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Réforme de l'islam de France (5)
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La charte des principes de l’islam de France verra finalement le jour. Elle a été présentée lundi 18 janvier à l’Élysée par les représentants du Conseil français du culte musulman. Son délégué général, Abdallah Zekri, regrette cependant une décision «politique» et estime que tous les imams ne s’y conformeront pas. Interview.

«Je vous fais confiance et ma confiance vous oblige», avait lancé Emmanuel Macron aux représentants du culte musulman le 18 novembre dernier. Le Président de la République avait alors exigé des dirigeants du Conseil français du culte musulman (CFCM), l’interlocuteur désigné de l’État sur l’organisation du culte, qu’ils rédigent une «charte des valeurs républicaines» ainsi qu’un programme commun de formation des imams.  

C’est chose faite depuis le 16 janvier dernier, après six semaines de négociation et trois semaines de crise ouverte entre les neuf fédérations qui composent le CFCM.

Trois fédérations se sont abstenues de signer: le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), Millî Görüs (une autre organisation turque, proche des Frères musulmans* et de Tariq Ramadan) et, enfin, Foi et pratique, proche du mouvement piétiste rigoriste Tabligh, qui prône une interprétation littérale du Coran. Plus surprenant en revanche, l’association Musulmans de France (ex-Union des organisations islamiques de France, UOIF, également liée aux Frères musulmans*) a paraphé le document.

«Cette charte est peut-être une avancée, mais on s’y est très mal pris»

Les cinq fédérations (les musulmans de l’île de la Réunion s’étant retirés du projet dès le départ) ayant signé le texte s’engageront à faire respecter l’égalité hommes-femmes, à réaffirmer la «compatibilité» de la foi musulmane avec la République ainsi que «le rejet de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques». Les imams qui demanderont la certification du futur Conseil national des imams (CNI) devront également s’aligner sur ce texte afin d’obtenir la fameuse «labellisation» voulue par Emmanuel Macron.

Interview d’Abdallah Zekri, délégué général du CFCM.

Sputnik: Êtes-vous satisfait de cet accord sur une «charte des principes pour l’islam de France»?

Abdallah Zekri: «Oui et non: cette charte aurait d’abord dû passer par la base. C’est-à-dire par les imams. Malheureusement, les imams étaient complètement absents dans cette discussion et dans cette négociation alors qu’ils sont les premiers concernés. Le Président Emmanuel Macron avait un agenda et voulait aller vite. Mais il fallait partir des départements puis des régions pour élaborer cette charte. Le risque est que certains ne trouvent pas le texte à leur goût et ne le valident pas. En 2016, déjà, avec M. Cazeneuve [ministre de l’Intérieur à l’époque, ndlr], on essayait de mettre en place une “labellisation” des imams. Cela n’a pas vu le jour. Cette charte est peut-être une avancée, mais on s’y est très mal pris. Beaucoup d’imams me disent qu’ils ont l’impression qu’on a signé quelque chose en leur nom, dans lequel ils ne se reconnaissent pas.»

Sputnik: Pour quelle raison?

Abdallah Zekri: «Je prends l’exemple du respect de l’égalité hommes-femmes [l’un des principes de la charte, ndlr]. Cela ne concerne pas spécialement les musulmans, mais l’ensemble des citoyens français. Il y a un problème d’égalité hommes-femmes en France. Sinon, Emmanuel Macron n’aurait pas nommé une ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Mais cela n’est pas le fait des musulmans. C’est un problème national, qui n’est pas uniquement lié à l’islam. Un autre article est gênant pour les imams: le fait d’interdire à un imam de jeter l’anathème lorsqu’un musulman veut changer de croyance. Cela fait vingt-cinq ans que je m’occupe du culte en France, je n’ai jamais entendu un imam dire à un fidèle qui voulait changer de religion qu’il était un apostat. Cela existe certes dans des pays arabes au Moyen-Orient: on a décapité des gens pour cette raison, mais je n’ai jamais vu cela en France!»

Sputnik: Pensez-vous que les trois fédérations qui demandent plus de temps finiront par signer la charte?

Abdallah Zekri: «Ces trois fédérations ont fait des propositions et auraient aimé changer certaines parties du texte, telle que l’expression “islam de France” par exemple, qui ne plaît pas à tout le monde. Il y a certes un islam en France, mais il n’y a pas d’“islam de France”, de même qu’il n’y a pas de “judaïsme de France” ou de “christianisme de France”. L’islam, au même titre que les autres monothéismes, est une religion révélée et universelle qui doit être respectée comme les autres. L’islam “en France” est lui aussi respectueux des valeurs de la République et de la laïcité de la loi de 1905.»

Sputnik: Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a claqué la porte au nez de ses partenaires de négociation le 28 décembre dernier, les accusant d’avoir été leurrés par «la composante islamiste» du CFCM. Les Frères musulmans* (dont l’association Musulmans de France, ex-UOIF, est une émanation) et les salafistes sont-ils toujours représentés au sein du CFCM?

Abdallah Zekri: «Le représentant de Musulmans de France [Amar Lasfar, ndlr] est venu à l’Élysée pour signer le document. Cette association est donc reçue à la table de la République. Ce n’est pas à moi de dire si cela est justifié ou non. Ils ont une lecture rigoriste de l’islam. Mais je n’ai jamais entendu un de leurs membres appeler à assassiner qui que ce soit en France. Cependant, je reconnais que cette lecture du Coran ne correspond pas à la mienne. Par ailleurs, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy était venu avec sa propre voiture à La Courneuve [en juin 2005, ndlr] pour rencontrer Fouad Alaoui, le secrétaire général de l’UOIF [ancien nom de Musulmans de France, ndlr]. Il lui avait alors demandé d’entrer au CFCM. Il avait également rencontré les ambassadeurs d’Algérie, du Maroc et de Turquie afin de demander aux mosquées placées sous leur contrôle d’entrer à leur tour au CFCM: n’est-ce pas un exemple d’ingérence de la part d’un État laïque?»

Évoquer durant le prêche les valeurs de la République

«Personnellement, mon souci c’est avant tout la lutte contre le terrorisme, qui a fait des ravages à travers le monde et a tué en France dans des églises et dans des lieux sacrés. Ce n’est pas cette charte-là qui va faire arrêter le terrorisme. Moi, je veux que les imams qui font leur prêche le vendredi parlent des valeurs de la République et de l’amour du pays et qu’ils conseillent aux plus jeunes d’éviter d’aller sur Internet pour se faire monter la tête par des prêcheurs de haine. Mais il y a des intégristes musulmans tout comme il y a des intégristes juifs ou catholiques. J’aimerais bien que l’on parle de la globalité de l’intégrisme en France dans toutes les religions, et non pas uniquement de l’islam pour des raisons électoralistes.»

Sputnik: Mais quand vous parlez d’«intégristes», vous désignez les rigoristes ou ceux qui tuent au nom de leur foi?

Abdallah Zekri: «J’aimerais bien que ceux qui parlent d’“intégrisme” m’en donnent la définition! C’est comme la notion d’“islam politique”. J’aimerais bien que M. le Président de la République ou que le ministre de l’Intérieur explique aux musulmans ce que signifie “islam politique”. Personnellement, je ne sais pas ce que cela veut dire. Quand on est dans une mosquée, on prie, mais on ne fait pas de politique. Encore que des hommes politiques en campagne pour des élections municipales ou législatives, j’en ai vu beaucoup, babouches aux pieds, rencontrer des responsables de mosquée afin de solliciter le vote de leurs fidèles.»

Sputnik: Selon Le Monde, en 2019, seules 400 mosquées sur les 2.500 lieux de culte que compte le pays ont participé aux élections des membres du CFCM et moins de mille sont affiliées à ces fédérations. N’y a-t-il pas un problème de représentativité de la totalité des croyants musulmans au sein du CFCM?

Abdallah Zekri: «J’étais président de la commission de contrôle des élections et je peux vous assurer que 1.018 mosquées ont participé à ces élections, ce qui représente 3.800 fidèles. Les autres n’ont pas voté, car elles considèrent que le CFCM est une émanation de l’État aux ordres du gouvernement et que donc la base n’a pas été consultée au moment des élections des fédérations. Dans le cadre des élections, le conseil d’administration est composé, pour moitié, de personnes élues et, pour l’autre moitié, de personnes cooptées. Les responsables de lieux de culte ne l’acceptent pas et ne le comprennent pas. Dans la plupart des cas, c’est du copinage: il n’y a pas de démocratie réelle pour désigner les représentants du culte musulman en toute transparence et en toute équité.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

Dossier:
Réforme de l'islam de France (5)

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Tags:
séparatisme, islamisme, islam, Emmanuel Macron, Union des organisations islamiques de France (UOIF), Conseil français du culte musulman (CFCM)
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