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La géopolitique dicterait-elle la générosité tricolore? Après avoir boudé les appels à l’aide de l’Italie alors qu’elle prône la solidarité européenne, la France tend la main à l’Afrique, où elle redoute autant l’expansion du virus… que celle de l’influence chinoise.

«Près de 1,2 milliard d’euros», tel est le montant de l’aide française destinée à l’Afrique pour lutter contre le Covid-19.

C’est Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, qui a lancé le chiffre le 8 avril devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. «C'est une question de solidarité, mais c'est aussi une question d'intérêt pour notre sécurité», avait-il justifié le 24 mars, déjà devant les députés, lorsqu’il annonçait qu’un «paquet financier» serait mobilisé afin de venir en aide aux pays les plus vulnérables face à la pandémie, notamment en Afrique.

Pour l’Afrique, 150 millions de dons, 1 milliard d’euros de prêts

Baptisée «Covid-19 –Santé en commun», cette initiative «prise par le Président de la République et ses pairs africains et l’effort européen» vise à «apporter une réponse ciblée et partenariale», précise ce 9 avril l’Agence française de développement (AFD). L’institution financière publique détaille la constitution de cette enveloppe, 150 millions d’euros sous forme de dons et 1 milliard d’euros sous forme de prêts «afin de répondre aux enjeux de court terme des pays ou des banques publiques de développement partenaires de l’AFD».

Une aide qui ne passe pas inaperçue, au moment où le pays traverse sa plus grave crise sanitaire depuis la grippe espagnole. Une crise marquée par les polémiques autour du manque de moyens, symbolisé par l’appel au don du ministre du Budget lui-même. La France, où l’on en a été réduit à facturer à des familles endeuillées le stockage des corps de leurs proches entreposés dans un bâtiment du Marché d’intérêt national (MIN) de Rungis, réquisitionné par le préfet de police de Paris, faute de place dans des morgues saturées et des crématoriums tournant à plein régime. Une facturation finalement abandonnée devant le tollé provoqué par cette mesure.

Une aide qui passe d’autant moins inaperçue, que si dans une interview à la presse italienne publiée le 28 mars, Emmanuel Macron affirmait que «la France est aux côtés de l’Italie», s’agaçant de la médiatisation de l’aide chinoise et russe apportée à Rome, le bilan de l’aide française apparaissait alors plutôt mitigée. En effet si, dès le lendemain de la publication de l’interview présidentielle, on apprenait que– selon les informations de Franceinfo– Paris aurait livré par camion 1 million de masques et 20.000 combinaisons à l’Italie, on oublie que quelques semaines plus tôt, la France avait cette fois-ci saisi des quatre millions de masques produits en Suède, en transit sur son territoire, à destination de la Suisse, de l’Espagne et… de l’Italie.

Une saisie réalisée dans la foulée de la promulgation d’un décret signé le 3 mars après qu’Emmanuel Macron a annoncé la réquisition de tous les stocks de masques anti-projections et FFP2 (mesure élargie le 13 mars via un autre décret) détenus et produits sur le territoire national jusqu’au 31 mai 2020. La première moitié des masques fut restituée grâce aux pressions diplomatiques de la Suède et probablement aux révélations dans la presse, l’autre moitié dans la foulée des menaces de Stockholm de saisir la Commission européenne.

Une lutte d’influence avec Pékin?

Un bilan qui semble bien maigre face au 1,2 milliard d’euros promis à l’Afrique. Ce continent est actuellement dépeint comme potentiel futur «réservoir du virus» SARS-CoV-2, d’où la nécessité d’y endiguer la propagation de l’épidémie afin d’éviter une deuxième vague en Europe. Pour autant, la solidarité sanitaire est-elle vraiment la seule motivation derrière cet effort budgétaire français et même européen?

Malgré qu’on nous répète que le temps ne soit pas à la polémique, depuis plusieurs jours l’aide humanitaire apportée à l’Afrique par la Chine fait grincer des dents en Occident et tout particulièrement à Paris, où l’on n’hésite pas –jusqu’au plus haut sommet de l’État– à prêter à Pékin des arrières-pensées géopolitiques dans le soutien qu’il apporte aux populations africaines. Une ligne officielle reprise dans la foulée par les médias français où, depuis une semaine, on dénonce à tour de bras l’«offensive de charme», la «diplomatie sanitaire» de Pékin qui veut faire «figure de sauveur» dans une région que Paris considère encore comme son pré carré.

S’il est donc permis de se demander si le geste français à destination de l’Afrique vise aussi à contrer l’influence grandissante de Pékin, l’Europe elle-même n’est-elle pas également concernée par cette démarche? Si certains de ses États membres se sont entraidés dans la mesure de leurs moyens au moment où eux-mêmes étaient frappés par la crise, l’exécutif européen semble avoir attendu l’arrivée de l’aide de pays extérieurs à l’Union pour réagir concrètement. Lorsque Bruxelles se décide le 10 mars à mettre sur la table une aide chiffrée, via un «fonds d’investissement en réponse au coronavirus» de 25 milliards euros d’aides destinés à soutenir les PME et petites entreprises, le ministre italien des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, avait reçu le même jour le soutien de son homologue chinois, Wang Yi, dans la lutte contre le coronavirus, avant qu’un avion transportant une équipe médicale ainsi que du matériel ne décolle de Shanghai pour l’Italie. Jusque-là, grand prince, la Commission avait assuré l’Italie que les mesures financières qu’elle prendrait pour faire face à la crise ne seraient pas répercutées sur le calcul de son déficit.

Même scénario deux semaines plus tard, lorsque l’UE débloquera une enveloppe de 140 millions d’euros à destination de ses Partenariats orientaux (Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Géorgie, Moldavie et Ukraine). «Ces mesures veulent témoigner de la solidarité de l’UE envers cette région alors que la Chine et la Russie multiplient les initiatives de soutien aux pays touchés par le Covid-19», avaient relaté nos confrères du Figaro, sur fond d’éloge du Président serbe à l’égard de l’aide chinoise.

Pékin semble bien au cœur des préoccupations européennes et françaises. On remarquera d’ailleurs que la France n’a passé sa première commande de masques de protection respiratoires à la Chine que le 21 mars, soit après plusieurs semaines de polémique sur la pénurie de protections pour les personnels exposés. Reflet d’une gestion trop budgétaire de la crise sanitaire par les autorités françaises, ou d’une fierté mal ravalée?

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Jean-Yves Le Drian, Chine, Afrique, France, Covid-19
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