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«Quartiers sensibles», «zones criminogènes»: quel que soit le qualificatif, les cités sont perçues comme des poudrières. Les anciens Renseignements généraux, fusionnés en 2008, menaient un travail de renseignement humain pour prévenir les heurts, et leurs compétences semblent avoir disparu. Jérôme Gigou plaide pour renouer avec elles.

Saint-Étienne-du-Rouvray, dans la nuit du 19 au 20 janvier: un camion rouge vif s’arrête rue Daniel Serano et les sapeurs-pompiers en descendent pour éteindre le mât en flammes d’une caméra de vidéosurveillance. Mais c’était un guet-apens. Une dizaine d’individus leur tombent dessus et les pompiers subissent des tirs de mortiers d’artifice. À 20 h 30, un équipage de la BAC (Brigade Anti-Criminalité) arrive en renfort… trop tard: les agresseurs s’enfuient. Dans cette ville au sud de Rouen (76), où le père Hamel fut par ailleurs assassiné par deux terroristes islamistes en 2016, c’était le deuxième guet-apens de l’année. Le 4 janvier dernier, cinquante émeutiers avaient construit une barricade pour caillasser pompiers et policiers.

«Ce n’est pas politiquement correct de dire ça, on dit aujourd’hui que les émeutes sont sociales», mais pour Jérôme Gigou, pas de doute: «les émeutes sont liées aux trafics». Pour cet ancien agent des Renseignement généraux (RG), aujourd’hui Secrétaire général adjoint de VIGI Police, ces violences ciblées permettent en réalité aux dealers de desserrer l’étreinte de la police sur leurs territoires.

Et face à ces zones de non-droit, l’État manque de moyens, mais peut-être surtout de vision. Que faire pour prévenir l’embrasement? En finir avec la culture de l’impunité qui sévit dans les tribunaux est souvent évoqué à droite de l’échiquier politique. Mener une véritable politique éducative est envisagé à gauche. Jérôme Gigou, quant à lui, regrette la disparition des RG et, surtout, celle de leur savoir-faire humain en matière de prévention des flambées de violences: «on est en train d’y revenir petit à petit du fait des émeutes récentes, mais il y a eu une grosse déperdition depuis 2008», nous a-t-il expliqué.

© AFP 2019 GEOFFROY VAN DER HASSELT
Dans les banlieues, le face-à-face permanent. Pour Jérôme Gigou du syndicat VIGI Police, les émeutes et guet-apens qui visent la police ont pour objectif de desserrer l"étreinte sur les trafics de stupéfiants.

Le renseignement humain, victime collatérale

Créée en 1907, la Direction centrale des Renseignements généraux (RG) avait pour mission de renseigner l’exécutif sur tout mouvement menaçant la sûreté de l’État. Une «Police politique», des «barbouzes», dénonçaient leurs critiques. Peut-être: après tout, les RG n’étaient-ils pas les héritiers de la police de Fouché, le terrible ministre de Napoléon? Leurs méthodes inquiétaient, et leur culte du secret ne rassuraient personne. Pourtant, dans les quartiers criminogènes, leur action était-elle totalement inutile? Jérôme Gigou, nous a décrit celle-ci:

«Il y avait un maillage dans les quartiers, ça allait du gardien d’immeuble jusqu’au traitement des sources. Les gens étaient recrutés par les RG pour donner de l’info. Il y avait un contact de proximité et derrière, une surveillance pouvait être mise en place pour évaluer les trafics au sein des cités, évaluer les chefs de bande et identifier les meneurs lors d’émeutes.»

Qu’il soit «en milieu ouvert» ou «en milieu fermé», c’est-à-dire clandestin, le travail des RG était de longue haleine, rumeurs et informations se croisaient: «c’est le problème de la fiabilité des renseignements: beaucoup de gens veulent parler, mais ce n’est pas toujours sûr». S’instaurait dès lors une zone grise, où l’arbitraire était chose courante: «ils peuvent vouloir faire sauter un PV. Ça se sait… on ne peut pas avoir de renseignement sans monnaie d’échange». L’argent, la coercition, l’idéologie ou l’ego: sans doute, les méthodes des RG ne différaient-elles pas tant de celles de leurs cousins des services extérieurs.

Mais ces procédés furent de plus en plus difficiles à mettre en œuvre au fil des années, alors que s’accentuait l’exigence de transparence de la puissance publique. Signe des temps, le fichier de police informatisé EDVIGE, créé en 2008, un tollé dans l’opinion. Il sera retiré quelques mois plus tard.

À qui profite le crime?

Cette année-là, les RG fusionnaient avec la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et devenaient la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). à la suite des attentats de 2012, cette dernière deviendra la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI), basculant de l’autorité de la direction de la Police nationale à celle, plus directe, du ministère de l’Intérieur. Mais cette apparente rationalisation aura des conséquences indéniables sur le terrain:

«C’est très simple: lors de la fusion entre RG et DST, cette dernière a pris le dessus, nous confie Jérôme Gigou. Les ex-RG ont été reversés à la sécurité publique. Ceux-ci n’avaient aucune connaissance en la matière.»

Le renseignement humain fut dès lors une victime collatérale des réformes bureaucratiques. Le savoir-faire se serait perdu, tout comme les informations: ainsi, les services ne disposeraient-ils plus de fichier spécifiquement dédié au contrôle des zones criminogènes. Une conséquence de la politique EDVIGE, mais aussi des circonstances et du cadre légal: «dans les violences urbaines, il y a des mineurs auteurs de violences. Que fait-on d’eux? C’est un problème pour les ficher». Et donc pour suivre leur évolution dans la criminalité. Mais la disparition des RG n’a pas arrangé que les petites frappes:

«Les chefs de circonscription pouvaient donner les chiffres de criminalité qu’ils voulaient… et l’économie perdurait, et les violences urbaines aussi», affirme Jérôme Gigou avant de poursuivre: «Je pense qu’il y a une volonté de la part des commissaires de préserver de bons chiffres.»

Et ce statu quo satisferait plus d’une personne: «derrière, il y a des enjeux économiques. Si on cible un quartier particulier, la baisse de l’immobiliser s’ensuit».

L’Humain d’abord  

Les agents des RG apportaient un autre son de cloche: «les préfets aimaient bien avoir l’avis des RG pour savoir ce qu’il se passait», relate notre source, avant de préciser que le rôle des rens’ était de dire «les choses telles qu’elles étaient». Placés sous l’autorité de la direction centrale, ils étaient davantage autonomes et sans doute moins vulnérables aux manœuvres d’appareil. Aujourd’hui, les ex-RG dépendent de la sécurité publique, et donc de son budget. Or, la sécurité publique privilégierait les Brigades anticriminalité au renseignement.

«La BAC, on appelait ça du “saute-dessus”!» nous explique en riant Jérôme Gigou. Les agents des BAC sont en effet dédiés à l’interpellation en flagrant délit. «Nous, nous n’étions pas voués à interpeller», nous précise notre interlocuteur. Plus discrets, les RG étaient notamment en mesure d’apporter une information de première main pour évaluer les interventions, en amont comme en aval: «si ce n’était pas judicieux d’intervenir, par exemple en plaçant un car de CRS qui provoquerait une émeute, alors on le disait.» Pour mieux frapper le lendemain. Alors, à l’heure où les forces de police se disent exsangues, mobilisées dans des actions souvent contre-productives, peuvent-elles faire l’économie d’une telle redécouverte des quartiers sensibles?

 

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