre deux cultures principales, ndlr], car nous ne cultivons pas d’OGM. En France, nous ne pouvons plus cultiver de soja, de pois, de luzerne et toutes sortes de protéines, car ce n’est pas rentable au prix que l’on nous propose. Ce que l’on demande c’est qu’Emmanuel Macron aille au bout de sa démarche. Lors des États généraux de l’alimentation, une réorganisation du marché et de la production de protéines françaises pour nourrir des animaux français, permettant une traçabilité intégrale sur l’étiquette, avait été évoquée. Notamment en ce qui concerne les plats cuisinés et les repas hors cadre familial, qui représentent 80% des déjeuners consommés en France. Selon moi, alimentation industrielle ne veut pas forcément dire de mauvaise qualité. Avec de bons ingrédients, on peut très bien faire de la bonne qualité. La preuve: cela existe.»

    ​Sputnik France: Vous dénoncez les attaques des organisations écologistes ou antispécistes; que demandez-vous aux autorités pour agir sur cette problématique?

    Bernard Lannes: «Concernant les antispécistes qui s’attaquent aux agriculteurs, et que nous attrapons de temps en temps, ou les membres de l’association L214 qui mettent des caméras un peu partout dans les élevages, il faut tout simplement de la sévérité au niveau de la justice. Vous ne pouvez pas rentrer dans une propriété privée comme cela. Sans parler des énormes risques sanitaires que cela représente. Ensuite, au sujet des produits phytosanitaires, je peux vous dire que moi, agriculteur conventionnel, j’ai suivi une formation pour me protéger et utiliser ces produits à bon escient. Mes appareils de traitement passent des contrôles techniques tous les cinq ans. Les produits phytosanitaires que j’achète en toute légalité viennent avec conseils à la clé et autres règles d’utilisation draconiennes. Toutes ces polémiques autour de ces produits sont grandement la faute du politique. Il y a deux cas de figure: ou ils sont bons, ou ils sont mauvais et ils les retirent avant que l’on subisse la pression de la société civile qui n’en veut plus. Je ne supporte plus de passer pour un empoisonneur. Je ne suis pas un empoisonneur!»

    Sputnik France: Si vous n’êtes pas entendu, pourrait-on assister à une véritable révolte des agriculteurs et avec quelles actions?

    Bernard Lannes: «Oui. De toute façon, là, il s’agit clairement d’un premier coup de semonce. Nous continuerons également à faire de la pédagogie. Mais je constate un désarroi très profond dans la profession. Pour le moment, vous n’avez pas des milliers d’agriculteurs dans les manifestations publiques. Mais derrière, ça bout. Les autorités ont cru éteindre le feu des Gilets jaunes, mais il couve. La majorité des agriculteurs ne tirent plus un digne revenu de leur métier alors qu’ils travaillent 70 heures par semaine. Nous prédisons un hiver compliqué. Concernant les zones non traitées, certains maires ont pris des arrêtés illégaux cassés par les préfets de région. Mais Emmanuel Macron envisage de faire passer un décret. S’il prenait une décision qui s’avèrerait intenable pour le monde agricole, je pense qu’il pourrait s’agir du détonateur qui ferait sortir les agriculteurs de chez eux.»

    Sputnik France: Vous êtes très inquiet pour l’avenir de votre profession…

    Bernard Lannes: «Nous sommes 466.000 agriculteurs aujourd’hui. La moitié a 54 ans ou plus. Dans 10 ans, ils seront à la retraite. Pour le moment, nous en remplaçons péniblement 10%. Voyez un peu où l’on va.»

    Tags:
    agriculture, France
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