France
URL courte
Par
20401
S'abonner

Après une semaine de cours à distance pour 850.000 enseignants et 12 millions d’élèves, comment le quotidien des classes, bouleversé par le confinement dû à l’épidémie de coronavirus, s’organise-t-il? Entre critique acerbe du gouvernement et adaptation forcée, trois professeurs ont accepté de témoigner.

«Ils ont peur d’une chose, que les profs puissent glander devant Netflix!»

Le cri du cœur de Fatiha Boudjahlat, professeur d’histoire-géographie à Toulouse en classe de 6e et de 3e, traduit une certaine exaspération envers «le gras du mammouth», l’Éducation nationale et Jean-Michel Blanquer. Le matin du 12 mars, le ministre a déclaré, sur les ondes de France Info, n’avoir «jamais envisagé la fermeture totale» des établissements scolaires afin d’endiguer la propagation du coronavirus. Patatras, le soir de la même journée à 20 h pétantes, le Président de la République annonce la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités à compter du lundi 16 mars. Un «cafouillage de la part du ministre» commente René Chiche, professeur de philosophie dans un lycée varois, qui note également la volonté de sa hiérarchie de maintenir «les écoles ouvertes pour les personnels soignants». Celui-ci fustige: «ça a très mal commencé». Depuis cinq jours de classe forcée à la maison, qu’en est-il des cours prodigués? Garderie ou continuité pédagogique?

«Continuité pédagogique»? De la «communication!»

L’expression a le don de faire bondir d’une seule voix les trois enseignants que Sputnik a interrogés. René Chiche conteste «cette expression même», c’est de la «communication» pour François Cocq, professeur de mathématiques de collège à Champigny-sur-Marne ou encore un «artifice sémantique pour faire croire que tout va bien, que tout se passe ordinairement», selon Mme Boudjahlat, qui ne mâche décidément pas ses mots vis-à-vis du ministère:

«J’aimerais que le ministre et la hiérarchie nous lâchent les baskets, parce qu’ils sont en train de justifier leur propre existence en nous bombardant de conseils, de consignes, de textes inutiles», s’emporte-t-elle.

La situation inédite du confinement oblige professeurs, parents et élèves à «bricoler», selon les mots de François Cocq. Les cours à distance passent obligatoirement par le numérique. Trois outils sont d’ores et déjà utilisés par la communauté scolaire, l’environnement numérique de travail (ENT), les applications Pronote ou encore Discord, qui sont mis à rude épreuve. D’autres constituent des boucles WhatsApp pour reconstituer chaque classe et améliorer les échanges. Certains évoquent notamment la saturation des réseaux ou carrément l’absence de matériel informatique.

Fatiha Boudjahlat décrit ses difficultés quotidiennes de professeur confiné: «quand je me lève, je me connecte sur l’ENT et une fois sur trois, il ne marche pas du tout», mais parvient toutefois à élaborer des stratégies originales pour capter l’attention de ses élèves: «je fais une revue de presse de tout ce qui passe à la télé». Celle-ci évoque également le site Lumni, qui l’aide à concocter des exercices ludiques en partageant «des capsules vidéo de cours, des serious games, plein d’activités, des épisodes de “C’est pas Sorcier”.»

Objectif: capter l’attention des élèves

Le professeur de philosophie en classe de Terminale n’a pas attendu le coronavirus pour interagir via les nouvelles technologies avec ses élèves. Depuis quelques années, René Chiche a créé un groupe Facebook fermé constitué de ses disciples, actuels et passés, évoquant la formation d’une «vraie communauté intéressante». Contrairement au collège, lors de la dernière année passée au lycée, on encourage les élèves à développer leur autonomie: «juste avant l’annonce de la fermeture de l’établissement, j’avais donné à mes élèves des cours et des textes à travailler. Ils auront à me rendre une dissertation». René Chiche avertit pourtant: il est «absolument indispensable qu’ils maintiennent cette habitude d’écrire régulièrement.»

«Le capital culturel et scolaire est socialement discriminé»

Le ministère a également annoncé la mise à disposition des ressources du Centre national d’enseignement à distance (CNED), constituées d’exercices en ligne conformes au programme ainsi qu’une «classe virtuelle», un cours diffusé en visioconférence. François Cocq a déjà utilisé cette formule cette semaine, un outil qu’il décrit comme «très imparfait»: «Les élèves me voient, je ne leur permets pas de se voir entre eux, ils m’entendent, et j’ai une espèce de tableau à disposition […] Je ne peux pas faire les symboles des éditeurs d’équation ni de symboles mathématiques.»

Étonné, le professeur de mathématiques note l’existence d’une réelle «demande» de la part des élèves, ce qui n’est pas le cas habituellement.

Ceux-ci, «enfermés chez eux, d’une certaine façon, ils s’ennuient», sont «très présents au rendez-vous que je leur fixe, parce que c’est le début, parce que c’est la nouveauté, et qu’ils ont une certaine appétence.»

Et qu’en est-il des exercices proposés par le CNED? François Coq, par ailleurs ancien secrétaire national à l’éducation au Parti de Gauche, ex-compagnon de route historique de Jean-Luc Mélenchon, estime que ces activités sont «globalement inadaptées», car les élèves se formant au CNED sont généralement «très scolaires et d’un bon niveau». Enseignant dans un quartier d’éducation prioritaire, appelé aujourd’hui REP (Réseaux d’éducation prioritaire), dans le Val-de-Marne, il considère que «les cours proposés ne sont pas du tout adaptés au profil de mes élèves.»

La Toulousaine Fatiha Boudjahlat abonde. Ayant envoyé des évaluations à l’ensemble de ses élèves, elle affirme immédiatement remarquer «le très fort écart social, à quel point le capital culturel et scolaire est socialement discriminé» entre les plus actifs, «les CSP+», et d’autres «qui n’arrivent pas du tout à se servir de leur ENT et des documents». Le confinement, facteur aggravant des inégalités? C’est certain pour les familles monoparentales ou les foyers où le français n’est pas parlé.

«Je ne suis pas une fabrique à fiches»

René Chiche a adopté un point de vue plus global. Il est d’ailleurs l’auteur d’un ouvrage paru en janvier, La Désinstruction nationale (Éd. Ovadia), traitant des problématiques chroniques rencontrées à l’école, d’un «quasi-illettrisme» d’une grande partie de lycéens au rôle dévastateur joué par les parents d’élèves, l’administration et la société.

«L’école est surtout devenue une garderie. On délivre le diplôme à des élèves qui ne savent même pas écrire trois lignes qui ont un sens et je ne parle même pas de l’orthographe. Il faut relire trois ou quatre fois la phrase pour deviner le sens.»

Alors non, pour lui, quelques semaines de confinement ne changeront pas la donne. Ce qu’il souhaite retenir de ces classes à la maison, c’est que l’ensemble de ces dispositifs, aussi perfectionnés soient-ils, ne peuvent remplacer le professeur physiquement présent face à ses élèves en salle de cours. Il espère que la société, les gouvernants se rendront compte que l’enseignement, «c’est autre chose que la transmission de prêt-à-penser, de prêt-à-recracher, et pour certains collègues, de prêt-à-enseigner.» Fatiha Boudjahlat tient des propos du même acabit:

«Notre plus-value d’enseignant, c’est notre présence physique pour aller aux côtés des élèves, leur expliquer, les faire participer […] Je ne suis pas une fabrique à fiches, notre boulot, ce n’est pas de faire de la garderie, notre plus-value est pédagogique, elle n’est pas dans la fabrique d’exercices.»

Affirmant «jouer le jeu avec un certain volontarisme» durant cette période exceptionnelle, François Cocq se méfie toutefois de ce processus, un «modèle libéral que l’on veut généraliser, les cours à distance pour détruire l’enseignement» et qui ne doit pas être «généralisable». C’est le sens de la tribune dans L’Express de l’économiste libéral Olivier Babeau, qui s’en réjouit.

Dernier point abordé, c’est la question de la reprise des cours. Tous les établissements scolaires seront fermés jusqu’aux vacances de printemps. Cette fermeture pourrait-elle se prolonger quitte à réduire les vacances d’été? Supposés partir en congés le 4 juillet, l’ensemble des enseignants ainsi que les élèves pourraient en être partiellement privés. «Rien n’est impossible», a déclaré Jean-Michel Blanquer sur France Info. Poursuivant sa réflexion, le ministre a déclaré qu’il s’agissait d’un «cap indicatif, on ne peut être sûr de rien, c’est en fonction de l’évolution de l’épidémie qu’on pourra» décider. François Cocq n’est pas ravi de la sortie de son ministre de tutelle:

«Si le ministre envisage de réduire les vacances d’été, il n’y a pas de problème. Dans ce cas-là, j’arrête immédiatement ce que je suis en train de faire avec mes élèves.»

Il relève également une problématique difficile à contourner, la chaleur des classes pendant l’été, même en région parisienne, où la température peut monter parfois jusqu’à 40 °C, proposant à M. Blanquer de venir le visiter: «je l’invite à venir suivre un cours avec moi, pour voir s’il est capable et s’il est en état de travailler.» Même souci pointé par Fatiha Boudjahlat qui rappelle le report du brevet 2019 par Jean-Michel Blanquer, en raison de la canicule. Ce 20 mars, celui-ci a tenu à démentir tout changement de calendrier.

​Souhaitant terminer par une note positive, en bon professeur de philosophie, René Chiche évoque l’étymologie latine du terme «école», le mot «schola».

«Il y a quand même un aménagement du temps qui est un peu plus conforme aux activités intellectuelles. On appelle ça le loisir, le mot qui est à l’origine du mot “école”.»

Lire aussi:

Un drone filme une foule détruire une colonne entière de voitures de police à Philadelphie – vidéo
Space X, pétrole, G7: de quoi se sont entretenus au téléphone Poutine et Trump
La taxe qui avait provoqué le mouvement des Gilets jaunes remise sur la table par un conseiller de Macron
Tags:
Fatiha Boudjahlat, Jean-Michel Blanquer, Emmanuel Macron
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook